UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE L'INDE
Par la baie d'une porte, Bussy revit Chonchon, dansant avec grâce, d'un air ennuyé. Il s'arrêta un instant à la regarder.
— - Si j'étais ambitieux, pourtant, murmura-t-il, si je pouvais renoncer à cette folie sans but et sans espoir qui trouble ma vie, devenir le gendre de Dupleix, ce serait là un beau rêve ; mais, hélas! ma folie cessant, je sens que mon ambition mourrait avec elle.
En se retournant, il rencontra un regard attaché sur lui avec une fixité qui le surprit.
Celui qui le dévisageait ainsi était un musulman de haute taille, à l'air plus fier et plus noble qu'aucun de ceux qui étaient là. Un sabre à pommeau de pierreries dépassait son écharpe lamée d'or, et des diamants scintillaient dans l'aigrette de sa coiffure.
Sous le regard, d'abord étonné, puis dur et irrité par lequel lui répondit Bussy, il ne baissa pas les yeux.
— Ah! çà, il m'ennuie, ce personnage, murmura le marquis en portant la main à son épée.
Mais l'homme détourna la tête et se mit à examiner de la même façon une autre personne.
— 11 paraît que c'est sa manière d'être, se dit Bussy qui s'éloigna en souriant.
Soudain, un nom, crié par les Suisses, parvint aux oreilles du marquis, par-dessus le brouhaha de la foule, et lui fit faire un bond de surprise.
Avait-il bien entendu?
« Le prince très illustre Sayet Mahamet Khan, Bâhâdour, Salabet-Cingh!
— Lui! lui ici! le fiancé d'Ourvaci, le Lion terrible! est-ce bien possible?
dOG LA CONQUÊTE DU PARADIS
Bussy, bousculant tous ceux qui lui barraient la route, se précipita dans le grand salon.
Dupleix s'avançait avec empressement vers un tout jeune homme, mince et gracieux de forme, qui, lorsqu'il l'eut rejoint, serra le gouverneur dans ses bras et lui prit le menton, ce qui est la plus cordiale et la plus honorable des salutations indiennes. Le prince s'avança ensuite vers Mme Dupleix et lui baisa la main à la française.
Bussy ne le voyait que de dos, et ne pouvait s'approcher, malgré ses efforts.
— Il n'est ni boiteux, ni bossu, se disait-il, espérons qu'il sera borgne.
On apporta un fauteuil pour le prince, sous le dais fleurdelisé, et il s'assit à côté de Dupleix.
Le jeune prince lui faisant face à présent, Bussy pouvait le voir à son aise.
Impossible, même à un rival, de ne pas le reconnaître : il était d'une beauté irréprochable.
La grande jeunesse du prince donnait un velouté charmant à son teint, couleur de bronze clair; ses longs yeux noirs, sous des sourcils magnifiques, coulaient, entre les cils, un regard doux et comme assoupi; l'ovale du visage, d'une pureté extrême, la bouche, d'un rouge vif, s'entr'ouvrant sur un sourire emperlé, avaient une grâce féminine, et vraiment, dans son riche costume oriental, tout brodé d'or, avec ses colliers, ses bracelets, ses pendants d'oreilles, ses agrafes de pierreries, il avait l'air d'une ravissante femme .
— Allons! c'est parfait! se disait Bussy, les sourcils
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contractés; la jalousie manquait aux tourments que j'endure. Que pourrais-je contre cet homme, que je hais déjà autant que je l'admire? Par quel moyen l'insulter, le provoquer, essayer de le tuer? Bah! il rirait de moi et me ferait assassiner traîtreusement par ses esclaves; il faut m'avouer vaincu et renoncer définitivement à toute lutte, effacer jusqu'au souvenir de cette démence, qui finirait par me rendre complètement imbécile.
Salabet Cingh causait avec Mme Dupleix et paraissait auprès d'elle très empressé et très tendre; il semblait la supplier , solliciter quelque chose qu'elle refusait avec un sourire doux et affectueux.
— Eh bien, vais-je rester là, fasciné comme un oiseau par un serpent? se dit tout à coup le marquis. Et, avec un mouvement de colère, il tourna brusquement le dos et s'éloigna.
En traversant une galerie, il revit ce guerrier qui l'avait regardé d'une façon singulière. Il était appuyé du dos contre un portique, les bras croisés, l'air froid et méprisant, mais continuant à dévisager tous ceux qui passaient devant lui.
— ■ J'ai envie de lui chercher querelle, à celui-là, se dit le marquis, et de passer sur lui ma mauvaise humeur!
II s'avança, avec un sourire moqueur et impertinent, tandis que, sans le voir, l'inconnu murmurait d'un air irrité :
— Ils ont tous, dans cette race bâtarde, les cheveux blancs et le visage imberbe, et les prunelles bleues ne sont pas rares.
Alors Biissy se planta devant lui, croisant les bras, imitant l'attitude du guerrier.
— Ali ! çà, qu'est-ce que tu cherches avec cette insistance? lui dit-il. Tu me semblés n'être connu de personne ici; serais-tu un espion?
Le jeune homme avait parlé français.
— Je n'entends pas l'idiome des infidèles, répondit dédaigneusement le guerrier.
— Eh bien, « le fds de cette race bâtarde » a déjà cet avantage sur celui de la race légitime, qui descend tout droit du diable, c'est qu'il parle et comprend son jargon, dit Bussy en changeant de langage .
— Pourquoi cherches-tu à m'insulter? je ne te connais pas.
— Pourquoi m'as-tu regardé?
— Parce que tes yeux sont bleus.
Bussy éclata de rire.
— Je n'accepte pas cette excuse, dit-il, même en te tenant pour fou.
L'inconnu eut un éclair de fureur dans les yeux.
— Mon sabre a soif de sang, s'écria-t-il, et tu seras la fontaine qui l'abreuvera.
— A moins que tu ne fournisses le bain où se plongera mon épée.
— Soit, battons-nous, et qu'Allah nous juge ! dit le guerrier en portant la main à son sabre.
— Un instant! La race bâtarde n'a pas la coutume de se donner en spectacle aux dames. Nous nous égorgerons, si tu le veux bien, au petit jour.
— Gomme tu voudras. Oîi te retrouverai-je?