‹ La conquéte et les conquérants des Iles Canaries: nouvelles recherches surChapitre 5 sur 134 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Documents de la famille de Béthencourt sur la conquôte des lies Gancuries.

En 1607, le 27 mai^ un gentilhomme canarien, du nom de Mathieu de Béthencourt, de la ville de Lagona, dans nie de Ténériffe^ ayant su qu'il existait au Parlement de Rouen un conseiller nommé Gallien de Béthencourt, descendant du frère du conquérant des Canaries, lui écrivait pour renouer leurs liens de parenté et obtenir une traduction du récit « relatant cette conquête », dont le manuscrit avait été, disait-il, autrefois dans leurs mains ; mais soit que don Mathieu n'eût pas reçu de réponse, soit que l'envoi de la traduction eût présenté trop d'embarras, de nouvelles lettres furent adressées de Lagona, Tune le 26 juin 1613, et une autre le 3 décembre 1614, par don Lucas de Béthencourt.

Telle est celle de 1613 :

(( Les Bétancourt de ces Iles de Canaries font tant d'estat de la mémoire et de l'amitié de ceulx de la maison de Monsieur Jehan de Bétancourt deffunt, votre prédécesseur, que je ne peux pas ne pas me contenter de rafreschir la mémoire d'une si grande famille. Vous cognoissant comme successeur et seigneur d'icelle, et d'autant que nous avons en ces isles quelques papiers de la noblesse de Béthencourt, passez et vérifiez en la Cour de Paris, qui ne portent ni l'antiquité ni la qualité de ceux que vous avez en votre cabinet.

Carpour leTraité delaConquête de ces Isles, Monsieur Jehan de Béthencourt le laissa à Monsieur Maciot de Béthencourt, son cousin, qui l'a baillé à nos prédécesseurs. Les Turcs^ qui vinrent d'Argel, et passèrent de Barbarie en ces Isles de Forte aventure et de Lancerote, le dérobèrent et ainsi furent perdues la Conquête et les choses qui la concernaient.

» Or, pour la cognoissance que nous avons de cela, nous tenons que Monsieur Jehan de Béthencourt, conquist quatre Isles : à sçavoir Lanzarote et Fortaventure, la Gomère et risle de Fer, retourna en France et laissa pour gouverneur, Monsieur Maciot de Béthancourt, qui s'en alla à Séville et vendit lés quatre Isles au comte de Nieble, qui est à présent duc de Médine et Saint Lucques, avec un affront contre notre honneur.

» Entre les Français, que Monsieur Jehan de Bétancourt y mena, se trouvèrent ung Pierre, ung Millun, ung Despas, ung Bonis et d'autres familles, desquelles il y a dans ces Isles jusques à maintenant.

» Or, pour un parfait contentement en une si grande prospérité, faites moi le plaisir de faire translater la Conqueste et le livre de nos prédécesseurs et de leurs actes de noblesse et me l'envoyer en cette Isle de Ténériffe, en la ville de la Lagona, en laquelle je demeure, afin que mon fils Don Jean de Bétancourt s'esjouisse d'un contentement si précieux. Il vous offre son service et de faire bonne chère, avec celuy qui les luy apportera. »

Dans la lettre de 1614, un fils de don Lucas, non moins avide de voir le précieux journal de la Conquête, offrait de payer toute la dépense que coûterait l'envoi de ce journal, et se recommandait en disant qu'habitant de la Lagona, où il était du Conseil royal et membre du Gouvernement de l'île,

il était un des plus considérés de leur lignée, représentant ainsi dignement une famille, qu'il regardait comme de la fleur de France. C'était chez nous ime politesse autrefois de tirer pour la réception des amis, une bouteille de derrière les fagots, à Ténériffe et surtout à la Lagona qui faisait exclusivement le commerce du vin fameux, connu sous le nom de Malvoisie, l'offre de Mathieu deBéthencourt, n'était peut-être, par la même raison, pas à dédaigner, quoiqu'il fallût aller bien loin.

J'ignore toutefois ce qui advint de ces lettres, mais si les Béthencourt de Ténériffe, n'obtinrent pas la communication qu'ils demandaient, on comprend que le Cordelier, leur parent, ait pu induire en erreur le Père Dutertre et comment la relation de celui-ci avait trompé l'historien de la ville d'Eu.

Dans tous les cas, nous noterons que la lettre de 1613, citée plus haut, mentionne une copie du Traité de la conqueste des Canaries ; ce traité donc, laissé par Jean IV à son cousin Maciot, antérieur au départ du conquérant, remontait au moins à 1406.

D'un autre côté, des lettres de 1607-1613 et 1614 il semblait ressortir qu'en même temps que les Béthencourt de Ténériffe assuraient que leur manuscrit avait été pris par les Turcs d'Alger, ils croyaient à l'existence d'un autre exemplaire chej7 les Béthencourt de Rouen^ exemplaire dont ils cherchaient à obtenir une traduction, mais ils ignoraient quel était le manuscrit de Gallien de Béthencourt, et si ce dernier n'était pas semblable à celui qui avait été laissé à Maciot par le conquérant lui-même, quel était-il donc ?

Nous dirons d'abord depuis quel temps le manuscrit de Gallien de Béthencourt était dans la famille de ce dernier;

nous apprendrons ensuite ce qu'il était, et qu'il était différent de celui de Maciot.

Cette relation, qui appartenait à Gallien de Béthencourt, étant celle d'après laquelle nous savons sur Jean de Béthencourt tout ce qui est surlui en circulation, il est nécessaire d'en assurer la provenance, afin de pouvoir juger le degré de confiance qu'elle mérite, et aussi afin de reconnaître les circonstances par lesquelles la vérité a dû passer^ avant de livrer à la publicité le nom et les actes du chevalier réputé le conquérant des Canaries.

Jean IV de Béthencourt, étant mort sans enfants, n'avait eu d'autre héritier que son frère cadet, Regnault dit Morellet, qui avait lui-même réclamé la seigneurie des îles de « Quenare >>.

En 1432, de Regnault et de sa seconde femme, Philippe deTroyes, il était né un fils nommé Jean V de Béthencourt, longtemps sans terre et sans revenu; il avait dû plaider contre un cousin nommé CoUenet de Béthencourt pour la terre de leur nom. Or, selon le proverbe espagnol « qui commence un procès plante un palmier. » Le procès de Jean V de Béthencourt avait ainsi duré treize ans ; mais Jean V était enfin parvenu à reprendre sa terre, son cousin lui ayant donné avec celle de Mauquenchy , sa fille Jeanne, qui n'avait vécu avec son mari que trois ans, après lesquels il avait épousé Jeanne de Noyon, fille de Guillaume de Noyon, écuyer et seigneur de Quehagne, dans le Vexin français.

Le manuscrit relatif à la conquête des Canaries, qui était chez Gallien de Béthencourt, avait appartenu tout d'abord à ce Jean V; fils de Regnault et de Philippe de Troyes, car à la suite du texte de la Chronique on lit ces mots : « Ce livre appartient à Jean de Béthencourt, escuyer. Seigneur de

Béthencourt^ » puis viennent par d'autres mains, les noms de toute une lignée d'enfants, parmi lesquels se sont succédé les propriétaires du manuscrit. Ils enregistraient sur ses dernières pages, restées blanches, destinées à conserver leurs traditions , la mention de certaine faits et l'époque, comme le lieu des naissances et des décès. C'est ainsi qu'on les voit à Mauquenchy (1477-1480-1482), à Bosc-Thérould (1485-1488-1491), à Sigy (1470-14914522), à Béthencourt (1491.1509-1519-1511-1512-15274528), à Rouen (15384541), eic., CvC.

Nous pouvons suivre de cette façon comment le manuscrit, ayant appartenu à Jean V, s'est transmis jusqu'à Gallien de Béthencourt.

L'extension du nombre des branches de la famille n'avait pas tardé à abaisser la position des descendants des anciens barons de Saint-Martin le Gaillard, seigneurs de Grainville la Teinturière. Lorsque Jean V avait eu sept enfants, lorsque Louis, l'ainé en avait eu treize, dont Jean VI, né le 2 décembre 1497 à Béthencourt, il avait fallu s'ingénier pour vivre. Il en était résulté qu'un d'eux, marié à la fille de Guillaume Chapelier, s'était fait médecin. Jacques de Béthencourt avait eu pour fils Jean VII, qui, lui aussi, était médecin, et c'était de ce dernier qu'était né Gallien, le conseiller au Parlement de Rouen, 5 qui s'étaient adressés les Béthencourt de Ténérife. La mention de cette dernière filiation est de la main môme du propriétaire du manuscrit. Jean VII avait, en 1584, rendu aveu pour Mauquenchy, dont il était seigneur, ainsi que de Randillon et de Saint-Pierre de Quesnay.

Ainsi, pendant plus de cent cinquante ans, ce manuscrit paraissait être resté dans la famille de Béthencourt pour son honneur et son enseignement. Or, elle semblait seulement

tenir à garder les faits sous les yeux pour s'en exciter à bien îaire ou s'aider à supporter la situation difficile que fait généralement le grand nombre d'enfants. Rien extérieurement n'annonçait qu'on songeât à tirer ostentation de ce document devant la foule. Cette manière d'être peut plaire à certains esprits délicats, vivant dignement et fièrement en eux-mêmes ; mais le désir qu'exprimèrent les Béthencourt de Ténérife de posséder au moins une copie de la Relation de la Conquête commença à troubler les esprits dans la branche de Rouen. Le conseiller à la Cour se demanda peut-être pourquoi, lui, qui rendait la justice pour le Roi, ne la ferait pas rendre à l'un des siens vis-à-vis du pays, en publiant le récit de ses actes.

Ce fut là d'abord pour moi une occasion d'apprendre que le manuscrit de Jean V de Béthencourt n'était pas identique à celui que le conquérant des Canaries avait donné à Maciot; puis ce va être pour nous et pour d'autres, sans doute, un sujet nouveau d'observation sur ce que la gloire a de sérieux et de durable^ suivant l'expression de M. Désiré Lebeuf^ l'historien de la ville d'Eu.

Quoi qu'il en soit, quand germa l'idée de la publication du document, on le recopia. J'en ai trouvé quelques feuilles en 1873, chez M. Lormier, avocat à Rouen. Des notes furent préparées pour éclairer certaines parties du texte. Quelquesunes de ces notes pouvaient même encore être utiles, tels par exemple, les renseignements de Jean de Béthencourt.

En 1625, la baronnie de Saint-Martin le Gaillard, que j'avais visitée, « était une place de frontière, située en la vi- » comté d'Arqués, comme doyenné d'Eu, sur la rivière de » Foucarmont, entre les paroisses de Cuverville et de Saint- » Supplix.

» L'autre seigneurie, celle de Grainville la Teinturière, » était, à cette même époque, une belle terre et châtellenie, » paroisse et bourgade, sergenterie royale et de haute jus- » tice, laquelle dépendait du duché de Longueville, ayant )) marché ordinaire le lundi, chaque semaine^ avec trois foi- » res par an. Le principal revenu en était en bois, taillis et » pastures, qui étaient des possessions dont, disait la note, » Caton le Censeur f ai soit le plus d'estat et que, selon lui, » Jupiter ne pouvoit ester. Sa situation est en bas, sur la » rivière de Saint-Mellon. Icelle terre estoit passée depuis en » la maison de Braquemont et de celle-ci en celle de Gou- » geul, alias de Rouville, qui avait fait augmenter le châ- » teau, lequel avoit été ruiné par le feu, durant la guerre )) civile de la Ligue dernière. »

M. Tabbé Cochet et moi, nous avions donc eu tort de croire que nous foulions la terre de cet ancien château.

On le voit, de telles notes, s'il y en avait eu beaucoup de cette sorte, eussent recommandé la publication. Mais dans ce temps- là, il y avait chance pour qu'un écrivain qui se respectait prit plus d'attention à faire escorter son livre de vers latins ou grecs de tous genres.

Plus de quinze pièces vinrent encourager Gallien de Béthencourt ou le féliciter et applaudir à son projet de publication. Il ne s'agissait pas seulement d'une gloire normande à mettre en honneur, on se piquait aussi de littérature dans le pays de Bray. Il y a donc là des anagrammes, des acrostiches, pour la dédicace de Tœuvre, il y en a sur le lion, blason de Béthencourt, sur le conquérant des Canaries, sur le conseiller Gallien, éditeur du manuscrit : ici une comparaison d'Hercule et de Béthencourt, tous les deux conquérants des îles Canaries ; ailleurs Gallien de Béthencourt, est Jlos et

purpurei gloria prima for i. Vous voyez d'ici les magistrats en robe rouge.

L'auteur de la plus grande partie de ces vers était Pierre Quevilly, recteur de l'église du Bosc-Guérard, un village du canton de Clères. Sansdoute, le conseiller protégeait réglise du recteur, car celui-ci ne tarissait pas. Mais il faut remarquer aussi une pièce qui est de Michel Planchon, un avocat.

Entre conseiller et avocat, les liens sont naturels, ils se resserrèrent encore ici. Le fils deGallien, en effet, devaitépouser M"* Catherine Planchon, mariage duquel sortit Florence de Béthencourt, trait d'union entre la branche de Jean IV, le conquérant des Canaries, et celle de Cavelier de la Salle, le découvreur du Mississipi .

L'examen de la réalité fait ainsi faire des rapprochements plus profondément intéressants que ne sont poétiques tous ces exercices de lycéen.

Enfin en 1625, tout semblait prêt pour la publication du manuscrit de Jean V de Béthencourt, et l'on pensait mettre au jour ce livre qui devait illustrer à jamais son nom. L'on fit d'abord un long titre que je transcris ; « Le Canarien ou Livre de la conqueste et conversion des Canariens à lafoy et à la Religion Catholique, apostolique et Romaine en Van 1402 , par Messire Jean de Béthencourt, gentilhomme Cauchois^ seigneur des lieux de Béthencourt, RivillCy Gourelj châtelain de Grainville la Teinturière, baron de Saint-Martin le Gaillard, conseiller et chambellan ordinaire des rois Charles V et Charles VI, composé par Pierre Soutier, moyne de Saint-Jouin de Marnes et Jehan le Verrier j prestre séculier, chapelains et domestiques du dit seigneur, mis en lumière par N.

» Illustré d'annotations sur quelques chapltrespour l'intelligence de l'histoire. »

Puis venait une profession de foi de l'auteur et une invocation pour l'heureux succès du livre :

Pro totâ operis votivâ dedicatione.

Confitebor tibi in populis. Domine, et psallamtibi in nationibus. Psalm. 56, 10.

Protector meus in te ipso speravi, qui subdis populum sub me. Psalm. 143, 2.

Chez.... à Rouen

Imprimeur et Libraire demeurant Rue.... avec approbation des Docteurs et privilège du Roy.

Pour terminer, on ne cherchait plus, avant de livrer le travail à l'impression, que quelques enjolivements de gravures :

« L'escu sera, écrivait le conseiller, couronné à raison du titre du Roi des Canaries, qui fut donné notoirement au dit seigneur de Béthencourt.

» Les soutenans de Tescu, seront deux Sauvages nus et velus. L'habillement de teste ou heaume, sera posé de front et et ombragé de pennaches, tous plans, sursemez d'yeux et d'oreilles, symboles de la renommée du dit seigneur de Béthencourt, et le reste des parements observé exactement, selon le docte traité faictdes armoiries de France, par Philippe Moreau, le tout en taille douce. »

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