Odes et Ballades, Victor Hugo
raison, au chevalier Poitevin, qui dit : « Je ne serai pas tant en ce pays, il faut que je m'en retourne en France. »
Cette détermination de Gadifer était grave pour l'entreprise; elle allait la priver de l'homme qui, par ce qu'il avait fait avec les siens, montrait encore ce qu'il était possible d'attendre de son concours.
Cependant, lorsqu'on s'est fort avancé dans une affaire, avant de prendre une résolution qui peut tout faire perdre, il est naturel d'y regarder à deux fois; l'espérance du mieux et d'une transaction laisse encore l'esprit indécis.
Il y eut donc, pendant quelque temps, un arrêt dans la pensée de Gadifer, et il partit avec Béthencourt pour faire la guerre aux habitants de l'Ile d'Erbane (Fortaventure), entreprise qui dura trois mois, et dans laquelle le chevalier normand bâtit sur une montagne, une forteresse qu'il appela Rîcheroque, autant pour se fortifier contre les habitants que contre le roi de Fez qui réclamait fortement les lies Canaries comme sa possession.
Cette entreprise achevée, les ressentiments de Gadifer, qui n'en était pas distrait, devinrent de plus en plus impérieux, et il songea un moment à prendre de vive forcece qu'il n'avait pas obtenu de bonne grâce.
Il se fortifia donc en un lieu sans rien dire. Après quoi, il écrivit à Béthencourt un billet dans lequel il n'y avait que ces mots : « Se vous y venez, se vous y venez^ se vous y venez. » Mais quoique Béthencourt en eût pris trop & son aise jusque-là, c'était mal le coiinaltre que de croire qu'il ne relèverait pas un défi. Pour être un politique aimant assez à tirer tout à luii il n'en était sans doute pas moins un brava Chevalier.
Aussi répondit-il à Gadif er ces mots : « Se vous y trouvez, se vous y trouvez, se vous y trouvez, »
L'ancienne amitié se tournait en haine des deux côtés. Toutefois, les grosses paroles finirent.
Gadifer, se sentant dans une fausse situation, la subit encore au moins jusqu'à l'arrivée de quelque bâtiment d'Espagne, et il alla, le 25 juillet 1404, à la grande Canarie, où, surpris par une tempête, nos gens ne purent trouver un port qu'à 25 milles au delà de Teldes, c'est-à-dire à Argineguy. Ils demeurèrent là onze jours à l'ancre, mais la trahison les en chassa. Les Guanches que Gadifer avait visités, et parmi lesquels se trouvait le truchement envoyé par lui, vinrent en très grand nombre, avec le fils d'Artamy, roi du pays.
On pouvait se croire en paix avec eux, lorsque, s'apercevant combien peu il y avait de monde du côté des Français, les indigènes leur dressèrent une embûche et cherchèrent à s'emparer de leur barge, au moment où ils venaient en toute confiance chercher de l'eau fraîche et prendre les pourceaux qui leur avaient été promis.
Quant le bateau eut abordé, les Guanches avaient le bout d'une corde en terre et ceux du bateau l'autre. Alors, des indigènes cachés se jetèrent sur ces derniers, leur lancèrent des pierres qui les blessèrent, puis ils sautèrent en la mer avec l'espoir de prendre le bateau, aussi bien que les avirons et les câbles dont ils s'étaient déjà emparés.
Mais Hannibal, tout blessé qu'il était, les en empêcha.
Il les repoussa avec son aviron et porta la berge au large, où les insulaires n'osèrent le suivre.
Pendant le reste du temps qu'ils demeurèrent eli ce lieu, les Français se bornèrent à des escarmouches dans lesquelles
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ils perdirent encore du monde, sans faire grand tort à leurs ennemis.
Ceux-ci venaient comme pour les narguer avec des pavois armoriés du blason de Castille, qu'ils avaient pris sur les Espagnols à une autre époque. Enfin, l'on s'en retourna à l'Ile d'Erbane, auprès de Béthéncourt.
Au moment où il arrivait, Gadifer rencontra une barge pleine de vivres, envoyée par le roi d'Espagne pour ravitailler les colons. Gadifer et les Espagnols se parlèrent, et dans les discours qu'ils se tinrent, le maître de la barge ne cessant de louer Béthéncourt et de montrer l'estime dans laquelle le roi le tenait, Gadifer froissé, ne put se défendre de dire que Béthéncourt n'avait pas fait tout par lui seul, et que, si d'autres que lui n'eussent besoigné, les choses ne seraient pas aussi avancées, et qu'on en eût bien fait d'autres, s'il eût eu tout d'abord les vivres qu'on recevait depuis un an.
Ces propos très fondés, rapportés à Béthéncourt, ramenèrent les querelles entre lui et Gadifer; et, comme Béthéncourt persistait «^ refuser à son compagnon ce que celui-ci lui avait demandé, disant toujours qu'il n'avait pas si déshonnête vouloir de ne pas reconnaître ses services, quand les choses seraient venues à leur perfection, Gadifer lassé, résolut d'aller en Espagne, où il espérait trouver justice, mais Béthéncourt l'y suivit.
Ils partiront ensemble, chacun dans une nef différente. Lorsqu'ils furent arrivés a Séville, la querelle s'envenima; Béthéncourt mit la main sur plusieurs choses que Gadifer disait lui appartenir.
Le bruit de ces querelles arriva jusqu'au roi de Castille ^ui donna gain de cause à Bôtliencourt, ce qui fît qu'il se
hâta de regagner les Canaries» pendant que le gentilhomme poitevin s'en retournait en France, le cœur gros d'avoir employé tant de temps, exposé sa vie^ dépensé tant d'argent, pour être à la merci d'un homme qui, à ses yeux, avait abusé de sa confîance et de son abandon.
Ce n'était pas cependant tout ce que les Canaries devaient lui coûter, il devait encore éprouver une de ces pertes que rien ne répare.
Il est bien difficile de juger avec le peu ^e renseignements que nous avons; mais il nous semble que Béthencourt, s'il l'eût voulu^ eût pu retenir dans cette entreprise, ce chevalier, son égal au moins à la Cour, qui plus apprécié., peut-être encore de ses gens, que lui-même, avait déjà tant fait.
Un peu de générosité et moins de politique eussent fait honneur au chevalier normand, qui paraissait ne pas savoir ce qu'il y a d'avantages parfois, à lâcher la main«
Le premier résultat de sa conduite, fut le chagrin qu'en ressentit HannibaL
A l'arrivée de Béthencourt dans l'Ile de Fortaventure, le 7 octobre 1404, le fils de Gadifer vint au-devant de lui pour lui faire la révérence croyant voir son père avec lui, mais comme il ne l'aperçut pas, il apprit avec douleur qu'il s'en était retourné en France. « Adonc, se dit Hannibal, je voudrois bien que je fusse avec luy. »
Béthencourt promit de l'y ramener quand il aurait fini son entreprise, ;nais cette promesse et les lettres qu'Hannibal reçut de Gadifer pour lui faire prendre patience, ne diminuaient pas sa peine. Qu'avait-il au monde autre que son père, et n'était-ce déjà pas pour tous deux, un grand malheur que cette séparation ?
Béthencourt ayant gagné Richeroque, reçut l'avis que les
â5» LA CONQUÊTE ET LES :CONQUÉRANTS
incursions des Guanches continuaient, et que même les naturels de Fortaveiiture, pour mieux soutenir la guerre» avaient mis en campagne jusqu'aux jeunes gens de 18 ans.
Or, le jour de son arrivée,- quinze des siens étaient sortis pour les combattre^ et il n'en était rentré que neul
Cet état de choses demandait un prompt remède. En conséquence, sans crainte de laisser à la merci de ses ennemis Richeroque en la démunissant, Béthencourt s'en alla à Baltharays, où était Hannibal, pour rassembler tout son monde.
Dans cet intervalle de temps, les Guanches détruisirent Richeroque, brûlèrent la chapelle des gardiens, située à une lieue de là, puis pillèrent l'établissement de ce lieu, où nos Normands avaient leurs munitions, leur fer, leurs canons, leurs coffres, leurs tonneaux.
Mais quand Béthencourt eût réuni tous ses gens, auxquels se joignirent le roi de l'île Lancerote et une partie de ses sujets qui devenaient archers et gens de guerre, il se mit en campagne et les battit à plusieurs reprises, dans deux journées particulièrement, où il fit un grand nombre de prisonniers qu'il renvoya avec le roi de l'île Lancerote, afin qu'il fît labourer ainsi que rétablir les fontaines et les citernes qui avaient été détruites au début de la conquête.
Mais alors, tout étant pacifié dans cette dernière île, et les prisonniers de Fortaventure devant servir à mettre en valeur Lancerote, il crut nécessaire d'y porter du bétail.
Le 1«' novembre 1404, Béthencourt de retour à Richeroque, s'occupa d'en relever le fort. Les Guanches de Fortaventure, pendant ce temps-là, cherchèrent à s'y opposer. Leurs partis obligeaient sans cesse nos gens d'être sur leurs gardes.
C'étaient continuellement des embûches, et quand ils réus*
sissaient, il leur arrivait parfois aussi d'envoyer à Thôtel de Béthencourt des têtes sanglantes ; tantôt c'étaient des jambes -ou des bras rompus à coups de pierres.
Les pierres et une lance de bois non ferrée, étaient toutes leurs armes, maïs lorsqu'ils en lançaient une, il semblait que ce fût un carreau d'arbaleste, puis ils s'enfuyaient et se montraient aussi agiles que légers à la course.
Du côté des Français, Hannibal, Guillaume d'Andrac, de la compagnie de Gadif er , . ainsi que Jean le Courtçis , nommé récemment par Béthencourt son lieutenant, don- «aient aussi bien ^e la peine aux naturels qu'ils ne cessaient de harceler.
Dans une de ses excursions, Hannibal ramena à l'hôtel plus de mille chèvres à lait; une autre fois, il avait tué une espèce de géant> haut, dit le manuscrit, de neuf pieds, et que $H force rendait des plus redoutables.
Dans une autre occasion, c'était Guillaume d'Andrac.qui, averti du lieu où les ennemis avaient passé la nuit, s'en allait avec quelques compagnons les surprendre et les forçait à s'enfuir.
Ces coups répétés achevèrent de lasser les gens de Porta- Y3nture, couverts seulement de peaux de chèvres et de cuirs.
Ils voyaient qu'ils ne pouvaient résister aux Français artillés et bien armés.
Apprenant d'ailleurs par les prisonniers les bons traitements que les Français faisaient à ceux qui consentaient à se soumettre, les deux rois de l'Ile, qui avaient eu également guerre entre eux pendant longtemps, firent un jour demander à Béthencourt, qu'on voulût bien leur accorder une trêve ajoutant qu'ils le désiraient voir.