FRATERNITÉ
A la mémoire de Diderot.
Tu vois : bien que tu ne sois pas mon égal, bien que l'un de noue soit plus libre que l'autre, je n'ai pas cessé de t'appeler mon frère depuis que nous nous sommes rencontrés.
Ton harmonie personnelle et mon harmonie personnelle participeront d'autant mieux èi l'harmonie générale des choses qu'elles auront découvert leur fonction particulière datis un effort plus isolé. Si tu es toi, si je suie moi, nos oppositions et nos contrastes donneront son accent à notre forme propre, ils en feront
UVRC MORAL 77
un centre tout-puissant d'attraction et d'énergie, un centre autour duquel viendra tourner la ronde des rythmes sociaux et des esprits créateurs.
Je suis ton frère si tu es à mon niveau sur la pente, puisque tu es parti d'où je viens, puisque tu vas où je vais, puisque je vois tes muscles se tendre pour le même effort que mes muscles et tes yeux regarder du même côté que les miens. Je suis ton frère si je n'ai pas encore pu parvenir à ton étape, puisque tu es passé par l'étape où je me tiens. Je suis ton frère si tu es tout à fait en bas et si j'approche du sommet. Tu m'appelles ? Voici ma main. Si tu ne peux goûter l'ivresse de voir les obstacles devenir plus petits sur la route parcourue autrement qu'en t'appuyant sur moi, je t'aiderai. Mais prends bien garde que si tu t'aguerris, si les sentiers te deviennent plus familiers, si tu atteins tout seul les sources vierges, tu cesseras d'être pour moi un frère dont j'aurai pitié pour devenir un rival qui me donnera un peu plus l'orgueil de moimême et grâce à qui j'irai plus haut. La fraternité n'est d'abord qu'une domination affec-
78 LA comquAtb
tueuse d'une part, une obéissance reconnais- (>ante de l'autre, elle devient pour certains hommes un sentiment d'égalité farouche qui leur impose le respect l'un de l'autre et les achemine tous deux vers la conquête d'une plus vaste liberté.
Sache donc que l'homme est ton frère même alors qu'il te combat ou que tu dois le combattre, car vous combattez l'un contre l'autre au nom des notions et des besoins qui vous sont communs, car vous êtes l'objet des mêmes assauts et désires les mêmes illusions. Puisque tu vis en société avec les hommes, sache que ta fraternité doit délivrer le faible du fardeau de se décider, s'allier avec lui contre celui qui se croit fort parce qu'il écrase le faible, obéir à celui que tu sens capable d'étendre sur toi-même sa faculté de protec* tion. Sache qu'il peut y avoir de frère à frère des luttes d'autant plus violentes qu'ils vont sur les mêmes chemins, que leur amour est fait de torts qu'ils se reconnaissent parfois vis-à-vis les uns des autres et leur haine de ressemblances qu'ils ne veulent pas s'avouer. Je ^suis ton frère. Reconnais cette blessure.