‹ La conquéte et les conquérants des Iles Canaries: nouvelles recherches surChapitre 10 sur 134 · SOUS LE SCEL DU CHASTEL DE PARIS · texte numérisé non relu

SOUS LE SCEL DU CHASTEL DE PARIS

Le don du nouveau roi Jean, qui venait de succéder à son père, mort à Nogent-le-Roi en 1350, avait sa raison d'être. Il convenait de s'attacher les seigneurs fidèles, quand Edouard III qui s'était fortifiée Calais, faisait de la Normandie le but de ses invasions, et que les éléments de discorde que renfermait le royaume ne tendaient qu'à éclater comme on le vitbientôt.

En février 1356, les États de Normandie étaient convoqués au Vau-de-Rueil (Notre-Dame de Vaudreuil, à deux lieues deLouviers).

A l'occasion d'une aide que le roi demandait pour la guerre, les seigneurs normands, qui se plaignaient depuis longtemps de la perturbation des monnaies et aussi du peu de respect que le Gouvernement royal montrait pour leurs libertés et franchises, témoignèrent peu de faveur à ce désir, et le neveu du comte d'Harcourt, dans cette assemblée^ s'était opposé en termes violents et injurieux pour le souverain qui en avait été averti, ainsi que de l'imminence de la révolte delà province fomentée par les d'Harcourt et le roi de Navarre.

C'en était assez ; aussi la colère du roi Jean allait- elle éclater. Quelques écrivains pensent qu'il y eut alors entre le dauphin et son père une embûche préméditée.

Jean II en tout cas, suivit alors l'exemple de Philippe de Valois contre les seigneurs bretons.

Le 6 avril 1356, le duc de Normandie, pour fêter la prise de possession de son duché avait réuni au château de Rouen les principaux barons de la province.

L'on était en plein dîner quand le roi entra au château par la grande tour,c'est-à-dire par la porte des champs. Il était parti le matin avant le jour des environs de Gisors,prenant des cheminsdétournés afin qu'on ne pût être instruit de sa venue,et il était arrivé par Nid-de-Chien près des fossés de la ville. Cent lances environ l'avaient accompagné. Lorsqu'il fut entré, un grand coup frappé par le premier sergent d'armes fit retentir le palais d'un bruit effrayant. Monté sur les degrés de la salle du banquet, le sergent d'armes avait alors crié, aussi haut qu'il avait pu : « Oez ! oez I que nul ne soit si hardi de se mouvoir de sa place sous peine de la mort. » Ce cri et la présence des hommes d'armes avaient déjà fort ému les seigneurs invités au banquet, quand on vit le roi aller au maître dais et prendre par-dessus la table le neveu de Geoffroy, comte d'Harcourt, par son corset de blanchet : « Or te tiens-je, faux traître, s'écria-t-il, aujourd'hui feray-je de toy faire justice; ta vie va finir.» Godefroy d'Harcourt n'avait pas voulu venir au dîner, disant à son neveu de ne point entrer dans une maison fermée, «asi n'en fit qu'à sa tête, asifist quefol». Le roi Jean fit prendre ensuite le roi de Navarre et le sire de Grain ville ^ avec grande quantité d'autres seigneurs qui furent arrêtés et mis en prison où ils furent menés par le roi des Ribauds. Un écuyer du roi de Navarre, CoUinet Doublet, voyant son maître menacé, avait frappé de sa dague le roi Jean. Heureusement celui-ci était couvert d'une forte armure et ce coup ne Tar retapas plus que les supplications et les pleurs du dauphin au désespoir de voir attaquer les hôtes qu'il avait

1. Léopold de Tlsle, Histoire du château de Saint-Sauceur. Extrait de la Chronique de Pierre Cochon, publiée plus tard par M. Charles de Beaurepaîre.

lui-même appelés à sa table* «Laissez, Charles^ repartait leroi, vous ne savez pas ce que je sais. Pendant ce temps-là, le comte Godefroy qui s'était logé à Notre-Dame du Pré, ayant été averti par un de ses serfs, témoin de ces violences, se sauvait chez les Anglais ses amis. Le serf avait fait semblant de mener son cheval boire. Il était monté dessus en Seine et avait passé outre, de telle sorte que les portes du pont et les autres, qui étaient fermées, n'avaient pas existé pour lui.

Ces arrestations faites, le roi qui était à jeun avait dîné avec ses fils, ses frères et ses cousins, pendant que Ton se pourvoyait de charrettes, où l'on fit monter les prisonniers, le comte d'Harcourt, le sire de Grain ville, le sire de Maubuée et CoUinet ; ensuite elles gravirent la côte de Bouvreuil, au bout de laquelle elles prirent le chemin du gibet. Lorsqu'elles furent au milieu de la Gavée, elles tournèrent vers le camp du Pardon. Là elles s'arrêtèrent. En ce moment le roi Jean, le duc de Normandie, le comte de Tancarville s'arrêtèrent, ainsi que le grand nombre de gens d'armes, qui garnissaient la rue des deux côtés.

Le roi très fortement armé, se tenait à un jet de caillou du comte d'Harcourt et de ses compagnons pour bien voir ses ennemis tremblants. Il s'était placé au bout de la rue, bordée, à droite et à gauche de trois cents lances ; un morne silence régnait, quand il donna l'ordre « d'expédier ces traîtres. » Le comte d'Harcourt dut alors descendre de la charrette, où il était seul près du billot de bois qu'on avait apporté ce qui ne lui faisait que trop comprendre le sort qui l'attendait.

Le comte priait tantôt le duc de Normandie, tantôt le maréchal d'Audenehan d'intercéder auprès du roi, mais toujours la même réponse résonnait comme un glas fimèbre. Il fut^ malgré sa résistance, placé à genoux devant le billot

le COU dessus, les yeux bandés. Il fallut six coups de là do^ loire du bourreau, pour que sa tête tombât à terre.

L'exécution des trois autres fut plus prompte, après quoi le roi dit à haute voix, de manière que tout le monde l'entendit : « Traînez les corps de ces traîtres au gibet. »

Cette scène qui était en grand et à ciel ouvert la répétition de la mise à mort des onze gentilshommes bretons fit éclater la révolte d'une partie de la noblesse normande malgré le soin que le roi avait pris de dépouiller son gendre Charles de Navarre d'une puissance dont celui-ci se servait contre lui ; mais quels que fussent les ordres que ce dernier, afin de recouvrer sa liberté, envoyait à ses capitaines de livrer au roi ses forts et ses châteaux, ils n'obéissaient pas, disant qu'ils ne les rendraient qu'à Philippe de Navarre , frère du roi Charles.

Philippe rompant avec Jean « qui se disait roi de France » l'avait défié, lui avait dénoncé une guerre à mort et était passé en Angleterre, où Edouard III et le prince de Galles son fils l'avaient accueilli avec joie. Là il avait conclu une alliance avec eux et le duc de Lancastre^ après avoir rassemblé beaucoup de chevaliers.

La révolte de Philippe de Navarre devait réagir fortement sur les affaires de Béthencourt.

Sa terre de Grainville la Teinturière, au levant de Longueville, relevait de Philippe de Navarre. Il devait en conséquence y avoir là et dans les environs un grand effort de troupes.

Mais le mal s'était encore étendu. Edouard III avait envoyé en Gascogne son fils aîné, le prince Noir, qui courait sur les terres du roi de France jusqu'à Poitiers et par delà. Le duc de Lancastre et Philippe de Navarre, partis du Cotentin

pour ajouter leur host à rarmée du prince de Galles, avaient chevauché amont la Loire.

C'était la troisième fois que la trahison de sujets français allait exposer nos chevaliers à un désastre mémorable (le 19 septembre 1356) , dans lequel devait périr une grande partie de la noblesse, malgré la valeur du roi Jean et de ceux qui l'entouraient.

En front de ses ennemis ^ le roi combattait avec une grande hardiesse. A côté de lui le duc d'Athènes et le duc de Bourbon furent tués. Un Anglais ayant saisi le cheval du roi par le frein, le porte-oriflamme Geofiroy de Charny avait abattu cet Anglais d'un coup de hache aux pieds de Jean, devant lequel Charny lui-môme^ Aubert de Hangest ne tardèrent pas à tomber sur le corps de Jean de Martel et d'une foule d'autres nobles hommes et de très grands seigneurs.

Je n'ai pas retrouvé sans émotion un souvenir de cette journée dans le village de Limay près de Mantes, une fois qu'entré dans l'église de Saint-Aubin je lus cette épitaphe sur une tombe, jadis placée dans le chœur de l'ancien couvent des Cordeliers : « Ci - gist Monseigneur Jean Martel, chevalier, jadis chambellan du duc de Normandie, présentement roi de France, qui vaillamment et servant le roi et seigneur, mourut en la bataille de Poitiers, Tan 1356, le 26 du mois de septembre, pour lequel le dit roi nommé Charles V a fondé en cette église une messe chacun jour à perpétuité. »

La famille des Béthencourt avec Jacques de Saint-Martin, avec Robert d'Houdetot, a également laissé sa trace d'honneur dans cette guerre malheureuse. Elle eut alors à subir dans ces hostilités, nées de la révolte des princes de Navarre

d'accord avec les Anglais, la mort de son chef, Jean II de Béthencourt.

Certains écrivains hésitent à tort sur le lieu et la date de son décès.

Cependant le document, que rapporte M. Gravier, relativement à la mort de Jean II de Béthencourt, ne fait pas mention d'Harfleur, mais d*Honfleur, où Jean II était dans la compagnie du maréchal de Clermont, qui, dit-il, fut tué plus tard à Paris.

La Chronique des quatre premiers Valois ne permet pas de doute à ce sujet \

La mort de Jean II de Béthencourt, privant la famille des Béthencourt de son chef, allait l'exposer aux aventures dans l'intérieur même du pays et sur leurs domaines.

Dans cette lutte entre les troupes royales et les Navarrais, le siège de Longueville était un sujet de grand embarras pour les Béthencourt qui lui devaient aide. — Constamment attaquée Grainville la Teinturière, après la mort de Jean, n'avait plus d'autre défenseur que sa veuve et son fils mineur. Or, si les Navarrais prenaient le fort de Longueville, les troupes du roi sous les ordres de Baudrain de la Heuse, amiral de France, et les gens de Rouen dans leurs chevauchées pillaient Longueville à leur tour et en tuaient les habitants qu'ils rencontraient.

Au milieu de ces hostilités, la femme de Jean II de Béthencourt avait bien de la peine à se maintenir dans ses sentiments de veuve comme dans ses devoirs de vassale.

Les temps de troubles et de guerres qui régnaient dans le moyen âge avaient fait une nécessité aux veuves de se rema-

Page 1