IL A ÈTÈ TIRÉ DB CET OUVRAGE
15 exemplmires Vélin de Rives (dont 5 hors commerce) numérotés de i à 10 et de il à 15.
Tous ces Essais, Tintroduction bt vers la nouvelle EUROPE excepté, ont été écrits, et la plupart puoliés avant la guerre. Quelques remaniments de forme à part, Je n'ai rien eu ày changer,
Ce livre est une tragédie. Il abandonne aux hommes la substance d'un cœur ardent. Il est fait de contradictions, et la première éclate dès le seuil entre le titre et l'épigraphe, un cri de guerre et un gémissement. Tragédie multiple et complexe, ramassant en profondeur et en totalité les puissances de l'être, pour les conduire enchevêtrées et brûlantes au creuset de l'expression. Quand un équilibre intellectuel tend à en remplacer un autre, les passions qui tordent le cœur le jettent parfois tout entier vers le vieil équilibre, et parfois tout entier vert le nouveau. Entre la séduction de
raventure et la sécurité du refuge, une imagination avide mais aussi fidèle hésite, et ne peut choisir pour toujours. L'unité apparente en Bouffre, le verbe lui-même obéit à Técartèlement de la pensée, tantôt lyrique et tantôt didactique, tantôt soumise pour sa joie à l'impulsion interne de la flamme artiste enfermée, tantôt humiliant son orgueil sous la tyrannie -d'un besoin de convaincre et d'abstraire encore invaincu. C'est bien, ainsi. J'y reconnais mon mystère. Voici des choses que je n'écrirais plus, d'autres que je hais presque, mais au sein de celles-ci même gisent des formes à venir encore inconnues de moi. Je cherche. La pensée me torture, elle me mène à coups de fouet. Si on suit le livre page à page, on n'y trouvera guère qu'une suite d'affirmations.
Mais toute affirmation, chez moi, est une plainte. Je cherche, étant vivant. Tout ce qui est vivant est traversé sans cesse par des courants ennemis. L'essentiel est que là où ils se rencontrent, des feuilles vertes et des reflets de ciel tournent sur les remous.
La forme de la foi naît du tourment même du doute. Aussitôt qu'il perd une illusion
étrangère à sa propre loi, l'homme fait un progrès nouveau vers llllusion de son pouvoir à pétrir le monde à sa guise. Je ne suis pas sûr du tout d'avoir une âme puissante, elle trébuche à chaque pas, mais je suis sûr que toute âme puissante est faite, comme la mienne, de mille morts qui paraissaient définitives. Je suis faible, je le sais. Mais je sais aussi que le fort marche, comme moi, dans son sang. Je doute, et pourtant je crois. La nourriture dé Shakespeare, c'était Montaigne. Mais il aimait... Le fait est mort, Tobjet est creux s'ils n'ont traversé lentement, avant de parvenir à la surface éclatante de l'œuvre, l'orage de la vie sentimentale, la faim et la soif de la femme, l'ivresse à suivre le vainqueur, la pitié pour le vaincu, la volonté toujours défaite et renaissante de pureté. La valeur créatrice du doute dépend de la valeur de qui le porte en lui.
Le symbole éternel de toutes les religions antiques, d'Adam et Eve à Prométhée et de Prométhée à Jésus, est la réalité spirituelle la plus permanente de l'homme. Une force ascendante habite son esprit, que sa. nature cor-
porelle combat sans arrêt. La grandeur de Thomme n'est pas dans la forme du conflit, mais dans l'intensité de ce conflit même et le besoin insatiable et toujours insatisfait qu'il a de relever des profondeurs de son instinct au niveau de son jugement. Ce n'est pas le christianisme qui a fait la splendeur intellecluelle de Pascal. C'est la puissance d'un conflit déterminée par la force de la nature de Pascal. <}u'il éclate chez Pascal entre le cœur et la raison, chez tel autre entre la moralité et le désir, chez tel autre entre la sensualité et l'intelligence, c'est toujours entre une forme personnelle de la volonté, et une forme personjielle de l'amour. Il n'est pas nécessaire, pour que l'homme avance vers lui-même, que ce soit la volonté ou l'amour qui l'emporte. Il est nécessaire qu'il y ait conflit. Avant que tombe la poussière de la bataille, l'âme de celui qui l'a violemment et obstinément soutenue perçoit quelque harmonie particulière que pas un d'entre les autres hommes n'a entendue avant lui.
La fécondité de la lutte que tous les prophètes ont connue est la condamnation de la
loi morale commune que tous les prophètes ont dictée. Reconnaître une loi quelconque avant d'avoir combattu, c'est le signe de l'esclavage. Car si la loi morale triomphe après le combat^ ce n'est que grâce au combat que l'homme en sait la grandeur. Et si c'est l'instinct naturel, l'étincelle de connaissance jaillie de la lutte elle-même lui montre que, hors la loi morale, il grandit.
Il n'est que ce que nous avons conquis et continuons de conquérir qui nous appartienne en propre. Nous ne pouvons être nous-mêmes qu'à condition non pas de nous connaître, — si nous nous connaissions nous ne nous chercherions plus — mais d'avoir le profond instinct de ce qui opprime ou délivre les richesses qui sont en nous. La loi morale commune ne s'impose à aucun de nous. Mais libre à toi de t'y soumettre si la servitude te délivre, et libre .^ toi d'y résister si c'est dans le commandement que tu trouves ta propre loi. J'ai mis longtemps à comprjçndre l'anathème que Dostoiew^sky jetait aux nihilistes « laquais de la pensée, hostiles à la personnalité, ennemis de la liberté », incapables de découvrir les chemins
naturels de toute harmonie collective, abritant leur lâcheté dans la négation et la mort. Maintenant, j'en connais le sens. Le signe de la liberté, c'est le consentement à la diversité des êtres, que celui-ci soit fait pour obéir et celui-là pour commander et que la pensée et l'action choisissent leurs victimes ou leurs héros. Les facultés d^obéissance et de commandement s'enchevêtrent en nous, d'ailleurs, comme les fonctions corporelles de tout organisme vivant. Celui-ci qui se soumet quand c'est le moment d'agir, domine dès qu'il faut penser. Celui-là qui est un esclave dans le domaii^ de l'idée, règne dans celui de l'action. Au fond, chacun de nous, même le plus haut qui commande, obéit.
Il est impossible de donner sans prendre, et qui peut donner peut prendre. Mais jamais aucune loi écrite ne fixera le poids des sacrifices consentis ou demandés. Nous mesurons la valeur du don que nous faisons de nous à la force qu'il nous procure. C'est tout, mais le secret du monde y tient. La plupart donnent moins en donnant leur vie que quelques-uns
en donnant la main. Ceux qui donnent leur vie le savent, puisqu'ils la donnent sans hésiter pour que tel leur donne la main. Point de sacrifiés parmi ceux qui aiment. Tous ceux qui suivent un héros participent à ce héros qui, sans eux, ne serait pas. On parle des millions d'hommes morts pour Napoléon. Beaucoup plus sont morts pour Jésus. Et ceux qui sont morts pour Jésus ou Napoléon ont collaboré au poème dans la mesure exacte de leur personnelle vertu. Connus ou inconnus, nous leur devons d'avoir senti l'ivresse conquérante de l'énergie ou de l'amour. Morts une heure plus tôt dans l'abîme des siècles, ils ont accru notre pouvoir. Nous ne devons rien à ceux qui n'ont goûté ni l'amour ni la lutte et qui sont morts une heure plus tard.
La seule conquête qui nous soit permise sur l'inutilité de vivre et la certitude de mourir, ce sont les expressions de l'énergie et de Tamour et des forces obéissantes qu'ils soulèvent sur leur chemin. Que t'importe, s'il te libère, que celui-là soit un soldat ? Et que celui-ci soit un juge, s'il te juge ? Si cet autre ne t'apprend pas, en vingt-quatre leçons, ce
qu'une herbe où perche un insecte te révèle d'un seul coup, que perds-tu ton temps à l'entendre P Pourquoi fuis-tu la jeune femme, ses lèvres, ses dents, son rire, sa profonde chaleur et la face tragique qu'elle a quand tu la prends, si tu peux approfondir entre ses bras le mystère au bord duquel toute une longue vie vertueuse ne t'aura pas conduit ? Tu laisses sans réponse, dans les terribles nuits d'été, l'appel du rossignol ? Tu as peur de vivre, la vie étant pour toi une tragédie continue ? mais la tragédie hante ton abdication elle-même et là ne tourne plus qu'autour d'abstractions misérables qui t'isolent du fruit que tu pourrais offrir à la soif et à la faim de ceux qui souffrent comme toi. Celui qui obéit sans lutte ni passion à la loi morale commune qui réprouve Napoléon et que réprouve Jésus est un cadavre vivant. Celui qui ne peut vivre sans admirer, ni sans aimer, celui qu'une soif atroce déchire, celui qui erre sans repos dans le désert du monde et la multitude du cœur, celui qui a subi l'entraînement d'une énergie invincible et celui qui a bu aux sources d'un inépuisable amour, celui qu'un fort a exalté, celui qu'un
juste a purifié, celui qu'a bercé un artiste, celui-là a vaincu la mort.
Où est le Bien, où est le Mal ? Demande-toi où sont ou ne sont pas Ténergie ou l'amour.
L'amour blesse comme l'action, qui délivre comme l'amour. J'en sais qui tuent d'une maîn, et qui guérissent de l'autre. J'en suis qui versent du poison dans le vin de charité. Il n'est de pur dans l'univers qu'une force artiste à deux visages qui monte en l'homme toujours renouvelé avec la vie inépuisable et construit sur les cadavres des justes et les ruines de l'intelligence un monument qui s'i^ffrite et chancelle dès qu'il est achevé.
La civilisation n'est pas un phénomène moral. C'est un phénomène lyrique. Jamais elle ne vise une perfection dernière impossible à atteindre, impossible à maintenir, impossible même à concevoir, et par surcroît stérilisante, nuisible au fort, nuisible au faible, hostile au poète de l'action, hostile à l'aventurier de l'esprit, uniforme, abstraite, glacée. Elle ne vise rien du tout. Elle construit, dans le risque et l'orage, par la paix et par la guerre, un monument d'un jour dont
on reconnaît la puissance au bruit que fait sa chute, au retentissement de ses échos dans l'âme de ceux qui ont vu couronner son faîte ou viennent relever sa trace quand il a disparu. C'est le style entier et décisif qu'un peuple, à rheure où la vie le traverse, inflige à ses formes sociales, poétiques, morales, guerrières, hors de toute organisation extérieure et visant un but défini, de toute préparation pédante et prévoyante, en artiste et en conquérant, enivré de sa tâche et indifférent à la mort. Tout ce qui n'est pas cela, quelle que soit la force de ses muscles, la grandeur de ses souvenirs, la richesse de son savoir, n'est pas la civilisation. Un grand peuple est celui qui fait son dieu à son image et, quand ce dieu est achevé le trouve insuffisant, l'oublie, poursuit éternellement en luimême ses traits imprécis où il ne reconnaît plus sa face aussitôt qu'il les a fixés. Comme l'artiste, il est mort pour le monde dès qu'il adore son passé.
Le grandeur du style social ne dépend donc pas de sa forme. Elle est soumise à des changements perpétuels où chaque génération
croit découvrir la vérité et qui ne sont qu'un langage nouveau dont son imagination et sa sensualité s'emparent pour développer, sous des prétextes justifiés de profit et d'utilité immédiats, le poème inconnu qui s'impose à son désir. La continuité nécessaire de l'effort civilisateur n'est pas dans la sauvegarde des aspects plus ou moins traditionnels de la civilisation. Elle est dans la soif insatiable de la récréer sans cesse avec des matériaux et des besoins qui changent insensiblement. Les mots qu'on emploie pour légitimer l'action ou la réaction sociale : <( répandre la civilisation », « défendre le progrès », « continuer la tradition », n'ont qu'une valeur proportionnée à la force, à la flamme, à l'orgueil des hommes qui les ont aux lèvres et ne représentent que le plus simpliste et le plus vague des symbolismes verbaux. Ils n'ont pas plus d'importance que le « sujet » dans l'œuvre d'art. Ceux qui font la civilisation avec le nécessaire accord, dans le poème, de l'esprit révolutionnaire et de l'esprit traditionnel, sont ceux qui portent dans le cœur une de ces saisons fécondes qui soulèvent les peuples
plus OU moins fréquemment ou plus ou moins longuement dans leur histoire, entre deux hivers plus ou moins rigoureux et longs. Ils ne s'en aperçoivent pas. Ils sont la vie traversant les formes sociales pour les fixer du» un éclair. C'est quand on regarde du dehors la civilisation non comme une personne vivante, mais comme un objet défini, qu'on est le plus éloigné d'elle. Les « défenseurs de la civilisation » ont avec elle les rapports de l'archéologue avec la pierre qu'il décrit, du paléontologiste avec Tos qu'il déterre, du conservateur de musée avec le tableau qu'il catalogue. Au fond, dès qu'une forme est réalisée, elle est morte. Par malheur, l'évidence de sa réalité ne frappe les hommes que quand la mort, en lui donnant la rigidité du cadavre, a arrêté son aspect.
l>e là l'éternité de T.antinomie apparente entre l'action et la pensée, qui ne sont pourtant que les alternatives nécessaires de la réalisation du rêve imaginé par les penseurs et du retour au creuset commun de la forme définie par les acteurs. On n'a pas encore saisi le sens de l'apostrophe sublime de Napo-
léon à Gœthe. II n'y a pas d'antinomies dans le chœur des hommes vivants. Pas plus qu'entre Télan révolutionnaire du compositeur hors des formes traditionnelles et le geste du chef d'orchestre qui le fait rentrer dans la tradition musicale avee l'appui torrentiel et joyeux de l'unanimité des musiciens. Une force artiste invisible circule à l'intérieur des foules, dont les héros qui pensent ou agissent sont les symboles incarnés où' les foules se reconnaissent tôt ou tard. Quand les héros nous sont connus, l'histoire des héros constitue l'histoire des foules. Si les siècles anonymes de l'Egypte, de l'Inde, de la Chine, de la France du Moyen-Age, ceux qui ont peuplé de dieux la face de la terre, ne nous donnent pas à chérir une seule histoire de héros, c'est qu'en ces siècles-là, la foule même est le héros. Ainsi les formes aristocratiques, ou démocratiques, ou théocratiques, ou autocratiques de l'organisme social ne sont que des moyens momentanés de l'œuvre mystérieuse que tous les éléments d'un même groupe d'hommes poursuivent pour quelques siècles en commun. Aucune ne revient, aucune ne reviendra
sou« ses formes ancienues. Le poème n'est un poème qu'à condition de n'être pas calqué sur quelque poème ancien, et de ramasser en sa langue ou farouche ou sensuelle et pure comme Teau ou spacieuse comme l'esprit, en tout cas jeune et vivante, les puissances de vie éparses qui, lorsqu'elles étaient unies, gonflaient les poèmes anciens. D'autres formes surgissent sans cesise, qu'on ne classe dans les précédentes que pour simplifier le langage courant. Un seul rythme revient avec une puissance monotone, qui balance les grandes strophes de la marche humaine en avant comme le flux et le reflux des mers sous qui remuent les entrailles du globe, et sur la surface desquels le vent et la lumière sculptent des visages changeants. Les aristocraties intellectuelles des fins de civilisation ont toujours raison contre les vieilles croyances populaires, mais les croyances populaires neuves ont toujours raison contre les aristocraties intellec-. tuelles des fins de civilisation. Les aristocraties intellectuelles ne font qu'entretenir artificiellement des formes de vie diminuées. Quand un héros traverse une aristocratie intellec-
INTHOBUCTION
tuelle, c'eal qu'il sort du peuple el revient au peuple pour le mener au combat.
Il est le cri de son désir. O. peuple I réserve permanente de force et d'ingénuité, esclave quand Teadave est roi, héros quand le héros règne, ô peuple, n'aie pas peur du héros. Il a les mains noires de poudre ou d'encre, comme lu les as noires de terre ou de charbon. La p&ssion a crevé sa peau, séché ses muscles, déformé ses os, mangé ses viscères, comme la misère les tiens. Parce qu'il est innocent comme tu Tes, il est prompt à pécher comme toi, et parce qu'il est fidèle à ses images comme tu es fidèle aux tiennes, l'instabilité de ses gestes, comme l'inconstance des tiens, étonne les natures pauvres. Reconnais celui de l'action, et si celui de la pensée passe inconnu près de ta route, ne te reproche pas de ne pas l'avoir aperçu. Tu agis ou agiras un jour cette harmonie silencieuse qui l'élève trop au-dessus des hommes pour qu'ils la lisent dans ses yeux.
Si le ccMnmandement du conquérant de l'étendue te précipite à l'assaut de la Bastille ou de la Toison d'Or à prendre, le doigt du conquérant de la durée te les montre du fond
2^ LA comi^jkTK
des temps. Ce Mot tes besoins obscurs qui les gouvernent l'un H Tautie. Et si Tun ou l'autre est plus grand dans ton souvenir qu'il ne le fut jamais chet les vivants, n'aie pas peur de te tromper. Tu ne t'es jamais trompé. Tu as illuminé les bypogées ténébreuses d'émeraude et de veimill^'^n. Tu as infligé aux montagnes de rinde les mouvements adorables ou terribles ou lubriques de tes multitudes de dieux. Tu as donné aux cathédrales d'occident la force droite des forftts pleines de battements d'ailes... Seul est vraiment tout h fait grand celui qui est plus grand dans l'imagination des hommes que dans la réalité, car seul il a pu suggérer à Vimaginat'on des hommes quelque chose de si haut qu'il n'a pu luimême le saisir. L'homme qui n'agit pas tôt ou tard sur l'imagination des hommes est aussi pauvre, quelle que soit sa gloire actuelle, que le plus pauvre d'entre eux.
Va donc vers la rumeur du peuple. Les aristocraties intellectuelles t'abaisseraient, en t 'élevant au niveau de l'image étriquée et vieillotte qu'elles se font de la grandeur. Fuis leur approbation facile. Tu es roi si tu trouves.
Il I * I . , I
aprèft chaque orage, l'empire silencieux d'un cœur. La fécondité de la solitude intérieure se mesure au nombre d'images, de souvenirs, de tragédies et d 'êtres qui la peuplent. Si tu veux maintenir intacte ton action solitaire audessus des passions démagogiques et des cadres de bataille les plus étroits, consens à leur nécessité. C'est la plus haute preuve de noblesse que tu puisses exiger de toi. Ne t'imagine pas que le terrain concret, voilé d'un idéalisme candide, sur lequel lutte le peuple toutes les fois qu'un univers nouveau fermente dans son désir, le maintienne en dehors de la grande symphonie indifférente aux fins morales qui fortifie ton cœur. Je sais bien qu'on a divisé le corps social en classes, ainsi que les savants avaient fait du corps naturel avant de retrouver — et peut-être pour retrouver — la vie éternelle et commune qui le parcourt, le nourrit et le modèle sans arrêt. Armes nécessaires, sans doute. Mais illusions, catégories que tout cela. Rien n'est vivant, hors ce qui aime ou dompte. Le corps social, s'il définit et consolide ses organes, retrouvera pour un jour l'unanimité de sa foi.
% L.A CON^uâxE
J'écri» ceci avec confiance à Theure où nous comblons de morts le gouffre ouvert par nos conquêtes sous nos pas. Hier trop d'or, trop de sang, trop de nourriture congestionnaient le crâne, mettaient des vapeurs dans les yeux. L'intelligence n'était plus qu'un voile translucide qui tentait de recouvrir d'une trame tour les jours plus mince l'amas confus des instincts délivrés et des besoins éveillés par tant de forces conquises. Il s'est déchiré de partout. Le drame est seul, au centre d'une énorme obscurité. Rien ne s'y dessine, tout y hésite, l'homme neuf ne s'affirme pas. La voix du juste sonne creux, l'arme tremble au poing du bourreau. Les formes nationales et les formes sociales dispersées, désorientées, confondues, ont été partout acculées, pour sauver la vie menacée dans son expansion et ses habitudes, à renier les formules abstraites qui les maintenaient péniblement dans les cadres de la raison. Les guerres, les révolutions qui les suivent ou les précèdent renversent brutalement les vieilles constructions utilitaires ou idéologiques pour tailler des charpentes noueuses dans le tronc des jeunes chênes pous-
IVTRODUCTION 27
ses entre leurs décombres, repolir en blocs purs les pierres travaillées, et confier aux générations montées dans l'orage le soin héroïque et joyeux d'assembler ces matériaux. Par delà le Bien et le Mal, il n'est qu'une loi, l'enthousiasme. Une heure, une seule heure d'enthousiasme au prix de dix ans de drame est plus précieuse que mille ans de repos au prix de l'indifférence ou de la peur. Tout ce qui provoque ou soutient ou lance en avant l'enthousiasme porte en soi plus de justice et de noblesse que la volonté doctrinaire la plus loyale d'organiser le bonheur. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire ? Je sais pourquoi. L'histoire ne se fait qu'avec l'enthousiasme qu'il faut pour conquérir par la passion, l'art ou la guerre, l'illusion d'un bonheur qu'elle ne fixe jamais.
La cruauté et l'horreur du combat, la honte de tuer, la peur d'être tué, les os cassés, les fronts ouverts, le piétinement dans la boue sanglante et la cervelle écrasée, ne sont que le passage épouvantable entre une illusion qui meurt et une illusion qui veut naître. Toutes les illusions se paient, et les plus partagées et
les plus générales sont celles qui coûtent le plus cher. L'artiste, pour mûrir son oeuvre, souffre comme un damné. Gomment le corps social poursuivrait-il la sienne sans gémir ni saigner ? L'irréductible anthropocentrisme de rhomme se représente l'humanité comme un individu arrêté dans l'espace, avec son propre front, son propre cœur, ses propres mains au lieu d'y voir un organisme inconnu croissant au long de la durée et dans les pro* fondeurs duquel la guerre n'est qu'une fermentation obscure et passagère dont les causes et les effets nous précèdent et nous survivent indéfiniment. Sa conscience alors s'insurge, parce qu'elle n'a pas pris conscience de sa place dans l'univers ou que l'univers la conditionne encore, et peut-être pour toujours.
Dès qu'on l'isole en face de la mort, l'individu n'en peut supporter le spectacle. Et c'est précisément quand sa conscience est la plus pure que la guerre s'éclaire i>our lui de la plus sinistre lueur...
Oui, la guerre est terrible. Mais c'est que la vie est terrible. Terrible dans ses moyens. Et comme les movens de la vie sont terribles,
l'homme, pour ne pas renoncer à vivre, en a fatit autant de jeux. Rassemble par la pensée, si tu l'oses, tous les états diffus et latents de la guerre dans un espace et dans un temps res* treints. Tu verras Tart manger des cœurs, bloquer des cerveaux pour vingt siècles — Phidias fait encore des victimes — , précipiter dans Tinquiétude et la souffrance toutes les sensibilités capables de création. Tu verras l'intelligence dissocier, fragmenter le monde, rompre les anciens équilibres des organismes sociaux, faire tournoyer dans une ivresse aveugle des milliers d'êtres incapables d'en soutenir l'épouvantable clarté. Tu verras l'amour ensanglanter tout ce qu'il touche, précipiter les uns contre les autres les égoîsmes déchaînés, ignorer les enfants, ignorer les pères, ignorer les mères, laisser ceux qu'il a torturés pleins de haine et d'hébétude. Tu verras plus encore. Tu verras l'art, l'intelligence, l'amour, par les harmonies qu'ils révèlent, les ferments qu'ils remuent, les désirs qu'ils allument, les inégalités qu'ils créent parmi lés hommes, provoquer la guerre, alimenter leur force dans la guerre, préparer
dans la paix revenue la guerre qu'ils voudraient tuer... Et ne prends pas ce cri pour une plainte I Rien qu'on puisse aimer hors de Tart, de Tintelligence, de Tamour. Us sont les moyens de la vie. Us la secouent, la déchirent, la gaspillent, mais ils élèvent son niveau. A chacune de leurs entailles, elle bondit. Elle se nourrit avec avidité du sang qu'ils ont répandu.
La vie est une chose sans but, qui chemine éternellement. C'est elle qui suscite et modifie et rend de nouveau nécessaires toutes les formes de la guerre pour maintenir son mouvement, empêcher le sable et la vase de l'enliser peu à peu. Toutes les formes de la guerre sont au service de la vie. Elle utilise les mots de liberté, d*hwruinité^ de justice, de droit pour placer devant nos yeux des images fuyantes que nous n'atteindrons pas, mais dont la poursuite entretient en nous l'esprit de conquête qui nous garde contre la mort.
Il n'est pas impossible que l'esprit de conquête — guerrier ou révolutionnaire, qui va du besoin d'épancher un excès de vie débordante au besoin de dépenser un reste de vie
IXTA<»UCTK>1^ M
opprimée et dont la haine de la guerre n'est qu'une manifestation — puisse un jour déposer les armes sanglantes que l'énergie emploie pour libérer Tamour. Le plus redoutable danger qui menace l'énergie, c'est de se déchirer avec ses ongles, et peut-être deviendra-t-elle assez maîtresse d'elle-même pour délivrer sans tuer et conquérir en protégeant. Si la guerre, grâce à l'immensité des armées et à la petitesse de la terre devient une mécà-
nique à saigner et éventrer, un morne massacre immobile où les enfants des hommes»
vidés d'illusions guerrières, iront non plus comme à l'autel de Prométhée mais comme à l'étal de Moloch, si elle cesse d'être le jeu intuitif et rapide où la feinte trompait le meurtre, où l'énergie et l'invention donnaient aux lignes stratégiques qui entraînaient la victoire dans le mouvement, l'ivresse terrible de la musique et de la danse, elle disparaîtra peut-être. Peut-être, et seulement si l'homme n'échappe pas à ce matérialisme militaire que son essor dans les bîeux, avec la foudre au poing, ennoblit déjà, par quelque éclair d'esprit qui restituera à la guerre sa sombre majesté. Car avant tout, il est artiste. Il
lejette la fioxme d'art qui a épuisé sei ressources. Mais le désir de la paix perpétuelle ne tuera cette forme d'art qu'autant qu'un mode nouveau de la guerre» avec le même enivrement soudain et collectif, les mêmes responsabilités éclatantes, les mêmes risques créateurs, la même atmosphère de tragédie volontairement acceptée viendra conditionner la paix. Celui qui veut la paix à tout prix, en eilet, a toujours été jusqu'ici acculé à la guerre pour maintenir ou étendre la paix. Et quand T homme a recours à la guerre pour affirmer un droit nouveau qui natt de son élan vers l'avenir, il ramasse où il peut le prétexte de la guerre : il court se battre ici au nom d'une doctrine de puissance qui le' domine et le conduit, et là au nom d'un sentiment de douceur qui veut s'imposer. La maîtrise de soi, chez les peuples ou les hommes, n'est sans doute que l'indice de la diminution de la vie expansive, dont l'esprit ne pourra jamais rejeter l'énergie de fécondation. Tout peuple, tout individu qui parvient à se dominer crée par là des valeurs nouvelles que ses fils seront peut-être toujours contraints de dicter par la. force si les hommes n'en veulent pas.
INIRODUCTION 33
J'ai pu me tromper sur le sens de la guerre.
Alors, pardonne-moi. Tu sais mes nuits sans sommeil, hantées par des images d'agonies et des méditations ardentes sur la mort. Tu sais ce que j'ai vu. Des cadavres et des cadavres, par milliers, semant les champs, les bois, bor« dant les routes, comblant les fossés pleins d'eau, habitant seuls les villages en flamme dont la fumée rougeoyante tordait vers le ciel, sous la pluie, de pauvres bras sanglants. Tu sais qu'après avoir assisté à ces choses, je me demande comment un père et une mère osent se regarder. Ce fils qu'ils ont fait, porté, allaité, bercé, initié aux mots, ouvert à la vie, ils le poussent dans le feu P Pourquoi ? Et pour qui ? Est-ce pour eux qui ont la peau séchée, les tempes creuses, que l'ombre attend, qui la cherchent aussitôt l'enfant tombé P Non. Ce serait hideux. Est-ce pour conquérir quelques mètres de terre, comme je l'ai lu je ne sais où ? Non. C'est pour conquérir quelques siècles d'esprit. Il y a, chez les plus conscients comme chez les plus humbles d'entre nous, quelque chose qui emporte la raison et la honte et le remords. Nul ne peut s'empêcher
34 LA rONQUÊTR
de vivre dans le flot des générations. L'une d'elle s'écoule et son expérience terrible, et l'illusion immortelle revient... Illusion nécessaire, sans doute. La guerre révèle en une heure à l'enfant le plus inculte ce que la méditation met dix ans à apprendre à l'adulte le plus profond. En une heure, des millions d'hommes entrevoient ce que Pascal emploie toute une vie sublime à saisir. Si la guerre «a une grandeur, là est la grs^ndeur de la guerre. Par l'hérédité invincible de l'énergie et de l'effroi, elle précipite, avec le consentement héroïque, le formidable poids du sacrifice dans les veines de l'avenir...
Me voici. Je ne puis mentir. Si tu renonces un jour à la guerre et restes assez fort, la guerre morte, pour vaincre la poitrine nue et les mains vides, je te reconnaîtrai plus grand que tu ne fus quand je partageais ta misère.
Mais après tout — et même avant tout — je suis homme. Je ne puis pas n'être pas solidaire de tout ce que tu as fait et de tout ce que tu feras. Chaque battement de mon cœur est un écho où tu reconnaîtras le son de la hache de pierre sur la paroi des cavernes et le crâne-
IMTBODUCnON 35
des mammouths, et le chant des vainqueurs et les cris des assassinés, et le grondement des canons pour la liberté ou la conquête, et les sifflets des trains et les sirènes des navires, et les souffles enflammés que l'amant et Tamante échangent, et les plaintes des accouchées et les vagissements de leurs petits... J'ai beau faire. Je ne puis choisir. Tout ce qui est vivant m'entraîne. Rien que ce qui est vivant... Si cet événement fortifie son actionet multiplie ses images, il n'est pas un événement, dans la vie future de Thomme, que je ne sois préparé à comprendre, et à approuver.
Hénu (Pas-^ie-Calaùt).
jo-ao mai igio.