CHAPITRE XII
Béthenoourt lait un dernier effort contre les Guanches et commence la colonisation des Canaries.
Excité par cet heureux succès, Béthencourt résolut d'en profiter pour se préparer à la conquête des autres lies. A cet effets il songea à aller chercher des renforts, non en Espagne, cette fois, mais en France, où il reconduirait en môme temps une partie des hommes de Gadifer, dont la présence entretenait la division dans Tile par des récriminations incessantes ^ur le tort qu'on leur faisait, ainsi qu'à Gadifer, pour
récompense des services rendus, se plaignant qu'on leur dérobait le bien qu'il leur avait laissé en garde.
Béthencourt essayait bien de calmer ses gens, mais comme îl arrive toujours, les subalternes étaient moins endurants et plus avides. En vain, Béthencourt disait à ses Normands, qui auraient voulu enlever aux gens de Gadifer tous leurs prisonniers, qu'on doit toujours dissimuler et avoir plus à cœur de conserver son honneur que son profit, ils ne l'écoutaîent point; des querelles s'ensuivaient, peu s'en fallut plusieurs fois qu'on en vînt aux coups.
Pour avoir la paix, Béthencourt résolut de se délivrer d'eux; toutefois, il laissa encore aux lies Hannibal et d'Andrac, qui étaient des jeunes gens.
Le départ de Béthencourt eut lieu de Fortaventure à la fin de janvier. Il avait avec lui trois indigènes et une femme.
afin qu'ils pussent raconter à leur retour ce qu'ils auraient vu en France.
Son voyage fut si heureux, qu'en 21 jours il arrivait au port d'Harfleur, où Messire Hector de Bacqueville lui donna la bienvenue, ainsi que plusieurs gentilshommes qu'il y connaissait.
Mais il n'y demeura que deux nuits, se hâtant vers Grainville où il trouva Messire Robert de Braquemont, auquel il n'avait point donné avis de son arrivée, de telle manière que celui-ci eut à peine le temps de sortir du château pour l'aller recevoir- La nouvelle du retour de Béthencourt mit en émoi toute la ville, et les gentilshommes des environs. A tout moment
venaient de nouveaux visiteurs. C'étaient sans parler d'autres seigneurs : Eustache d'Erneville, le mari de sa sœur Jeanne, avec son fils, le baron de la Heuse, à qui le comté de Tancarville rendait hommage.
Madame de Béthencourt, qui était allée en Espagne lorsque son mari s'y était trouvé, n'avait pas manqué de parler de ses projets, et à chacune de ses lettres d'en entretenir ses amis; d'un autre côté, Bertin deBerneval, quoiqu'il n'en fût pas sorti à son honneur, parlait aussi de ces pays étrangers où guerroyait le sire de Grain ville et de Saint- Martin le Gaillard.
Tous ces discours avaient naturellement excité la curio- «ité, et c'était une fête de voir et d'entendre le conquérant des îles Canaries.
Pendant un certain temps, ce ne fut que réjouissances. Messire Jean avait fait venir de Béthencourt sa femme qui était arrivée avec Regnaujt de Béthencourt, son frère cadet. Il était heureux de lui montrer tout ce qu'il avait apporté
d'inconnu pour elle, souriant d'avance aux étonnements et se préparant aux questions.
Quoi de plus agréable que ces joies d'une femme qui apercevrait dans les dons de son mari la conquête de sa valeur, et aussi un témoignage de sa tendresse dans le soia qu'il a pris de les recueillir pour elle I
Quelles que fussent les douceurs que l'on goûtait dans ces* nouveautés, il fallut toutefois en finir promptement' avec ces épanchements.
Après leur avoir donné quelque temps, Béthencourt se mit en devoir de repartir pour achever ses conquêtes, et lorsqu'il en annonça le dessein, ce fut à qui voudrait l'accompagner, mais il n'accepta pas tout le monde.
Le conquérant^ qui avait le mot pour rire, dit à Messire- Eustache d'Erneville, qui se proposait malgré sa corpulence: « Mon neveu, je ne veux pas vous donner cette peine, je prendrai avec moy dé plus légères gens que vous. » Plus heureux, Richard de Grainville, autre parent, Jean de Boville, Jean du Plessis, Maciot de Béthencourt et ses frères virent accepter leurs offres, en même temps que le nouveau seigneur des îles Canaries cherchait, dans des conditions moins élevées, des artisans capables de mettre en valeur ses^ conquêtes que les gentilshommes étaient appelés à défendre»
« Je veux, avait-il dit, mener des gens de tout mestier » que l'on scauroit dire ne deviser, et quand ils y seront, il » ne fut point à douter qu'ils seront en bon pays pour vivre, » bien ayses et sans grand peine de corps, et ceux qui y » viendront je leur donneray assez de terre pour labourer; » îl y a beaucoup de gens méchanîques qui n'ont pied de » terre et qui vivent à grand peine, et s'ils veulent venir D par delà, je leur promets que je leur feray tout le mieux
yiy
DES ILES. CANARIES m
V que je pourray et mieux que à nuls aultres, qui y sçaçhent » venir et beaucoup plus que aux gens du pays qui se sont » faits chrétiens. »
Sur ces promesses, il venait par jour, dix, vingt personnes, puis trente qui s'offraient à lui tenir compagnie sans demander nuls gages, encore y avait-il gens qui étaient contents d'y porter leurs provisions de vivres.
Béthencourt recruta ainsi cent soixante hommes dé défense et de tous métiers, dont 33 emmenèrent leurs femmes avec eux.
Il y en eut onze de Grain ville près de Cany , dont l'un avait nom Jean Avisse et im autre Pierre Girard-
Il y en eut de Boville, dans le canton de Cany, et de Hanouart et de Beuzeville la Guérard, dans le canton d'Our- ,ville, d'autres, comme Pierre Loysel de Pissy et du pays environnant, dans le canton de Marommes, d'autres enfin de Béthencourt, tels que Jean Le verrier.
Ce recrutement fait, généralement dans le pays de Cuax, comme on le voit, ou sur ses seigneuries du pays de Bray, .Béthencourt donna rendez-vous aux émigrants, tant bourgeois ou manants que gentilshommes, pour le six mai à Harfleur, où étaient les deux barges qui devaient les transporter aux Canaries.
Le !•' mai, lui-môme devait prendre congé de ses amis et
payer sa bien-allée. En conséquence, ce jour-là, beaucoup
de chevaliers et gentilhommes, accompagnés de leurs dames
et demoiselles, se rendirent à l'hôtel de Grainville, où il leur
fut fait grand chère, et la fôte dura trois jours, puis le quatrième, comme il l'avait annoncé, il partit pour se rendre à
Harfleur attendre sa compagnie; il y arriva le 6,
Harfleur n'est plus rien aujourd'hui, mais c'était alors, au
dire d'un contemporain, une ville où se rendaient dek vais* seaux de toutes nations.
La mer bordait la moitié de la ville, et sur l'autre moitié il y avait une bonne muraille et de très fortes tours, avec un fossé très beau/ fait à pierres et à chaux et plein d'eau. On entrait par des ponts-levis et des portes doubles ; chacun des ponts était entre deux fortes tours.
Le 9, les habitants assistaient à une de ces scènes comme Dieppe, Ronfleur au XVII® siècle, et le Havre après Dieppe,
en ont tant vu .
Les navires qui emportaient les émigrants, premier
germe d'une société nouvelle, prenaient la haute mer.
Quatre mois et demi après son départ des Canaries, les Guanchesde l'île Lancelot et ceux de Porta venture entendaient à leur grand étonnement le bruit des tambourins et le son des clairons et des trompettes, auxquels succédait une mélodie de ménestrés, de harpes, de rebequets et de buccines qui leur « plaisoit terriblement ».
C'étaient nos Normands qui approchaient de leurs côtes. Celui à qui l'on devait cette sérénade, dont Béthencourt luimême ne se doutait pas, c'était Maciot, son cousin, qui ayant été chargé de choisir ses hommes, les avait pris jeunes et musiciens.
Les indigènes étaient charmés, mais ils ne l'étaient pas
moins des yeux qu'ils ne l'avaient été des oreilles, en voyant
les bannières et aussi les magnifiques hoquetons: un certain nombre en étaient argentés aux frais de ceux qui les portaient.
Béthencourt en effet n'en avait donné de tels qu'à six gentilshommes qui l'accompagnaient.
Or, il y en avait bien 54 chargés d'orfèvrerie, les fils de ses
gens, surtout parmi ceux de Grainville et de Béthencourt^ ayant cru devoir faire assaut d'élégance.
Le conquérant descendit à Rubicon.
Ce fut le tour des Normands d*ètre étonnés à la vue du pays et des habitants : les indigènes étaient vêtus seulement par derrière de peaux de chèvres, et les femmes de houppelandes de cuir, qui descendaient jusqu'à terre.
Quant au pays, il parut fort agréable aux nouveaux venus. Plus ils l'examinaient, plus il leur plaisait. Ils goûtaient des dattes et d'autres fruits; rien ne leur faisait mal, et ils se félicitaient « d'eux y trouver et il leur sembloit qu'ils vivroient bien ». L'espoir était avec tous.
Les mêmes sentiments se reproduisirent des deux côtés, lorsque Béthencourt aborda à Fortaventure, où Jean Lecourtois avait fait fort bien rétablir le château de Richeroque.
Ayant invité les deux rois chrétiens à souper comme il avait fait pour celui de l'île Lancelot, ils ne purent manger, tant était grand le plaisir qu'ils prenaient soit à entendre les jnénestriers qui jouaient de leurs instruments pendant le
repas, soit parce qu'ils étaient occupés à regarder les hoquetons brodés. '
Cette belle compagnie donnait des Normands aux indigènes jine idée qu'ils n'en avaient pas encore conçue, et Béthencourt le sentait si bien lui-môme qu'il ne put s'empêcher de .demander à Hannibal ce qu'il, en pensait, lorsque celui-ci vint au-devant de lui pour le saluer avec Jean Lecourtois et quatre autres, ft II me semble, répartit le fils de Gadifer, que n). si du premier coup, on y fût venu de telle manière, les » choses n'eussent • pas duré si longtemps, -et si fust-on » encore plus avant que Ton est et quand ces autres isles qui » ne sont point chrestiens verront si belle ordonnance, ils
)) s'esbahirpnf plus qu'ils n'ont fait. — C'est bien mon » intention, dit Béthencourt, d'aller voir la Graûd Canare et » de leur bailler une touche. »
Une fois à Fortàventuire on reprit le propos, à la grande joie de tous, quoique Béthencourt ne se dissimulât pas la difficulté de Tentreprise.
Enfin il prit jour pour y aller.
En conséquence, le 6 octobre, il mit en mer trois galères, dont deux à lui et une troisième que le roi d'Espagne lui avait envoyée.
Par malheur, lorsqu'ils venaient de quitter les terres situées au delà du cap Bugeder, où ils avaient fait une razzia, ime tempête vint disperser les trois bâtiments.
L'une fut repoussée en l'île Erbaisne, la seconde jetée en l'île de Palme; quant à la troisième, qui était celle dans laquelle était Béthencourt, elle se trouva devant la Grande Canarie, où le conquérant, avec sa prudence ordinaire, s'entretint avec le roi Artamy. Mais bientôt après, arriva la barge dans laquelle étaient son lieutenant Jean Lecourtois, d'Andrac, Hannibal et Guillaume d'Auberbosc.
Précédemment, Hannibal avait dit qu'il voulait tremper ses soupes dans cette île et y faire son butin ; or, il n'était pas homme à s'en dédire, surtout quand Guillaume d'Auberbosc, un Normand, tenait à peu près le même langage et se vantait qu'avec 20 hommes il traverserait toute l'île de la Grande Canarie.
Inutilement, Béthencourt leur représentait qu'il y avait plus de 10,000 hommes ; ces téméraires^ sans écouter ni objections ni ordres, descendirent â un lieu nommé Arguyneguy avec 45 hommes, dont plusieurs étaient à Gadifer.
Les GuanchiBS furent d'abord vivement poussé.^ dans Tintérieur des terres, mais les vainqueurs s'étant débandés, les indigènes se rallièrent, coururent sur ceux qui les attaquaient, les déconfirent, gagnèrent Vxnx des bateaux et tuèrent 22 hommes.
Là moururent Guillaume d'Auberbosc, qui avait commencé Tescarmouche, Geoffroy d'Anzonville, Guillaume d'Allemagne, Hannibal fils de Gadifer, un nommé Seguirgal, Girard de Sombray, Jean Chevalier, plusieurs autres encore, dont Béthencourt regretta la perte.
Parmi eux, était son lieutenant Jean Lecoûrtois, qui quelque temps auparavant exprimait son désir de retourner en France : « Je suis un mauvais mari, disait-ril. » a A la vérité, écrit le chroniqueur, qui l'avait peut être confessé,., il ne luy en faisoit point trop de mal. »
Détourné d'une attaque plus longue par cet échec qu'il n'avait que trop prévu, Béthencourt s'éloigna avec ce qui lui restait de l'équipage desesdeux barges, etilsedirigea surl'ile de Palme, où il trouva les gens de son troisième navire qui faisaient une forte guerre aux indigènes.
Il descendit pour leur porter secours, et ils entrèrent en-semble fort avant dans le pays. Plusieurs rencontres eurent lieu, dans lesquelles un grand nombre de Guanches trouvèrent la mort.
Enfin, au bout de six semaines, nos hommes remontèrent dans leurs barges et gagnèrent l'Ile de Fer, où ils demeurèrent trois mois. Mais là, pour ne pas perdre de temps à combattre, Béthencourt crut plus simple d'envoyer au roi de cette lie un truchement qui était soii frère, et de retenir prisonnier ce roi, lorsqu'il fut venu en toute confiance avec 111 hommes dont le conquérant se saisît également pour les donner à ses gens.
II en retint pour sa part 31, parmi lesquels était le roi.
Les autres furent répartis au butin, et il y en eut de vendus comme esclaves!.
Ce guet-à-pens, qui n'honore en rien le chef normand, bien que cette île déjà presque déserte fût continuellement en proie à de pareils enlèvements, était à ce qu'il paraît, pour apaiser ses compagnons, puis pour placer dans cette ile les 120 ménages amenés de Normandie, sans causer de déplaisir à ceux de Lancerote et de Fortaventure. Ces ménages se composaient de bons laboureurs.
Maître ainsi des cinq îles de Lancerote, de Fortaventure, de Lopes, de Palme et de Fer, Béthencourt songea à organiser les trois d'entre elles dans lesquelles il avait placé des colons normands.
Il commença par chevaucher à travers ces lies avec les deux mules que le Roi d'Espagne lui avait données, de manière à connaître les besoins de tous, leur caractère, leur valeur et aussi de faire aimer son autorité. Maciot de Béthencourt et quelques gentilshommes l'accompagnaient dans son excursion ainsi que Jean le maçon, avec des charpentiers et des ouvriers de toutes sortes. Tout en chevauchant, Béthencourt leur montrait ce qu'il trouvait bon que l'on fit et il écoutait là-dessus leurs observations.
Ces informations prises, il distribua à chacun des colons des terres, un manoir, une maison, ou simplement un logis, selon qu'il jugea bon.
Les gentilshommes furent logés en places fortes. Enfin^ il songea à contenter tout le monde.
A cet effet encore, il ordonna que ceux qu'il avait amenés de Normandie ne paieraient le cinquième denier, la cinquième bête, le cinquième boisseau de blé et le cinquième
de toutes choses qu'après neuf ans. Quant à Torsel, nul nd devait le vendre sans permission. Il y avait également & donner le trentième aux curés d'Erbanie et de Lâncerote qui ne pouvaient réclamer la dîme, puisqu'il y avait beaucoup de peuple et peu de secours d'église.
Béthencourt qui, outre l'église de Lancerotê^ avait bâti à Baltarhays une belle chapelle nommée Notre-Dame de Béthencourt» dont Jean Leverrier fut le curé, Béthencourt se réservait toutefois la facilité de changer cet état de choses, lorsqu'il obtiendrait de Rome l'établissement d'un évêque qui ordonnerait et magnifierait l'Eglise catholique dans ce pays.
Enfin, comme il avait dit peu de temps avant son départ pour aller attaquer la grande Canarie, qu'il ne voulait pas que les Canaries fussent sans le nom de Béthencourt et sans chef de son lignage, il nomma Maciot de Béthencourt, « son cousin et son parent», pour son lieutenant et gouverneur, en lui ordonnant de faire honorer Dieu, de tenir les gens du pays ff doucement et avec amour ».
Il institua ensuite dans chaque lie deux sergents pour avoir le gouvernement de la justice sous son lieutenant, et voulut qu'en cas de jugement, les gentilshommes y fussent d'abord appelés à cette fin, que le jugement fût fait par grande délibération de plusieurs gens et des plus instruits et des plus notables.
Le seigneur des Canaries terminait ainsi ses instructions à Maciot et aux habitants : « Aussi j'ordonne que tous les » ans, au moins deux fois, envoyiez en Normandie devers » moy des nouvellos de par deçà, et que le revenu qui sera ^ des dites lies Lancelot et Fortaventure soit appliqué à X) l'érection de deux églises, telles que Jean le maçon, mon
')) cDinp^fe, ordonnera et édi6era;je luy ay conté et dit y) comme je veux les avoir, ayant amené charpentiers et )> maçons en assez grand nombre pour les bien faire. .
» Et quant est de votre provision et pour voyages pour » vous vivre, je veux que s'il m'appartient 5 deniers de la » révenue qui issira des d. Isles; vous en ayez un à tous jours, » tant que vous vivrez et serez dans ce pays mon lieutenant^ î) et du surplus de la revenue que, d'icy à cinq ans, il soit )) mis aux églises et de l'autre pairt en édifices tels que vous n et le dit Jean le maçon ordonnerez, sôit en réparations, » soit en nouveaux édifices; en oultre, je vous donne pleins )) pouvoirs et autorité qu'en toutes choses que vous verrez » qu'il sera profit et honnéste de faire. Vous ordonniez ou )) faciès, en sauvant mon honneur premier, et qu'au plus )) près que vous pourrez, vous ayez paix et union ensemble, )) et que vousentre aimiez, tous comme frères, et spécialev> ment entre vous gentilshommes, n'ayez point d'envie les o> uns sur les autres.
» Je vous ay à chacun ordonné votre fait, apaisez l'un •)) l'autre, et vous apparentez de l'un l'autre, et aidez l'un à » l'autre. Je ne vous sçaurais plus que dire, fors que vous i) ayez paix ensemble et tout se portera bien. »
Ces instructions annonçaient le départ prochain de Béthencourt.
En effet, le 15 novembre, il fit crier par le pays que dans un mois il quitterait les îles, et que d'ici là il recevrait au chdteai: de Rubicon, dans l'ile de Lancelot, tous ceux qui auraient h: lui parler.
Le roi de cette île vint lui démander uiïe certaine étendue de terres pour y habiter, labourer et vivre. Béthencourt lui concéda ce qu'il demandait et lui permit d'avoir un hôfêl et
DES ILES CANARIES STt
ménagé plus grands que ceux de ses anciens sujets, maïs il lui interdit toute forteresse. '^
L'hôtel qu'il lui donna au milieu de l'île était de trois cents acres de bois et de terres, sous la réserve d'un droit de quint pour toutes choses, comme aux autres habitants. Le roi se retira content.
Ses terres étaient, en efEet, les meilleures terres de labour du pays. Lés deux rois chrétiens de Fortavénture vinrent à leur tour et quatre cents acres de terres et de bois qull accorda à chacun d'eux les satisfirent également. Ainsi, les uns et les autres^ suivant leurs réclamations, Guanches ou Normands, obtenaient leur droit et au delà.
Le temps s'écoulait ainsi dans des actes de justice, de générosité et de prévoyante administration.
Enfin l'époque fixée par Béthencourt pour son départ arriva.
Mais deux jours auparavant, il convoqua par devers lui à un grand dîner, au château de Rubicon, tous les maçons, les charpentiers et les rois guanches. Il y avait là plus de 1,200 personnes. Là, assis dans une « chaire » plus élevée, d'où on pût l'entendre, il leur parla en ami, en père, en chrétien, dit tout haut ce qu'il avait écrit dans ses instructions à Maciot, pour lequel il recommanda de nouveau l'obéissance, puis il demanda si personne n'avait rien à
ajouter : « Soit petit ou grand, je Torré très volontiers. Il n'y eut nuUhi qui disit mot, mais disoient tous ensemble. Nous ne saurions que dire, Monseigneur a si bien dict, aue l'on ne scauroit^ne penser ne dire mieux. »
Béthencourt se mit alors en devoir de prendre congé de ses îles, où il lui parut qu'il laissait un bon souvenir et môme des regrets.
Lès démonstrations des Guanchesà son égard n'étaient pas les moins vives : « Il y en eût aulcuns qui se boutèrent en la mer jusques aux aisselles, tirant à la barque où estoit le Monsieur. »
Béthencourt lui aussi, ressentait une douleur réelle à se séparer du peuple naissant qui lui devait la vie..
Le 15 décembre, on mit à la voile.
Sept jours après avoir quitté les Canaries, il était à SéviUe, où il demeurait jusqu'au 26, très festoyé.
Là il fit faire des livrées à Jean de Boville et aux onze hommes de sa maison qui l'accompagnaient, puis il gagna Valladolid^ où était le roi d'Espagne. Henri III, qui l'avait déjà bien reçu, le reçut mieux encore. Il le garda quinze jours. « Il estoit si aise de l'ouïr parler qu'il ne luy ennuyoit point, » et quand Béthencourt le quitta, il lui fit de grands dons, entre autres deux beaux genêts et une mule, qui porta le conquérant jusqu'à Rome, où il présenta des lettres du roi d'Espagne au pape, pour établir un évêque dans ses lies.