‹ La conquête du paradisChapitre 8 sur 21 · UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE L'INDE · texte numérisé non relu

UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE L'INDE

— Devant le palais, aux pieds de la statue du roi de France. — Cela m'a soulagé vraiment de chercher une querelle injuste à ce sujet du Grand Mogol, conclut-il, en continuant son chemin.

Et il gagna les jardins sans s'apercevoir que l'inconnu le suivait de loin.

La fête était de plus en plus joyeuse, des couples dansaient maintenant sur la grande pelouse, avec plus de laisser aller, d'animation. On soupait, dans la vaisselle plate et de vermeil, à de petites tables dressées de toutes parts; les jeunes échansons, vêtus à l'orientale, versaient, sans repos, le Champagne; et les têtes s'échauffaient; la gaieté, de plus en plus bruyante, débordait.

Bussy s'enfonça sous les frondaisons, cherchant les allées désertes ; mais d'autres que lui les cherchaient aussi : des amoureux, sans doute, qui s'y promenaient lentement, se chuchotant de douces paroles.

Il revint sur ses pas.

En débouchant dans un carrefour très éclairé, il vit la foule massée en cercle et extrêmement attentive à quelque chose qu'il ne lui était pas possible d'apercevoir. 11 s'informa de ce que c'était.

— Une espèce de squelette qui dit la bonne aventure, lui répondit-on.

Tiens! s'il pouvait savoir quelque chose de sa destinée? Il ne croyait guère à ces sorcelleries; cependant on pouvait toujours voir, puisque c'était un jeu.

Il manœuvra adroitement et parvint au premier rang des spectateurs. Il vit alors un fakir d'une maigreur vraiment fantastique, dont la peau noire cou-

vrait seulement les os et les muscles. Il était nu, moins un lambeau d'étoffe rouge autour des reins; assis par terre, enchâssant sa barbe pointue entre ses genoux, remontés jusqu'au menton, il remuait du bout de ses doigts, ou plutôt de ses griffes, des lames d'ivoire, couvertes de signes mystérieux, disposées sur le sol, entre ses pieds écartés, et il les regardait avec une grimace comique, du haut de ses genoux, en louchant-. A sa droite se tenait debout un interprète, à gauche était posé un coffret en laque persane contenant les talismans.

Au milieu des rires de l'assistance, gardant une gravité presque sinistre, malgré sa bizarre physionomie, le fakir disait le passé et, à ceux qui ne craignaient pas de l'entendre, l'avenir. Il dévoilait aussi les défauts, dénonçait les ivrognes et les débauchés, ce qui soulevait des rires. Parfois un silence subit s'établissait quand il annonçait une mort prochaine ou un malheur. Le sorcier avait été payé pour amuser les invités; néanmoins on lui jetait des pièces d'argent, qu'il prenait sans remercier et cachait sous son pied.

Chonchon s'avança, un peu rouge et hésitante.

Qu"allait-on lui dire? Bussy prêta l'oreille.

Le fakir remuait les lames d'ivoire avec plus d'attention, louchant horriblement; un de ses sourcils relevé disparaissait sous sa chevelure emmêlée ; et il parla d'une voix profonde et basse.

— La source où tu veux boire te donnera quelques jours d'ivresse, mais se tarira sous tes lèvres.

— C'est effrayant ce qu'il me dit là, s'écria Chonchon en se reculant.

UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE l'iNDE 111

— Vous croyez à ces momeries? lui dit Bussy.

Le fakir s'était levé, il s'approcha du jeune homme qu'il regardait attentivement depuis un instant.

— Tu n'y crois pas, toi?

— Non, certes, répondit Bussy, tu peux prédire tout ce que tu voudras, l'avenir est loin; mais je te mets au défi de me dire quelque chose de mon passé, capable de m'étonner.

Le fakir dardait sur de Bussy un regard fixe et étincelant, il lui posa la main sur l'épaule et dit lentement, après un silence :

— T'ai-je fait mal en appuyant sur la blessure récente que t'a faite un tigre?

Le marquis eut un tressaillement et devint pâle.

— J'avoue mon émotion, dit-il; serait-il possible que l'on pût voir dans l'inconnu de la destinée !

— Je vois à travers le temps et l'espace aussi aisément que j'ai vu la cicatrice à travers l'étoffe de ton vêtement, et cela par un pouvoir spécial que j'ai acquis dans la méditation.

— Un pouvoir magique !

— Est-elle magique la longue-vue qui approche jusqu'à tes yeux ce qui est hors de leur portée? dit gravement le fakir; bien des choses terrestres semblent impossibles qui ne sont qu'inconnues. J'ai été, moi, dans un triple cercueil trois fois scellé, enfermé pendant six mois, dans un tombeau maçonné et recouvert de terre. On avait semé et moissonné le blé au-dessus de moi. Quand on descella le tombeau, quand on vit mes yeux se rouvrir et qu'on m'entendit parler, la foule se prosterna, le roi se jeta à mes

pieds et m'offrit ses trésors. Pourtant cette résurrection n'avait rien de magique. Je suis plus avancé que d'autres dans la science de la nature, voilà tout.

— Est-il possible que tu sois si au-dessus des hommes et que tu aies si peu d'orgueil! Ah! parle! dis-moi ma destinée,

— Je ne te dirai pas tout l'avenir, mon fds; à quoi bon déflorer le livre que tu vas lire?... Tu es ambitieux et tu as raison de l'être, étant digne de ce que tu convoites. Ce soir même tu feras le premier pas dans le chemin qui te conduira au but que tu désires. Mais si tu veux réaliser ton rêve le plus cher, écoute mes paroles et ne les oublie pas.

— Je vous écoute avec confiance et respect.

— Sans rien savoir de la magie, tu dois être magicien. C'est avec une force imaginaire que tu dois combattre l'illusion. Retiens cela. Ta destinée m'intéresse; je te reverrai.

Après ces mots le fakir s'éloigna rapidement et se perdit dans la foule.

Le marquis alla s'asseoir sur un banc de marbre, les oreilles bourdonnantes, le cœur agité d'un mouvement précipité. Certes, il ne croyait pas au merveilleux et cette impression s'effacerait, mais, pour l'instant, il était bouleversé.

11 ne s'était pas aperçu, tant il était absorbé, que le guerrier musulman, qui n'avait pas cessé de le suivre, s'était assis, non loin de lui, sur le banc. L'étranger le considéra longtemps en silence et comme Bussy, les regards rivés au sol, se croyait toujours seul, il lui toucha doucement le bras.

UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE l'inDE 113

Le marquis eut un sursaut, et, reconnaissant l'homme qu'il avait provoqué, leva les yeux vers le ciel, où les étoiles brillaient encore.

— Il ne fait pas jour, dit-il, que me veux-tu?

— Je crois que tu es l'homme que je cherche.

— Eh bien, tu me cherches trop tôt, puisque notre rendez-vous est au jour naissant.

— Je ne dois plus te tuer, si tu es celui que je crois.

— Comment! tu me cherchais avant que je t'aie provoqué? Pourquoi faire? Est-ce que tu me connais?

— Je ne te connais pas, et depuis bien des jours, de l'aube à la nuit, je te cherche.

— Voilà qui est curieux! Sais-tu mon nom?

— Je l'ignore.

— Et toi, comment t'appelles-tu?

— Mon nom est celui d'un brave, je n'ai nulle raison de le cacher : je suis Arslan Khan.

— Eh bien, Arslan, ta gloire n'es pas venue jusqu'à moi. Ton nom n'éveille en moi aucun souvenir. Il est certain qu'il te faut chercher encore et que je ne suis pas celui que tu crois.

— J'ai entendu les paroles du très saint fakir Sata- Nanda. C'est moi qui l'ai envoyé ici offrir ses services pour animer la fête du gouverneur. Crois-tu sans cela qu'un homme comme lui eût consenti à déshonorer sa science divine pour amuser les badauds? C'est pour toi seul qu'il était ici, et mon attente n'a pas été trompée; il a vu, à travers tes vêtements, la blessure faite par un tigre, et c'est à ce signe que je devais te reconnaître.

— Qui donc t'envoie? demanda le marquis singulièrement attentif.

— Quelqu'un qui te hait.

— Une femme?...

— Une reine!

— Ourvaci! c'est Ourvaci! s'écria le jeune homme, un instant suffoqué par l'émotion.

— Ne prononce pas aussi familièrement le nom d'une reine.

— Pourquoi t'envoie-t-elle, est-ce pour me tuer?

— Tu serais mort déjà si c'était cela. Non, jusqu'à présent, on ne m'a pas donné l'ordre de te tuer.

— Ce sera pour plus tard ; mais que me veut-on en attendant?

— A cause de toi, cette reine que tu as mortellement outragée, est réduite au désespoir, la vie lui est odieuse, puisque, non content de rejeter ses présents, tu empêches, sans doute par des maléfices, qu'elle puisse se purifier de l'injure.

Bussy redoubla d'attention : des maléfices 1 II comprenait à présent les paroles du fakir, elles contenaient le talisman qui pouvait le faire triompher. Ce fakir était un dieu, il eût voulu le revoir, serrer dans ses bras ce sublime squelette.

Mais Arslan reprit :

— La reine te croit magicien ; mais j'ai bien vu que tu ne l'es pas, puisque tu n'as pas su échapper au regard de Sata-Nanda.

— Qui te dit que je voulais me dérober? répliqua Bussy.

— Tu as nié sa science.

UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE l'inDE 115

— Pour réprouver ; mais il a bien vite reconnu en moi un égal. Nous avons échangé les paroles mystérieuses.

— Alors , c'est ta volonté qui a rendu vaines les cérémonies de purifications accomplies par ta victime?

— A-t-elle accompli tous les rites? demanda Bussy très gravement.

— Certes ! un brahmane l'assistait et a tout ordonné. lia cueilli lui-même, au soleil levant, l'herbe sacrée qu'ils appellent le Darba de Vichnou, il a brûlé lui-même les aromates et dit les paroles toutespuissantes. Trois fois on a recommencé l'incantation la plus solennelle, trois fois inutilement.

— A quels signes a-t-on reconnu que la cérémonie sacrée n'était pas agréée par les dieux?

— A ce que la reine n'a pas retrouvé le calme et se sent plus que jamais brûlée par la souillure.

— C'est bien ce que je voulais, dit Bussy; sache que, tandis qu'ils brûlaient le Darba de Vichnou, je distillais la Mandragore, cueillie au clair de la lune, et qu'aux formules magiques qu'ils proféraient, j'opposais des formules beaucoup plus puissantes qui brisaient le pouvoir des leurs et les réduisaient à néant, et sache qu'il en sera ainsi toujours.

— Pourquoi cet acharnement?

— Parce que cette femme est coupable envers moi, qu'elle mérite d'être punie et que je la punirai tant qu'elle ne sera pas quitte envers moi de sa dette de reconnaissance.

— On avait prévu cette réponse, dit Arslan d'un air

attristé, et la reine demande que tu désignes le prix ou la récompense que tu exiges. « Qu'il fixe lui-même, a-t-elle dit, la rançon de mon repos. »

— Oh ! quel rêve ! murmura Bussy dont le cœur battait à grands coups.

— Décide donc, dit Arslan, et rends la paix à cette âme troublée.

Bussy méditait profondément.

— Tout d'abord, dit-il après un long silence, un mot d'elle, un sourire, une fleur cueillie par ses doigts m'eussent fait son débiteur. Mais aujourd'hui, après ce que j'ai enduré, je serai plus exigeant.

— J"attends I dit le musulman .

— Eh bien, je veux d'elle : un baiser! rien de plus: mais cela je l'exige, et je n'accepterai aucune autre rançon.

— Un baiser ! s'écria Arslan en contenant mal son indignation.

— J'ai dit!

— Je ne suis qu'un instrument d'obéissance, je porterai ta réponse.

— Je me nomme Charles de Bussy, tu me retrouveras aisément.

— Le Seigneur soit avec toi, dit Arslan en posant sa main sur son cœur, puis sur son front.

— Que Dieu t'ait en sa sainte garde, répondit le marquis en s'inclinant.

Le guerrier s'éloigna rapidement et disparut.

Ayant hâte d'être seul et de rentrer chez lui, Bussy se dirigea vers la sortie ; mais, au moment où il allait franchir le portail d'honneur, un officier l'arrêta.

Page 1