L ACTION SOCIALE ET LES CLASSES ELEVEES
propriété^ le goût et l'habitude de s'en servir pour le bien. Voilà, pour la conquête du peuple, les alliés naturels et nécessaires du clergé.
Je sais que, parmi les catholiques, beaucoup aujourd'hui redoutent cette alliance. Parce qu'il est souvent demeuré monarchiste en son cœur, le châtelain est dénoncé comme incapable d'inspirer confiance au peuple, et, bien loin de pouvoir aider l'action sociale du clergé, il est accusé de lui nuire, en le compromettant. Cette thèse a depuis dix ans inspiré toute une littérature, suscité des journaux, suggéré des romans.
Je ne la crois aucunement justifiée. Nulle expérience ne la démontre et plus d'une la contredit. Qui ne connaît des exemples, trop rares il est vrai, d'hommes de bien, de femmes admirables, récompensés par l'universelle affection, malgré des opinions connues de tous autour d'eux, d'un dévouement dont l'action rayonnante s'exerce sur toute une contrée.
Mon collègue et ami, M. de Gailhard-Bancel,
qui fut, dans la Drôme et TArdèche, le promoteur de tous les syndicats agricoles, et qui a conquis par cette belle initiative une si juste popularité, raconte dans le livre où il retrace ses « Quinze années de vie syndicale (i 886-1900) » un trait qui exprime admirablement cette vérité :
(( Je n'oublierai jamais la réflexion que me fît, il y a déjà longtemps, l'un d'entre vous, que je connaissais bien peu, avant que le syndicat nous eût rapprochés, et qui depuis est devenu l'un de mes bons amis.
(( Autrefois, me disait-il, lorsqu'en allant à mon travail je vous rencontrais sur la route tranquillement assis dans votre voiture, je me disais que j'aurais bien voulu être à votre place. Mais à présent que je vois ce que vous faites et la peine que vous prenez pour nous, j'aime mieux que vous restiez à la vôtre et moi à la mienne.
» Et certain jour que je descendais les coteaux qui dominent au sud notre vallée de la Drôme, au retour d'une conférence faite à Roche-sur-Grane, accompagné de mon ami Gélestin Frand, qui avait à peine vingt-deux
l'action sociale et les classes éleyées 8i
ou vingt-trois ans, de quelle inoubliable et douce émotion il me fut donné de jouir ! Pendant que nous cheminions, tout à coup, au détour d'un chemin, j'aperçus mon habitation qui émergeait des arbres presque en face de nous, au loin dans la vallée, et surpris je laissai échapper cette exclamation: « Tiens ! d'ici on voit les Ramières ! — Eh ! oui, monsieur, répliqua Frand avec son bon sourire, nous le voyons de chez nous, votre château; nous aimons à le voir, nous le regardons souvent, cela nous donne du courage, c'est notre étoile ! »
L'exemple de mon ami est plus éloquent que tous les discours, il a donné du courage à ceux qui peinent autour de lui : c'est proprement la mission des classes élevées.
Il est bien vrai, cependant, que, trop souvent, le châtelain, le propriétaire rural n'exerce plus cette salutaire influence, et qu'il se sent enveloppé d'une atmosphère hostile.
Il faut regarder en face cette situation.
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Des œuvres, encore des œuvres et toujours des œuvres ! . . .
Comme la politique antichrétienne, avec son cortège de calomnies et de persécutions, fut, depuis trente ans, la cause principale des méfiances dont souffre le clergé dans les milieux populaires , ainsi l'encouragement intéressé donné par le pouvoir aux passions démagogiques contribua, sans nul doute, pour une très large part, à jeter dans les campagnes le discrédit et la suspicion sur le château.
Mais, dans cette perte de leur influence, la responsabilité des classes élevées n'en est pas
moins, il faut le reconnaître, gravement engagée.
Si le châtelain est, dans beaucoup de régions, sans action sur la population qui l'entoure, c'est, presque toujours, dans ma conviction, parce qu'il ne cherche plus à en exercer.
L'impuissance politique à laquelle il se voit condamné, même dans sa propre commune, la légende de l'ancien régime dont il est obsédé, le stigmate de la réaction dont il est marqué, les accusations odieuses et stupides dont il sent autour de lui les malfaisantes insinuations, tout l'a rebuté, détourné du devoir social, rejeté vers les suggestions de l'égoïsme. Le mortel a A quoi bon? » a pris possession de son intelligence et de son âme.
Le vieil attachement à la terre, qui fut la force de ses pères, l'acceptation naturelle des obligations et des responsabilités qui en accompagnaient l'héritage, ont bientôt cédé, chez ce découragé souvent inconscient, à l'attrait des jouissances tranquilles. L'habitude grandissante des déplacements mondains a fait de lui, presque partout, un déraciné ; peu à peu il s'est déshabitué du contact avec ceux qui
l'entourent, désintéressé de leurs affaires, et bientôt de leurs besoins, perdant ainsi le souci de leurs corps et même de leurs âmes, dont sa lonction sociale lui faisait une obligation.
Mais il faut aller plus au fond. Cette occupation constante des ouvriers et des paysans entraîne de réels sacrifices : elle dévore le temps du repos, elle dérobe celui du plaisir; elle impose des fatigues et des ennuis ; elle exige enfin, de ceux même que soutient le goût naturel de l'activité sociale, des actes toujours renouvelés de courage et de persévérance.
Quel sentiment pourra déterminer un homme riche, indépendant, maître de ses loisirs, à une si grande abnégation? L'intérêt, l'ambition électorale? peut-être, et pour un temps; mais ce ne sera que l'exception, et le zèle qui n'a point d'autre aliment se rebute devant l'insuccès. J'ose dire que le sentiment religieux lui-même n'y suffît pas, s'il ne se
DES OEUYRES
hausse jusqu'à la pleine intelligence de la vie chrétienne. La dévotion a ses égoïstes comme le plaisir. Pour se mettre ainsi au service des autres, il faut les aimer.
Voilà la juste critique que méritent trop souvent, à mes yeux, les classes élevées. Elles n'aiment pas le peuple assez franchement, assez généreusement.
J'ai parlé d'abord du châtelain, parce que ma pensée est allée naturellement à cette population rurale qui forme la masse de la nation. Mais la même observation s'adresse aux patrons et aux chefs d'industrie.
Ici, ce n'est pas, du moins au même degré, l'amour de la vie facile qui détruit les liens sociaux : beaucoup, parmi ces hommes de labeur, s'attachent exclusivement à leur tâche souvent rude et austère. Mais les lois inexorables de l'intérêt industriel s'emparent des âmes, les dominent, y étouffent le sentiment. La direction anonyme achève de séparer, suivant le terme cruellement antisocial de la langue moderne, a l'employeur et l'employé )). L'autorité subsiste, l'influence disparaît. Désormais, elle n'appartiendra qu'à ceux qui
sauront la conquérir par le cœur. Car, en dépit des transformations politiques, quels que soient les temps et les régimes, dans les républiques comme dans les monarchies, c'est par le cœur qu'on prend les hommes.
Voilà la grande raison des œuvres : elles sont le terrain de manœuvre du cœur. Elles n'agissent pas seulement sur celui qui en e-t l'objet, mais plus encore sur celui qui s'y dévoue. Un patronage, un cercle offrent sans doute à leurs membres de précieux bienfaits ; mais quelle leçon pour celui qui les dirige! Un syndicat, une caisse rurale sont assurément pour les ouvriers, pour les cultivateurs d'utiles institutions ; mais quel enseignement pour celui qui les fonde, qui les soutient, qui se mêle à leur vie ! quelles occasions pour lui, dans ces jeux, dans ces causeries, dans ces réunions d'étude ou d'intérêt, d'approcher l'âme populaire, si naturellement lointaine et réservée, de la pénétrer peu à peu, de la connaître, de la comprendre! et, alors, quand
la confiance est venue, quelles surprises dans cette âme, quelles révélations de dignité, de délicatesse , de souffrance cachée , quelles plaies à guérir, quelles révoltes à apaiser, quelles erreurs à redresser! et comme on aime ceux qu'on a, de la sorte, découverts !
Les œuvres, c'est cela : c'est, entre les âmes, un échange inégal oii celle qui se donne la première est payée, par celle qu'elle a conquise, d'une double récompense, le bien qu'elle a fait et celui qu'elle a reçu.
Les classes élevées, trop souvent, sont, par leur faute, privées de cette éducation du cœur. Elles ignorent les œuvres sociales, et les œuvres meurent de leur indifférence. C'est leur grande responsabilité.
Il y a, d'un bout à l'autre de l'année, des congrès, des assemblées, où se rencontrent les initiateurs, les membres actifs de toutes ces œuvres, oij, dans l'élan d'une commune ardeur, le feu sacré du dévouement se communique de proche en proche, chacun apportant sa simple histoire, ses questions, ses solutions, tous unissant leurs cœurs, leurs intelligences, tendant leurs volontés vers ce but
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unique, montrer au peuple qu'il est aimé pour lui-même et pour l'amour de Dieu.
Les représentants des classes les plus riches de la nation y paraissent rarement ; ce sont des prêtres et des travailleurs, des avocats, des commerçants, des employés, des petits et des humbles qui forment l'auditoire, qui viennent, à la modeste tribune, exposer simplement ce qu'ils ont fait, souvent sans se douter qu'ils ofïrent l'exemple d'un dévouement presque héroïque.
Gomment ceux qui s'exilent ainsi de toute la vie chrétienne pourraient- ils garder leur influence.^ Comment, dans le mouA^ement qui passe devant eux, sans qu'ils veuillent s'y mêler, pourraient-ils discerner autre chose qu'un tumulte qui les effraye, et comment s'étonner que, les voyant inactifs, beaucoup les croient désormais inutiles ?
Ah ! qui saura convaincre ces hommes, comblés des dons divins, du grand rôle qui leur est destiné ? Ils ont le loisir, condition de
la liberté, la richesse, condition de l'indépendance. Us ont, sur tant d'autres, la supériorité, souvent d'un talent naturel, toujours de l'éducation et de la culture d'esprit qui leur donnent, dans l'action publique, une avance singulière ; ils ont tout cela, et qu'en font-ils? Quelques-uns, sans doute, en usent avec une noble générosité : mais combien se croient quiltes envers leur devoir, quand ils ont, de leur bourse, subvenu à l'entretien du culte, de l'école, ou même de quelque œuvre à laquelle ils n'apportent aucun concours actif. Pour combien plus encore, leurs loisirs, leur richesse sont-ils des moyens de jouissance égoïste, leur nom, leur rang, des sujets de vanité, leur talent, une jachère abandonnée^ leur éducation, leur culture, des éléments de succès personnel ou de satisfaction stérile! Qui saura les détourner de cette funeste insouciance ?
Au congrès des œuvres de patronage de la jeunesse ouvrière qui se tinta Paris, en 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle, je fus invité à prononcer le discours de clôture, et je me permets de reproduire ici, parce que.
plus que jamais, je le crois opportun, Tappel que j'y adressais aux classes élevées :
(( Le vicomte de Melun, disais-je, qui fut, chez nous, après i848, le grand initiateur des œuvres de patronage, avait coutimie de répéter aux hommes de son temps la parole de l'Evangile : (( Pourquoi vous tenir ainsi tout le jour sur la place, à ne rien faire? Allez à ma vigne. » Allez à ma vigne, c'està-dire allez à ce vaste champ qui s'ouvre devant vous, tout labouré par l'orage; allez à ce champ oii marche, d'un pas rapide, la multitude à qui fut conféré le pouvoir de commander aux destins de la patrie; allez, et à pleines mains, sans regarder en arrière, de ce grand geste du semeur que presse la courte durée du jour, répandez la semence de vie que Dieu vous a donnée par avance, puisez dans votre cœur, puisez dans votre intelligence toutes les ressources qu'y enferment la foi, la science et le travail : et sans souci des critiques, sans vous rebuter des insuccès, acceptant tous les concours, ne refusant jamais vos bonnes volontés, faites au peuple sa part de ces trésors qui sont en vous,
DES OEUVRES QT
en élevant son âme, en fortifiant son cœur, en développant ses facultés, en lui tendant les bras, pour l'aider à monter vers l'intelligence de son devoir et de sa responsabilité. »
C'est sur ces mots que je veux finir. Mgr Gibier, évêque de Versailles, vient, dans son diocèse, de décider la création, dans les villes et dans les campagnes, de sanctuaires très simples, oiile prêtre pourra réunir les groupes de chrétiens, formés par son apostolat au sein des foules incroyantes; il ouvre, pour accomplir son œuvre, une souscription parmi ses riches diocésains, et il termine ainsi son émouvant appel : « Quand notre peuple sera converti, quand nous l'aurons ramené à la foi des anciens âges, il établira le règne social de Jésus-Christ, et il construira de grandes cathédrales. »
L'image est belle et répond à la pensée qu'exprime le titre de cette étude. Car la conquête du peuple, c'est sa conversion.
La Séparation a posé devant le clergé et devant les catholiques cette question décisive pour l'avenir de notre pays. Le destin de l'Eglise de France en dépend.
J'ai, au cours de ce travail, essayé d'y répondre très loyalement, en exposant les idées dont s'est inspirée toute ma vie, auxquelles je demeure invariablement attaché.
Elles se résument en une seule qui domine toutes les autres : la nécessité de l'action. Si j'osais la formuler comme un mot d'ordre, je crierais à tous, comme Danton commandant l'audace : « Des œuvres, encore des œuvres et toujours des œuvres ! »
Elles seront ce que conseilleront les circonstances et les besoins. Ce n'est pas moi qui voudrais proposer à l'action catholique des formes immuables. La jeunesse, à laquelle surtout s'adressent ces pages, a besoin de libre initiative ; elle répugne aux cadres anciens. J'ai trop bien connu, pour m'en étonner, l'ardeur de ses aspirations, et je ne m'eflraye pas de voir en elle un bouillonnement tumultueux de travail, de dévouement et d'activité .
C'est sa gloire et c'est aussi la grande espé-
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rance de notre temps : je la salue d'un cœur confiant.
Puisse la discipline ajouter sa force à ce généreux élan! Puissent ces troupes ardentes, trop souvent rivales, s'unir, en gardant leurs étendards, sous le drapeau commun ! Si quelque sacrifice est nécessaire à cette harmonie, la cause en vaut la peine : c'est celle de Dieu et de la France.
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