CHAPITRE SOIXANTE-TROISIÈME
Puis se parti Gadifer de Tisle d'Erbane en vne barge le XXV® jour de luillet mil CCCC et iiu et pour voir et auiser le pais de la Grant Canare et la Gomère d'eulx mieulx qu'il n'auoit l'autre saison et entra en mer et arriua en Canare le Jeudi aps et eut merueilleuse tourmente sur la mer et singlerôt cette journée auecquez le papefil', tant seulement enuiron cent millez de vent de cartier et arriuèrent près de Telde, mais ils n'osèrent prendre port, car il ventoit fort et estoit sur la nuit et passèrent xxv millez plus auant iusques à vne ville qui s'appelle Arguyuigny, là printrent port et demourerôt xi iours, et vint Piètre le Canare parler à eulx et le fils du Roy, qui s'appelle Artamy et des autres Canarez grât planté et venoient à la barge, ainsi qu'ilz faisoient l'autre saison. Mais quât il z virent nostre Comine* et que nous estoiôs pou de gens en la fin, ilz nous cuiderôt traîr et nous dit Piètre le Canare qu'ilz nous donroit de l'eau fresche et nous fist venir des pourceaulx qu'ilz nous deuoit dôner et mist vne embûche, Et quant le batel fut abourdë près de terre pour recueillir les chosez les Canarez tenoiét
1. Texte de Jean V de Béthenconrt, chapitre lxii. Édition normande, p. 108-109, nombreux changements.
2. Velum-papaflco sermone cognominatam quod non nisî in extremo periculo et ultimo exitire apponitu. — Glossaire nautique de M. Jal.
3. Le manuscrit de Jean V dit : Commune (p. 110. Édition normande).
le bout d'une corde en terre et ceulx du batel tenoiêt Taultre Adoncquez sailly Tembuche sur eulx et les chargèrôt de moult grant giet de pierrez, tellement qu'ilz furent tous blesciez et leur toUirent deux auirons, et lu barils plain d'eaue et saillirent en la mer pour prendre le bateau mais Hannibal le Bastart de Gadifer, tout ainsi blecié qu'il estoit, prinst un auiron et eslargit le batel en la mer, car touz lez autrez s'estoient laissiez clieoir on fons du batel* et ne mettoient nul remède en eulx et c'il eussent pardu le batel nous estoions touz perduz. Ap partismez de là et venismez au port de Telde et y demourasmez u jours' et se dient entreulx les Canarez X mille côbatans mais Gadifer, qui y 'a esté ceste saison et l'aultre d'auant, dit que, à son auis, il n'en vit oncquez ensemble plus hault de vu à huyt cens hômez.
1. Texte Jean V de Béthencourt. Édition normande, chapitre lxii, p. 110. Et ne osoient dresser la teste. Il y en ot deulx ou trois Gentiizhomes de Monseigneur de Béthencourt qui avoient pavois qui y servirent beaucoup.