LIVRE SOCIAL
là privilège monastique, au grand scandale du clergé. Partout la majesté, la grandeur, la logique, la beauté de la cathédrale répondent à la puissaxioe de l'organisme communal, aux résistances qu'il rencontre, aux difficultés qu'il traverse. Les grandes Communes s'appellent Amiens, Laon, Beauvais, Sens, Noyon, Soissons, Reims, Rouen. U suffit de promener un regard circulaire sur les campagnes de Pi^ cardie, d'Ue de France, de Normandie,^ de Champagne et de l'arrêter partout où deux tours élèvent vers le ciel les rues et les cultures pour retrouver tous ces noms-là. Trois grandes cathédrales seulement, Bourges, Paris, Chartres échappent à la loi commune et montent du pavé de cités serves. Mais Bourges et Paris sont villes royales. Leurs corporations, protégées par la monarchie, échappent à la tyrannie féodale. Chartres est le foyer d'une école de théologiens révolutionnaires dont les tendances panthéistes combattent le dualisme chrétien. Le conflit douloureux qui s'y déroule un siècle entre les artisans écrasés et le féodal victorieux éclate avec évidence dans la cathédrale angoissante, sombre et dorée, rigide
comme un système et profonde comme un soupir. Avant le xv* siècle, c'est la seule église mystique que le peuple de France arrache à sa passion. Chartres à part, Tanxiélé de vivre ne s'écrit dans rarckitecture que quand le corps social est broyé sous la Commune qui s'effondre, et qu'entre la guerre étrangère qui ruine le pays français et la perte des libertés qui ruine l'espoir populaire, il n'y a plus que des champs en friche, des sources souillées de boue, des cœurs désespérés.
La cathédrale exprime à tel point la vie corporative libérée, que là où la Commune ne peut vivre, dans la vallée de la Loire par exemple, la cathédrale est médîçcre et débile et réduite à imiter de loin lea grandes inventions des Maîtres d'oeuvres du Nord-Ouest. Partout où elle est elle-même, partout où elle monte comme un chant, entraînant dans son essor joyeux toutes les bètes domestiques, toutes les feuilles de la terre, appelant les oiseaux du ciel, ouvrant ses larges flancs aux paysans et aux ouvriers pour y almter leurs travaux, leurs passions, leurs souffrances, elle traduit le mouvement d'enthousiasme et de
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virilité qui suivit le triomphe des organismes populaires groupés contre les puissances anarchiques d'en haut. EUe jaillit dans le tumulte avec d'autant plus d'hénritsme que ceux qui la bâtissent craignent de ne pouvoir parler longtemps .C'est le pavé des barricades qui s'entasse entre ses nervures pour la jeter plus profond dans l'espace avec l'espoir, l'illusion, l'amour, l'énergie guerrière qui donne et qui suit la victoire et fiéccmde la volonté. A Beauvais, les arcs-boutants, les colonnes, les vitres vdlent si violemment dans le bruit du vent et du bronze, le cri populaire est si fort qu'on dirait que la foudre monte pour aller briser les cieux. A Laon, les rudes mains du peuple plaquent au sommet des colonnes les feuilles terreuses des légumes ramassés dans le marché et les laboureurs de la plaine mènent leurs bœufs dans les tours. A Amiens, c'est le triomphe de la vie acheté à toutes les heures par ' la violence et le combat* Le vaisseau semble illuminé par une aurore étemelle, bercé sur une mer fleurie. L'air y roule, avec la lumière, à flots. Les grandes verrières versent incessamment sur les dalles scmores rim-
mensité. La nef est clàh^, n\ie, austil logiquement décrite par son armature de pierre que la force sociale est logiquement arrêtée dans les corporations des travailleurs. Dieu n'est que rbôte delà foule qui a d'abord, pour ses remous, pour ses flux et ses reflux, ses apaisements, ses orages, pour Taccumulation matérielle et morale de ses énei^ies Iib<érées, bftti cette grande maison... C'est un chœur à* cent mille voix. La concentration des vertus humaines profondes, celles qui luttent pour l'abri, le pain, pour le droit chaque jour conquis d'acheter, de vendre, de forger, d'ensemencer, amène l'éclosion d'une eépérance collective, anonyme, obscure, dont l'architecture apparaît comme la projection sur l'horizon de l'avenir.' Le mattre d'œuvfe n'est que le chef d'un orchestre innombrable où tous ceux qui travaillent chantent. Le miracle, c'est l'accord spontané de tous ces corps de métier maîtres de leur destin, maçons, imagiers, plombiers, verriers, tailleurs de pierre, qui travaillent côte à côte sans s'occuper du voisin et, sans s'être consultés, parce qu'ils ont lait leur tâche, unissent dans le dernier plomb du vi-