LIVRE CHARNEL
fois, au XVI* siècle et hier, a failli toucher le but, entraîner dans un mouvement harmonieux toutes les forces obéissantes de sa vie pour définir son destin. Une fois elle a glissé dans le sang coulé de ses veines. La Réforme a arrêté la marche de ses métiers touffus et de ses arts compliqués vers une image nette et cohérente de sa grande face pensive. La guerre européenne peut-être brisera les bielles de ses machines, les verres de ses lunettes, les roues de ses canons, tout cet ensemble formidable de dogmatisme, de chimie, de fer et de patience qui faisait craquer de partout nos habitudes d'esprit sans être parvenu à en créer de nouvelles. Il semble que sa destinée soit de passer au crible de son analyse méticuleuse ce que d'autres peuples ont fait dans un élan intérieur, pour en extraire l'essence et la leur infuser naïvement de force, alors qu'ils ont sommeil ou surveillent déjà en eux l'éveil de nouveaux désirs d'aventures. Si elle a échoué jusqu'ici dans l'organisation définitive, c'est qu'elle veut une organisation définitive où le hasard, la fantaisie et le poème n'entrent pas. Ou plutôt elle prévoit tout, jusqu'au hasard,
jusqu'à la falntaisie, jusqu'au poème. Le monument, fait du dehors, par la science et la discipline, craque avant d'être achevé, parce qu'un orage passe ou qu'une fleur pousse entre deux blocs de ciment.
L'erreur allemande est de confondre et d'avoir toujours confondu, au temps des métiers de Nuremberg comme au temps des forges d'Essen et des laboratoires de Berlin, l'organisation qui n'est qu'œuvre de volonté, avec la civilisation où l'amour et la volonté s'unissent parfois dans l'Histoire, sans le savoir, pour exalter, dans un grand mouvement commun, une foule humaine enivrée de les sentir bouger en elle. Ce n'est pas l'organisation qui civilise, c'est la civilisation qui organise. Avec une organisation trop volontaire, l'œuvre ne s'achève pas, les fruits mûrissent mal et les fleurs restent sans parfum. Même au cœur d'une organisation vivante, comme était la forte Allemagne avec ses villes et ses ports prodigieux où les marteaux des usines, les chaudières des navires, les artères des professeurs et les bottes des soldats battaient synchroniquement, on ne sentait ni dans les rues