LIVRE CHABNEL
ni sur les docks et les fleuves, cette atmosphère mystérieuse d'aisance et de liberté où rhomme intérieur, en France, en Angleterre, en Italie, en Hollande par exemple, — au Japon sans doute — , reconnaît son immortelle patrie. Même au cœur d'une civilisation morte, en Grèce, en Egypte, aux Indes, là où il n'y a plus que des foules encore somnolentes ou tout à fait endormies et des squelettes de granit et de marbre épars, on respire cette atmosphère. Un corps d'homme vivant sans doute, même informe et massif, enferme plus de devenir que le corps embaumé d'un dieu. Mais toute vie qui ne parvient pas à se définir elle-même dans quelque style spontané se profilant sur l'Histoire et que tout un peuple a formé, ne donne qu'une ivresse lourde dont aucun élément ne pourra survivre à la mort. Ici, nulle architecture impérieuse, nulle littérature continue, nul grand système politique, et au fond nul art guerrier. La grande musique allemande n'a jamais été qu'un passage désespéré de quelques âmes prodigieuses entre deux silences lourds qui paraissaient infinis.
Ce silence presque unanime est ce que
NieUsche reprochait surtout à TAUemagne, et, à la veille même de la guerre, alors que la puissance allemande dépassait de beaucoup ce qui avait été donné à Nietzsche d'en connaître, ce reproche restait vrai. Silence qui domine encore chez elle le tumulte de la guerre où elle ne voit et n'a jamais vu autre chose qu'une machine anonyme à tuer et asservir. D est possible que l'Allemagne, pour avoir absorbé dans la guerre les parties les plus fortes et les plus mystiques de son âme, ait porté à la guerre le plus grand coup qui l'ait encore atteint. Le jeu le plus périlleux et le plus riche en révélations d'énergie n'est plus un jeu s'il se prolonge au-delà des forces du joueur et tend à devenir un bagne monotone où la puissance musculaire s'exerce seule, jusqu'à son propre épuisement. La guerre était un art, où le génie de l'artiste éclatait dans le rapport entre l'économie des sacrifices et l'évidence, la promptitude et la grandeur des résultats. Un art, une abstraction qui ne prend corps que quand apparaît l'artiste. De cet art l'Allemagne a fait une science exacte, où rien n'est plus laissé à l'imagination lyrique dansr ses rela-
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tions obligées avec l'ineertitude et le hasard. Le plus grand artiste de la guerre, mourant d'ennui dans sa cage torride, avait t^Mixté de se distraire en interrogeant ses souvenirs, en es^ sayant de porter une lumière égale sur les éclairs qui traversaient son crftne au moment critique des batailles et lui faisaient précipiter ses bataillons obéissants comme autant de masses lumineuses ou sonores là où l'exigeait Tharmonie, selon un élan spirituel qu'il n'était pas le maître de créer ou de contenir. L'Allemagne avait ramassé ces miettes, étiqueté, catalogué ces aperçus contradictoires, synthétisé la thèse et l'antithèse, réduit en formules précises les éléments analytiques de la synthèse obtenue et par suite découvert la solution mathématique de la victoire. Et il est arrivé ceci. Ayant a|^liqué sa méthode avec une impitoyable rigueur, ayant déchaîné sur un peuple vieilli et désabusé Tavalanche de fer la plus irrésistible, la plus disciplinée et la plus cohérente que la patience et la prévoyance humaine aient jamais accumulée, une sorte de mur à engrenages articulés qui poussait devant lui, comme une poussière volante, des
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troupeaux d'hommee dispersés, hagaids, épuisés, vaincus, la poussière s'est retournée, est entrée dans les engtenages et a fait éclater le mur. C'est peut-être bien tin symbole. La science matérielle inondait le vieux monde, menaçant de substituer à sa continuité interne, qui se fait par élans spirituels tantôt puissants et tantôt ralentis, une continuité extérieure qui l'eût revêtu d'une lourde armure uniforme. Quel que soit l'avenir de la France, des nations, du monde, et même si les formes scientifiques étouffent pour toujours les formes vivantes de l'action, la flamme artiste a vaincu.
L'Europe doit à l'Allemagne le plus large courant d'énergie qui soit né dans la vie moderne, depuis la Renaissance et la Révolution. C'est immense, et l'Europe ne l'oubliera pas.- Que cette force en mêmie temps diffuse et disciplinée risque de se briser au moment de dépasser son but, qu'importe P Encore tme fois, c'est là le destin de ce peuple, et il fallait ce cboc, sans doute, pour qu'elle se répandit. Si le phénomène, en son ensemble, n'est pas une agonie, Tagonie d'un monde étouffant de son excès de puissance physique et de richesse en-