octobre
La brise qui les poussait porta alors jusqu'à eux, chanté par toute une armée, le refrain narquois qui avait tant agacé l'amiral et les soldats, pendant ces cinq semaines de siège :
Marlbrough s'en va-t'en guerre.
Mironton tonton, mirontaine ! . . .
Un dîner de gala a lieu, ce soir-là, chez le gouverneur de l'Inde, au Jardin Neuf, où l'on est retourné aussitôt après la levée du siège, car depuis ce temps les jours se passent en fêtes et en réjouissances.
Cette victoire si importante, Dupleix l'a fait sonner bien haut, par politique, aux oreilles des princes indiens; il a même écrit au Grand Mogol, pour lui faire savoir que les Français ont triomphé des forces européennes les plus considérables qui aient jamais paru dans l'Inde, et il a reçu de Delhi de vives félicitations. Son prestige a doublé, tandis que, aux yeux des indigènes, les Anglais n'ont plus aucune importance.
Parmi les hôtes d'aujourd'hui, on attend le prince Salabet-Cingh et Aly-Resa, le fils de Ghanda-Saïb, le nabab dépossédé du Carnatic, puis tous les officiers, beaucoup de grands personnages, les hauts fonctionnaires et quelques riches banquiers arméniens.
La joie illumine tous les visages. Après s'être cru perdu, après les longues angoisses du siège, on renaît, plein de gloire, heureux de vivre.
Seul le marquis de Bussy, appuyé à une boiserie, indifférent à toute cette gaieté bruissante autour de lui, s'isole dans une rêverie profonde et douloureuse-. Que lui importe la renommée qu'il a gagnée dans cette guerre? la croix de Saint-Louis qui brille sur sa poitrine? sous ses rayons il sent un vide affreux lui creuser le cœur. Rien n'est venu de Bangalore où toujours sa pensée retourne, malgré lui. Aucun messager n'apporte cette réponse attendue dans les transes du doute. Pendant le siège, l'absence de nouvelles était toute naturelle, mais depuis?... Naïk explique le retard par le mauvais état des chemins; la saison des pluies est de retour, les rivières torrentueuses sont devenues infranchissables, les roules des bourbiers, tout voyage est impossible pendant quelques semaines encore; mais, plutôt, on a repoussé avec indignation sa folle prétention, on dédaigne de lui répondre. Pourtant le fakir Sata-Nanda semblait lui dire d'espérer; et il espérait sans vouloir se l'avouer", et il attendait malgré l'inanité de son attente. Tant qu'il avait fallu se battre, l'ardeur de la lutte et la fatigue, brisant son corps, endormaient son impatience; mais aujourd'hui elle prenait une acuité insoutenable, le brûlait de langueurs mortelles.
— Que le bonheur soit le héraut qui te précède, glorieux capitaine, dit tout à coup, près de lui, une voix harmonieuse, je suis heureux de te voir.
Bussv releva la tête vivement, regardant avec une
176 LA CONULKTE DU l'AUADIS
sorte d'égarement, tant son esprit était loin du salon de Dupleix, oîi on le ramenait brusquement. Il eut un tressaillement de surprise; le prince Salabet-Cingh, tout resplendissant d'or et de pierreries, debout devant lui, le regardait en souriant; il s'appuyait d'une main à l'épaule d'un tout jeune homme qui était Aly-Résa, le fds de Chanda-Saïb.
— Le prince très illustre qui nous éclaire de sa présence, dit Aly-Résa, était curieux de te connaître, car il a entendu partout chanter tes louanges, pendant la guerre.
— La bégum m'a dit que tu paries notre langue, dit Salabet-Cingh. J'aime beaucoup les Français, mais tu es le seul à qui je puisse le dire sans interprète. Aussi je serais heureux d'être ton ami.
Son ami ! Bussy avait envie de lui crier qu'ils étaient rivaux et qu'il le haïssait. Mais c'était l'hôte de Dupleix et un pareil esclandre eût été odieux. Il parvint à se maîtriser et s'inclina profondément.
— Un pareil honneur est trop au-dessus de moi. dit-il.
— Laisse-moi t'appeler Bàhàdour K continua le prince, personne n'est plus que toi digne de ce titre; et faisons dés à présent un pacte d'amitié. Donnemoi le nœud de ton épée. veux-tu?
Bussy était abasourdi ; mais le prince parlait d'une voix si douce, qu'il n'y avait pas moyen de lui répondre par un refus; il défît donc l'écharpe blanche, frangée d'or, qui ornait la poignée de son épée, et la donna à