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LA DANSE

A la mémoire de J. P.

LA.FITTB, tué à l'ennemi (féi,rier igiS).

Allegro

J'écrie, et quelque part on danse I Je raisonne, et quelque part on vit I Je pense, hélas 1 je m'interroge et quelque part il y a des musiques qui ronflent, des pieds qui frappent en cadence, des bustes tordus sur des hancties et des bras levés comme des tiges avec des mains ouvertes qui ressemblent & des fleurs I Une âme condamnée par son fonctionnement fatal à déchirer son mystère, à errer à la re-

(*) Préface aux Dan»ei d'iaadora Duncart par J,

P. Laiitte (Mercure de France, 1910).

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cherche de Toasis dans le désert de Tabstraction» celle-là seule touche au fond du désespoir quand les yeux qui Falimentent voient tournoyer des jeunes femmes ivres d*avoir perdu le sens de tout ce qui n'est pas l'abandon absolu au commandement de l'instinct.

Vous qui sortiez des bois cruels après avoir subi l'étreinte des panthères, ménades^ labourées de griffes, ceintes de guirlandes^ de roses souillées de sang, de sueur, de vin, de larmes, vous qui, depuis soixante siècles, cristallisez pour nous dans le soufre, le vermillon et Témeraude des parois des hypogées vos pas silencieux sous les voiles où vos ventres secrets et vos petits seins durs, restent immobiles, vous qui bondieisiez de fureur en écoutant Eschyle hurler sous les sphères célestes après les paradis perdus, dan* seuses tragiques dé Grèce, vous prêtres qui faisiez votre prière au sol en le heurtant de vos pieds nus, corybantes, et vous chrétiensqui dansiez devant le tombeau des martyrs, et vous, mers humaines du Moyen-Age qui déferliez dans le vaisseau des cathédrales, et vous aussi qui prolongez devant les roi».

d'Orient les ondes musicales entrées dans la pierre des temples avec les lentes saccades des membres et les reptaUcms musculaires, bayadères tiarées du Cambodge, yous êtes bien là tous et toutes, n'est-ce pas, c'est votre foule haletante qui remonte de la terre ébranlée jusqu'à nos cœurs quand nous voyons venir du Nord une grande fille à peu près nue, comme un soleil qui descend sur nos mers pour les réenflammer !^

Oui, nous avons pleuré quand nous l'avons vue. Ce n'était plus à nos yeux ni à nos oreilles, ce n'était plus à nos nerfs qu'elle parlait. Du fond de nous, quand elle dansait, montait un flot qui balayait tout ce qu'il y a dans les coins de notre âme d'ordures entassées par ceux qui nous ont légué leur critique, une épée dont ils ont fait un scalpel, et leur morale, un vin dont ils ont fait une tisane, et leur raison, une femme dont ils ont fait une momie. Oui, nous avons été injustes pour leur effort nécessaire, à tous ceilx là qui ont crié contre la volupté ou l'innocence parce qu'ils avaient la mission de nous refaire une innocence et une volupté. Quand nous la regar-

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dions avideiaont, aoua irefarouvions cette pureté primitKe qui, tous les deux ou trois mille ans réapparaît au fond du^ .gouffre de notre conscience exténuée pour nous bire reprendre pied dans ranîmalité sainte, dans ce qui se dévie et s'altère et veut se. mentii: à . soi^fniéme mais q'arrive pas à mourir et renatt brusquement au premier souffle des étés. Quand nous approchons de la mer, nous avons ainsi des vagues obscures qui battent au-dedans de nous, nous nous jetons aux vitres des trains, nous poussons des cris, nous rions, nous dansons ! L'intelligence est engloutie. Le monde cellulaire que nous sommes tressaille dans ses profondeurs. Le lien caché se renoue entre nos éléments infimes et Tenivrement confus des foules sacrées et aveugles étend son voile sur l'esprit; Nous allons rendre la chair de sa chair à Feau maternelle où sont dissous l'iode et le sel. Isadora 1 NijinsLi I Karsavina ! danseurs russes, orchestres vivants oii la passion, la cruauté et la tendresse donnent aux bonds du cœur et au vertige des sens l'évidence et l'utilité de la plus haute harmonie, vous nous avez donné la certitude que le jour approchait oh

nous censenlirions à. vivre . pnanimâment.

Vous êtes leaipr^Biièreap fleurs d'un arbre encore au ras du> sk^l «t > caclié fiarmi les vieux ironcis dépouillés de la farâb mourante, mais cet arbre croit violemment .et répandra «es germes pour la refaire verte ei.drue. Nous avons maintenant assez souffert, dieu terrible, souffert de tiop comprendre et de ne pas assez sentir. Le remords que tu nous as donné nous a brisés suffisàmiùeiit. *. Nous désirons, que nos enfants retournent aux Communions pre* mières que notis ne pouvons vivre, nous, que par éelairs^, mais dont nous remercions les danseurs de nous avoir fait pressentir le recommencement. Quand les bêtes ou les petits ou les sauvages entendent des sons rythmés sortir, d'un tambour ou d'une flûte ou d'une voix, quelque chose qui rit oH pleure avec des espaces réguliers, les bétes dansent, les petits dansent, les sauvages dansent. Nous avons, nous qui voulûmes oublier que nous sommes des bêles, qui ne consentions pas à être des enfants, qui contrefaisions les sauvages, nous avons tant accumulé de douleurs raisonnées, nous avons entassé sur notre cœwr tant et tant

SIS LA CÙtU^ytHR

de fardeaux, que quand ce cœuv se remctln à battre régulièrement, nous ganserons arec plu» de puimance qu'on n'a jamais dansé. Tu le sais bien, toi qui sais tout. Seigneur ! Les cris d'une femme embrassée, quand elle est jeune ressemblent à un rire, et quand elle est mûre c'est comme une lamentation. Et c'est alors bien plus émouvant et plus riche, et cela fait rouler le sang avec bien plus de force et de plénitude et de bruit. La joie qui sort des misères vécues, tu sais bien qu'elle est incomparable. C'est celle-là qui les attend, les enfants que nous avons faits, ou peut-être les enfants de ces enfants-là... Il n'importe. Le monde anarchique finira momentanément. Nous danserons.

Les voix ne chantent tout à fait à l'unisson que quand tous les chanteurs ont le désir impérieux de chanter. Un jour il n'y aura plus ni exécutants, ni figurants, ni acteurs, ni spectateurs. Il y aura des cœurs qui battront,, et ceux qui sentiront ces cœurs battre entre leurs deux poumons, ceux-là, pendant un siècle ou dix, ou plus, ou moins, en attendant que lé remords revienne, ne se demanderont

pas pourquoi ils on% du plaisir, ta pourquoi iltf'Ont du mal. Chaque fois qu^'ils auront du niai ou ^du plaisir, ils feront pénétrer d'instinct dans les mouvements de leur être l'ondulation profonde des rlr«s ef des sanglots. C'est ensemble qu'ils chanlerônt, qu'ils danseront et qu'ils rebâtiront des temples, fût-ce au néant I Rs diviniseront leur force. Et peu importe le nom qu!elle prendra. Il ne manquerait phm que nous fussions les seuls, dans un monde où les astres tournent, où lefs mers se soulèvent à la même heure tous les jours, o4k Im saisons se sticcèdent avec régularité, et les fruits et les fleurs et le besoin de l'amour, il ne manqueraiit plus que nous fussions les seuls à briser le rythme des choses, à appliquer des étiquettes sur le mouvement du ciel, la rotation de la planète et la respiration des eaux et à nous étonner de leâ Voir s'évanouir dans la nuit, se décolorer dans Torage ou se sécher au soleil.

La danse vient... La peinture décorative renaissante, ce n'est pas assez. La musique re* conquise, ce n'est pas assez. L'architecture pressentie, même, ce n'est pas assez. Il y a iou-

jours quelqu'un qui dessine des plans, ou bat la mesure à rorcheatie. Quand nous saurona danser» nous serons redevenus vierges » et de nouveaux individus nattrimt de nos arrière petits-enbu^ts pour, tendre aux hommes futurs les couronnes de fleurs que nous avions laissé tomber. Les dieux - solitaires qui dominaient la foule dispersée rentxeront dans la foule dès qu'elle se reformera. L'art apparu le premier doit renaître le premier dans le désir d'unie humanité rajeunie, bien que lourde et toute puissante de ce qu'elle a assûsailé dans la douleur. Délivrés pour un moment du fléau de la pensée, libérés du poids de la morale, nous atteindrons en nous laissant aller aux mouvements intérieurs des grands rythmes ressuscites, à la morale suprême et à la suprême pensée.

Puisque la danse est la libération des énergies accumulées qui s'associent i^[)ontanément quand l'heure vient pour nous de goOter la communion totale, puisqu'elle enferme en elle, quand elle obéit de nouveau sans résistance au commandement sourd des artères

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qui battent, des musiques qui s'approchent, des rythmes silencieux de l'espace et du temps, de toutes nos sources d'émotion, le son des instruments et des voix qu'elle exprime avec une irrésistible évidence, la vivante vision des volumes harmonieux et des mouvements continus, l'odeur des peaux enflammées, des che^ veux, des fleurs volantes, le goût amer ou sucré deS' feuilles mâchées et dés fruits, le contact des hanches lascives, des. reins creux, des épaules qui se dérobent et des bras ronds entrelacés, il ne faut pas fixer en des images immobile» l'océan des impressions confuses qu'elle soulève en nous. Les lignes acquièrent une valeur multiforme, fugitive et mouvante comme le ruissellement perpétuel des sensa* tions qui font passer la vie dans notre chair et notre sang. Les rythmes dansés se répondent et retentissent les uns dans les autres sans ja« mais nattre nt mourir: Ce qui pénètre en BOHS par les yeux c'est; du tumulte ou du si« lenoé, de soudaines fraîcheurs exhalées par la forêt ou la mer, une brise lourde qui monte d'un amas de fleurs, des couleurs tourbillon-

nantesi des bruits de processions ou d'armées qui s'éloignent, un murmure de feuiUe ou d'eau.

Quand nous aurons lu sur la page : Ceci est une Bacchanale, ceci une Danse religieuse, ceci la Danse des Amphores et ceci le Retour des guerriers, nouis ne saurons pas comment se danse la Bacchanale, ni la Danse rdigieuse, ni celle du Retour des guerriers. Seulement nous serons remplis d'harmonies impitoyables. Ce ne sera pas assez d'avoir entendu et senti, à travers ces formes confuses qui s'élancent, planent, réftombent, tournent, se prosternent, se relèvent comme si elles obéissaient au com* mandement silencieux d'un cœur central qui bat quelque part dans l'espace, ce ne sera pas assez d'avoir entendu et sentt dans le vent des branches agitées le soufle rftpeux des fauves en rut, ni les chants déchirants et purs sous qui les multitudes mystiques MMilent et pleurent comme un flot, ce ne 'sera pas assez d'avoir entrevu de beaux bras nus levés comme pour tendre à la soif de la chair des fliâlncs ronds comme des vases, ni la jonchée de chêne et de laurier et les femmes dressées.

FINALE S67

la poitrine ouverte, sur le passage des soldatset le tratnement des pourpres triomphales et l'obscénité et la foi partout mêlés et confondus... Nous sentirons aussi, avec l'ascension invincible de toutes ces énei^ies en nous, que c'est parce que nous appelions la Danse qu'elle est revenue et que ceux qui nous font apparaître, dans renchevétrement obëcur et ordonné des arabesques, de quelles puissances fatales elle est l'obéissant écho, nous tendent parmi les premiers le pain que nous réclamons.

Nous marchons tous vers quelque chose qui sera. Et la marche est déjà de la danse, surtout quand des voix çà et là s'élèvent au milieu de ceux qui yont ensemble, pour imposer à notre pas le rythme de leur passion.

SUIVANT moïse

Àndante

I. — Quand les traits de ma face s'effaceront de ton cœur, tu chercheras à lire dans ce coeur où tu verras peu à peu se dessiner une autre face, celle du dieu vivant qui m'y aura remplacé.

II. — Tu adoreras des images taillées. Tu apprendras par elles h connaître ton amour religieux pour la matière de la vie, qui te révélera ton âme. •

m. — Tu pourras prendre mon nom en vain dès que tu te sentiras plus fort que moi.

FINALE S69

Ce sera- ta première prière au dieu inconnu qui s'ébtuche dans les betoias et les désirs des Coules seules eréatricee auxquelles tu as l'orgueil d'appartenir.

IV..— Tu sanctifieras le jour du repos en aimant dans leur chair et leur esprit mes oeuvres, comme les six autres jours.

V. — Tu honoreras ton père et ta mère si leur vie a accru ton être et délivré ta pureté. Mais que tu les honores ou non, heureux si tu les aimes, pour t*avoir donné la gloire de vivre et pour avoir souffert par toi.

VI. — Tu ne tueras point. Mais tu iras joyeusement avec les autres à la guerre — quel que soit l'objet de la guerre — quand tu te sentiras soulevé d'enthousiasme à l'idée, non que tu vas tuer, mais que tu vas délivrer ou accroître pat le combat des forces de vie comprimées.

VII. — Ta nature et les circonstances te diront si tu dois commettre ou ne pas commettre

que si tu aimes celle votre ivresse et votre à explorer des abt-

mes d'esprit dont vous ne soupçonniez pas l'existence auparavant. Tu ne trahiras l'amitié que si tu consens à souffrir sans proBt jusqu'à la mort.

VIII. — Si le froid et la faim sont entrés malgré toi dans ta demeure, si tes enfants te réclamant le pain et le leu qu'aucune loi ne t'interdit de leur donner, \fx prendras à celui qui n'a ni froid ni faim ce qu'il a par droit de conquête et ce quQ tu as le droit de conquérir avec les armes qui sont faîtes pour ta main.

IX. — - « Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain ». Pour ce seul commandement, ô Moïse, sois pardonné I

X. — * Tu convoiteras la maison de ton prochain et sa femme et son bœuf et son àne.

Tu n'as guère d'autre moyen de pénétrer jusqu'à ta vérité et de développer ta maîtrise de toi par la résistance au désir, ou ta force de rayonnement par la prise de possession de ce que tu as le droit dç prendre si tu as aussi le pouvoir de l'accroître et de l'embellir.

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