CHAPITRE III
Pierre Bergeron et les éditeurs du manuscrit de Jean V de Béthencourt.
Je ne m'arrête pas davantage à ces prétentieuses minuties ; cette contemplation de soi-mômè et des siens fatigue, quoique le conseiller prenne pour devise : « Deforti dulcedo. » Il y a quelque chose de plus important à noter dans l'inspection même du manuscrit qui va jusqu'en 1625 et par conséquent se montre différent de celui de Maciot de Béthencourt, finissant forcément en 1406, c'est-à-dire à l'époque où le conquérant laisse les Canaries.
bans ces conditions, l'ajournement de quatre ans, que subit l'impression du travail , devait lui porter bonheur. Un esprit sérieux et instruit allait l'encadrer d'une manière propre à faire ressortir le tableau qu'on voulait présenter.
Il y avait alors un érudit, fort au courant du mouvement d'idées tendant à porter les Français à travers le monde.
Cet érudit, qui associait l'histoire à l'idée de la gloire et de la richesse du pays par l'exemple du passé, ajouté à l'expérience de la veille, Pierre Bergeron, était fils d'un avocat au Parlement de Paris, qui avait laissé dans les lettres des ouvrages estimés. Ayant paru, comme son père, dans la carrière du barreau avec distinction, ses connaissances dans l'étude des lois lui avaient permis d'y préparer Charles Faye, sieur d'Espesses, qui lui avait fait obtenir un bénéfice.
Plus tard, il devint conseiller et référendaire à la Chancellerie.
En 1610, des vers de lui, en tête des œuvres de du Bartas, montrent qu'il s'était entretenu de la science du monde à travers les beautés du poète de la Création.
Il s'était porté en effet de ce côté et il commençait à s'y faire honneur, lorsque la jeune femme du sieur Potier de Blérancourt, qui s'était mise à étudier, prit notre érudit pour guide. Le sieur Potier de Blérancourt, lieutenant général de la cavalerie de France, cadet du duc de Tresmes, aimait à voyager et de plus son gouvernement de Pont-Auderaer et Pontautou l'intéressait volontiers aux choses des pays éloignés.
A l'occasion même, il prenait parti dans les cargaisons de navires de commerce allant aux îles du Pérou, au Brésil et autres lieux.
En juillet 1614, par exemple, il s'intéressait pour un quart dans le navire la Bonne Aventure, du port de cent tonneaux, sous la conduite de François Chauvin, sieur de Touthuict. Il était résulté de la conformité des goûts de Pierre Bergeron, avec ceux de M. de Blérancourt et l'esprit sérieux de la femme de celui-ci, que le savant demeura toute sa vie avec eux, les ayant même souvent accompagnés dans leurs voyages'.
Dans cette compag)iie, Bergeron ayant toujours les yeux tournés vers l'histoire des peuples étrangers, avait écrit, d'après les recueils d'Hakluyt et de Purchas, un abrégé de l'histoire des Sarrazins et un traité de l'histoire des Tartares, ces deux peuples qui pendant longtemps par leurs invasions
1 . Historiettes de Tallemant des Réaux. Édition de M. de Monmerqué. Paris, Techener.
n'avaient cessé d'inquiéter l'Europe. De plus, il aurait voulu pouvoir former une collection des récits de toutes les navigations et de tous les voyages entrepris par les Français depuis saint Louis jusqu'à Louis XIIL
N'était-ce pas saint Louis, qui avait institué un Ordre de Chevaliers d'outre-mer, ainsi que les Ordres du Navire et du Croissant? Faute de pouvoir réunir les conditions pour exécuter son projet, Bergeron l'étudiait partie par partie. Il suivait toutes les questions maritimes, recherchait les voyageurs, qu'ils eussent écrit ou non, afin d'apprendre d'eux ce qu'ils savaient. Bien plus, lorsqu'il en avait quelqu'un de ce genre sous la main, il le faisait parler, il enregistrait ses récits et les publiait. C'était ainsi, au dire de Tallemant desRéaux, qu'il avait tenu à Blérancourt, pendant près de deux ans, un matelot échappé du naufrage de Frotet de la Bardelière, dans son voyage aux Indes.
Pyrard de Laval, s'il faut en croire Tallemant, était un ivrogne et un brutal, mais outre qu'il discourait assez exactement des côtes de l'Inde, de l'Afrique orientale et du Brésil, ses descriptions des Maldives, qui n'étaient alors connues quasi que de lui, intéressaient et charmaient Bergeron. Il le poussait en conséquence, l'excitait, le ramenait sur le sujet qu'il voulait éclaircir, et quand Pyrard ne vacillait point, Bergeron écrivait. Il en résulta une seconde édition en 1615 du livre publié en 1611, sous le titre de Discours du voyage des François aux Indes Orientales.
La rencontre d'un homme qui avait couru le monde ou qui avait un manuscrit de voyage inédit était pour Bergeron une bonne fortune. Ce fut probablement de cette sorte qu'il accueillit la relation de Béthencourt. Celui-ci lui apparut, selon ses expressions, « comme l'étoile marinière, dont le
» lever avoit ouvert la porte à la lumière du soleil, par la- » quelle le monde en ces derniers temps avoit été rempli » de la vue et de la cognoissance de soi-même. »
Une fois entre les mains de Bergeron, la Chronique de la Conquête des Iles Canaries était sauvée et elle allait recevoir de lui une nouvelle importance par le fait des éclaircissements qu'il allait y ajouter.
L'ouvrage de l'érudit alors se divisa en deux parties, dont l'une contenant le texte de la relation, l'autre une espèce d'introduction, qui faisait comprendre les questions maritimes ou géographiques, se rattachant à la conquête des Canaries ou aux découvertes postérieures. Pour me servir des termes de Bergeron qui remplissent la vue de l'historien, la Providence se montrait autant dans la découverte, que dans le peuplement des terres, fait de proche en proche, a Ces événements, dit-il, arrivent ici, plus par nécessité et par occasion que par propos délibéré, là par ung dessein formé et en cognoissance et avec toute raison. » Puis il ajoute: « Les choses cognues se perdent et se retrouvent, afin que chaque chose paroisse plus belle en sa saison. »
Envisageant le manuscrit de la conquête des Canaries, qu'on lui présentait, Bergeron voyait bien dans ces îles des terres connues, mais il jugeait avec raison que ce n'avait été qu'à partir de Béthencourt qu'elles avaient pris une importance capitale, comme le premier avant-poste occidental des peuples de l'Europe sur l'Océan.
C'était de là^ en effet, par l'enchaînement des faits que devaient résulter les entreprises des Portugais et des Espagnols, et il se montrait plein d'admiration pour les actes de ces « deux petites poignées d'hommes qui, avec d'aussi » faibles moyens, au milieu de tant de contradictions des
» hommes et des éléments, étaient parvenues à la cognois- » sance, voire à la possession des deux extrémités du monde » et s'y étaient si bien maintenues pour enrichir l'Europe des » productions et des curiosités de toute la terre. » Il comparait, à ce propos, leurs débuts et leurs progrès. D'après lui, la dépense de l'équipement de la flotte de Colomb ne s'était pas élevée à 17,000 écus. Or, les registres de Séville portaient qu'il était arrivé, à l'époque où il écrivait, des Indes Occidentales en Espagne, 1,536 millions d'or.
Malgré l'enthousiasme de Bergeron pour ces deux nations, la relation de la conquête des Canaries plaisait surtout à l'érudit, comme servant à rabattre leur vanité. Il ne pouvait supporter qu'elles se glorifiassent d'avoir produit les premiers a Découvreurs et Conquôteurs » de l'Océan, et il attaquait leurs prétentions à la souveraineté des mers en face de l'activité des Anglais et des Hollandais, cherchant le passage à la Chine ou découvrant les Terres australes. Il signalait la puissance de la Compagnie hollandaise d'Orient, entretenant quarante-cinq vaisseaux de guerre avec plus de dix mille hommes, tantsurmer que sur terre, en plus de dix-sept places fortifiées.
Par ces exemples et par d'autres, où il fait voir l'émulation des divers peuples, réclamant les bénéfices de leur position, Bergeron cherche à exciter les Français à conserver leur ancienne réputation, établissant contre Séraphin de Freytas ^ « que les Espagnols n'ont aucun droit de mettre la
1. Antear da Juato Itnperio Lusitanorum Asiatico, ouvrage traduit en français par M. Guichon de GrandTont^ ancien commissaire général de la marine. Ce savant humaniste avait déjà traduit le Mare liberum de Grotius-
faulx dans la moisson des aultres et que d'ailleurs, cette partie du monde est assez grande pour tous ».
Bergeron, ayant ainsi présenté les mouvements des peuples européens, donne ensuite dans son ouvrage des détails sur les îles Canaries, d'après des relations anglaises duXVI*^ siècle, et finit par faire connaître la famille de Béthencourt, grâce aux papiers qu'elle lui a communiqués. Il établit qu'ils tiraient leur nom d'un fief du pays de Bray en Normandie, dont le chefmoy était à Sigy et s'étendait de Bosc-Ascelin sur Rouvray la Ferté, Saint-Sanson au bailliage de Caux, dans la vicomte de Neufchastel.
La carte récente de l'Êtat-Major montre encore un hameau du nom de Béthencourt, près de Sigy. C'est l'emplacement de l'ancien manoir sans doute. Je regrette que mon état de santé ne m'ait pas permis d'y aller afin d'en donner une idée, comme je l'ai fait pour Saint-Martin le Gaillard et Grainville la Teinturière, mais un écrivain de notre temps dit que << Sigy, commune du canton d'Argueil, dans l'arrondissement de Neufchâtel, est fort agréablement située dans la vallée d'Andelle et dans le voisinage des bois. De la route qui descend à Sigy, décrit cet auteur, le rond-point de l'église produit un effet très pittoresque, et quand on arrive à cet édifice de toutes les époques, on trouve, ajoute-t-il, l'entrée du cimetière ombragée de vieux et gros arbres, qui ont vu passer bien des générations des fonts baptismaux à la tombe. »
Parmi ceux-là, faut-il parler du Béthencourt, qui figurait à la suite de Guillaume le Bâtard, dans la conquête de l'Angleterre? Faut-il parler également d'un autre, qui alla à la première croisade, où Godefroy de Bouillon ne fut élu roi do Jérusalem, qu'au refus de la couronne par Robert, duc de Normandie? Je n'en sais rien, mais des gens, encore vivants du
temps deBergeron, avaient vu^ eux, dans Téglise du prieuré de Sigy, des tombes de plusieurs membres de la famille de Béthencourt, dont la date était assurément fort ancienne.
Une, entre autres, d'un nommé Philippe , vivant sous Louis VIII et qui aurait eu pour fils un Regnault, seigneur de Béthencourt et Saint-Vincent de Rouvray, ainsi que le constatait ime charte de 1282. Dans tous les cas^ c'était un monument d'un haut intérêt, car sa date unissaitl'histoire des Béthencourt avec l'époque où la Normandie avait été annexée définitivement à la Monarchie. Le Bray, en effet, jusque-là était la frontière de la Duché de Normandie, et c'était par là que Philippe- Auguste, en 1202, était entré pour conquérir les possessions de Jean Sans Terre. Après avoir occupé Lyons et Longchamps dans le Vexin français^ le roi s'était rendu maître d'Argueil et de Gournay. Depuis lors, sous l'empire d'intérêts nouveaux sans doute, les Béthencourt s'étaient rapprochés de Rouen, de Dieppe et d'Eu; mais après la mort de Jean IV, les indications du manuscrit de Jean V font voir qu'ils étaient retournés à leur point de départ.
Les vues générales du livre de Bergeron, ses informations sur les Béthencourt et l'ancienneté de leur race, l'indication de leur berceau et de leur résidence formaient une introduction, qui préparait bien à la relation qu'il voulait présenter, et il eut le mérite de n'y avoir pas montré la moindre complaisance, indigne d'un véritable historien ; loin de là, il n'avait pas laissé paraître les Béthencourt dans des circonstances célèbres, qui eussent pu ajouter à l'éclat de leur nom.
Bergeron est resté dans une juste mesure vis-à-vis de la famille à laquelle il devait l'honneur de signaler un grand événement, et lorsqu'il dédia son ouvrage au conseiller Gallien,
comme ce dernier l'avait désiré, il le fit en tennes bien sonnants, mais simples : « Ce qu'avaient fait, écrit-il, Guillaume en Angleterre, Guiscard en Sicile, dans la Fouille, dans la Calabre, Jean de Béthencourt Ta fait dans les Canaries. )i
Le conseiller Gallien avait donc eu lieu d'être satisfait. La public le fut comme lui, et l'heureux succès de son livre témoigna qu'il lui savait gré d'avoir préféré son éditeur à lui-môme ; toutefois le travail du conseiller ne se trouva point perdu. Il est aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale. Le chancelier Séguier, envoyé en Normandie lors de la révolte des Nu-Pieds (1638), l'avait sans doute recueilli à cette époque, a Si Ton veut me séduire, disait alors le chancelier^ on n'a qu'à m'offrir des livres. »
Gallien II de Béthencourt, nommé conseiller au Parlement après son père, fit peut-être un peu sa cour au chancelier avec un manuscrit qui devait rester une curiosité, si désor^ mais le livre de Bergeron devait être le seul consulté.
En effet, quoiqu'il y ait aujourd'hui plus de deux cent soixante ans depuis sa publication, l'on peut dire qu'il a été, pendant presque tout ce temps, l'unique document, sur lequel a reposé la mémoire de Jean IV de Béthencourt, comme si d'autres manuscrits antérieurs à celui de Jean V, qu'il était censé reproduire, n'avaient jamais existé.
Depuis cinquante ans^ il est vrai, les circonstances ont contribué particulièrement à leur oubli, en donnant une notoriété de plus en plus grande à ce dernier, par la bonne grâce que M. Quérard de la Quesnerie, ancien juge de paix du canton de Clères, et sa fille, M°^® Emma de Montruffet, ont mise à le communiquer à ceux qui leur en ont fait la demande. M. Quérard de la Quesnerie, né le 22 octobre 1776, en avait hérité des Laudasse de Francamp.
La libéralité de ces communications a répandu de plus en plus les faits tels que Jean V les avait exposés.
1^ En 1842, MM. Baker Webb et Sabin Berthelot, les inséraient dans leur Histoire des îles Canaries.
2® En 1845, M. d'Avezac recourait à la Chronique de Béthencourt pour ses discussions avec M. le vicomte de Santarem, et l'usage qu'il en fit me donna Tidée d'en avoir une copie, avec celle de ses miniatures, de peur que l'original ne s'en perdît. M. et M"* de Montruffet y consentirent gracieusement.
3<* En 1855, averti de mon travail par un ami commun, M. Ferdinand Denis, M. Charton abusait un peu, de ce que, par politesse je ne sais pas refuser, pour publier dans ses FoyagrôMrs, plusieurs de ces miniatures, pour lesquelles je l'avais renvoyé à M"* de Montruiïet.
4® Ce qui fit concevoir à M. Major, conservateur des cartes du British Muséum, le projet d'une nouvelle édition, traduite en anglais, qui parut à Londres en 1872,
5<* Et fut bientôt suivie, en 1875, d'une autre que la Société de ITiistoire de Normandie avait confiée aux soins de M. Gabriel Gravier, et à laquelle coopérèrent les érudits les plus instruits de cette histoire au moyen âge. MM. Charles de Beaurepaire et Siméon Luce y prenaient part avec M. d'Avezac; chacun de ces éditeurs apportait à son travail un mérite particulier.
Ainsi tout le monde s'était fait honneur de ce document; seul je n'en avais pu tirer parti. Et le concours de ces érudits semblait désormais devoir rendre inutile toute œuvre nouvelle.
Néanmoins, de môme qu'il m'est arrivé souvent, je regardais sans me plaindre ce qu'eux, plus pressés, quoique plus
que moi maîtres de leur temps, voudraient bien me laisser, et il se trouva. Dieu aidant, que ma part, comme celle de Marie, sœur de Marthe, ne fut pas la plus mauvaise.
Dans les desiderata qui me restaient devant les yeux, j'avais d'abord l'existence^ encore possible, des manuscrits dont avaient parlé lesBéthencourtdeTénériiïe. La vulgarisation du manuscrit de Jean V avait comme tout effacé, et si, par cela même je ne savais comment retrouver les traces de ceux qui l'avaient précédé, j'avais du moins pour me soutenir dans mon espérance à cet égard, une allégation de M. l'abbé Cochet, allégation qui était à vérifier. L'abbé prétendait que Jean Le verrier, chapelain de Grainville aoait conçu le premier le dessein d'écrire Vhistoù^e de laconquête des Canaries, dont il avait été le témoin, qu'il en avait recueilli les souvenirs et les avait dictés au Franciscain Pierre Boulier, son compagnon de voyage et d'apostolat. C'était, suivant l'abbé Cochet, une copie altérée de cette relation que M. Gallien de Béthencourt avait publiée en 1630 ' .
A cette grave question il se joignait dans mon esprit le désir d'établir plus dinstinctement la personnalité de Jean IV de Béthencourt^ de faire mieux comprendre le milieu dans lequel il avait vécu, de faire ressortir les influences qui avaient pu agir sur lui, comme aussi pour lui.
Et tout d'abord, les Braquemont, ses parents, dont avait parlé M. de Fréville. Enfin, je désirais retrouver le point de départ de Gadifer de la Salle, qui avait été compagnon de Béthencourt et avait frappé les premiers et les plus rudes coups dans la conquête des ilcs Canaries.
1. Les Églises de l'arrondissement d'Yeetot, par l'abbé Cochet, tome !•', page 158.
Je ne pouvais sur ce point détacher ma pensée de ce chevalier el de son fils naturel, qui tout jeune, s'était déjà signalé comme un vaillant homme de guerre. Il se nommait Hannibal, en mémoire du grand capitaine de Carthage, de même que le nom de Gadifer rappelait un héros de chevalerie.
Ces noms tenaient aux habitudes des hommes de ce temps.
« Moult lui plaisait, dit le biographe de Boucicaut, ouyr beaux livres de Dieu et des Saints, des faits des Romains et histoires anciennes. »
Béthencourt en offrait à son tour un exemple, en donnant le nom de Rubicon a Tun des premiers postes des Canaries, faisant allusion par là, à l'action de César près de s'engager d'une manière irrévocable dans son entreprise.
Ces images, les problèmes qui s'y attachaient, m'occupaient à travers mes diverses tâches et malgré un état d'anémie que le travail aggravait jusqu'à m'abattre. Les choses en étaient là, quand en 1878, presque épuisé, qu'on me pardonne de le dire, je recueillis ce que je pus de force, au moment où j'allais faire honorer la mémoire de deux de nos plus grands hommes de notre histoire d'outre-mer, je tâchai d'ajouter à leurs illustrations, celle de Gadifer de la Salle, qui était toute à créer. J'avais trouvé du nouveau à son sujet, et les détails que j'avais recueillis pouvaient projeter des lumières suffisantes pour attirer désormais l'attention sur lui.
Il y avait longtemps, qu'un extrait des Mémoriaux de la Cour des comptes, à la date du 29 août 1390, m'avait montré sa nomination, en qualité de sénéchal de Bigorre. J'en avais même parlé à M. d'Avezac, auteur d une Histoire estimée de ce pays, mais j'avais dû suspendre mes recherches, et lorsque
je les repris en 1878, j'apprenais par des lettres de rémission accordées en 1384 à Gadifer de la Salle, qu'il était fils d'un chevalier poitevin^ nommé Ferrand de la Salle, et frère d'un autre appelé Brandely s ; qu'il avait servi avec distinction les rois Charles V et Charles VI, ainsi que Louis d'Anjou, roi de Sicile et de Jérusalem. J'avais là mon point de départ. En effet ces renseignements me mettaient sur la voie de l'homme que les éditeurs anglais et français avaient inutilement cherché', et de plus les lettres de rémission, en indiquant ses antécédents militaires, me faisaient découvrir dans Froissard une de ses amitiés, qui venait à l'appui de ce qu'on devait supposer en son honneur, le caractère des gens dont un homme s'entoure étant un des premiers témoignages qui puissent donner une idée de lui.
Quoique je n eusse alors que quelques autres détails, ils suflBsaient pour justifier mes sympathies et mon attraction. Gadifer avait occupé plus tard un rang élevé; on le voyait, en 1411 parmi les chevaliers, qui protestaient pour les enfants du duc d'Orléans, assassiné par le duc de Bourgogne. Enfin, Tauteur du Jouvencel, Jean de Bueil, parlait de lui, comme d'un homme de guerre, qui préférait à la fortune l'honneur et la pauvreté, et il faisait un rapprochement de lui avec Duguesclin.
C'étaient assurément des traits bien propres à faire remarquer cette physionomie même dans une esquisse forcé-
1. Note de M. Gravier dans son Introduction du Canarien^ page Lll : (( Par lettre du 19 septembre 1871, M. Major nous engageait gracieasèment à faire des recherches, respecting the family of that old navigator. Nous regrettons bien d'avoir à lui dire que nos recherches n*oiit pas été fructueuses (1874). »
ment brusquée. Je ne pouvais pas faire d'avantage alors. — Je le fis^ .
Aujourd'hui que la Providence a bien voulu m'accorder plus de temps que je n'en espérais, je reviens avec d'au très découvertes, dans lesquelles son concours s'est continué d'une manière toute visible, par les suites d'une coïncidence qui m'avait mis en rapport avec un homme des plus distingués.
En 1866, j'avais eu lieu de discuter avec M. le comte Albert deCircourt, ancien officier de vaisseau, des questions concernant Jean IV de Béthencourt et les Braquemont, ses parents. Depuis cette époque, lorsque je le rencontrais, les erreurs du Père Anselme ramenaient volontiers sur elles le savant lettré avec la même vivacité que quand il commentait la Chronique du comte de Buelna, intitulée le Victorial, de telle sorte que^ dix-huit ans après, nous étant trouvés presque voisins, nous reprîmes la même controverse, au moment où il préparait la remarquable étude, qui avec le livre de M. Jappy a commencé à faire connaître la politique extérieure de Louis d'Orléans, frère de Charles VI. M. le comte de Circourt, dans ses recherches, se trouvait parla en plein dans le milieu où vivaient les Béthencourt, les Braquemont leurs parents, tous les personnages qui m'occupaient, et comme je lui avais soumis mon ébauche de 1879-80, il profitait de cette circonstance pour ne pas me laisser trop sentir le désarroi de ma santé, lorsqu'il rencontrait quelque fait de nature à mettre plus en relief les physionomies qui m'intéressaient.
Bien plus, il prenait la copie des documents qu'il me remettait avec une courtoisie et une constance qui ne se sont point fatiguées. Je bâtissais ensuite.