CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME
Et alors se partirent d'Erbanne, dicte Fortauenture et arriuèrent à la Grant Canare à l'heure de prime et ancrèrent en vn grant port qui est entre Telde et Argommes ; et là, sur le port, vint des Canares environ V** et parlèrent à euls; et venoient à la barge dix xij, tous ensambles n'osant. Après que Gadifer les eust asseurez, leur portoient des figues à grant planté et du sang du Dragon qu'ilz changeoient pour auis à pescher et pour vieulles ferrasses de fer et pour aiguilles à coudre; et eurent du sang de Dragon, qui valoit ij'' doubles or, quanque ilz leurs baillèrent, ne valoit mie deux francs. Et puis, quant euls estoient retrais et le batel s'accoustoit à la terre, ilz lui courirent sus et duroit la scarmuche vne grand peine. Après que cela s'estoit passé, ilz se mettoient en la mer et venoient à la barge côme deuât et apportoient de leurs choses, et dura ce fait deux jours qu'ilz furent là.
Et transmit Gadifer Piètre le Canare parler au Roy à V lieuez de là. Et pour ce qu'il ne retourna mie à la droicte heure qu'il deuoit retourner, les Espaignolz qui estoient maistres de la barge ne vouldrent attendre, ains firent voile et s'en allèrent à iiij lieuez de là et cuidèrent prendre eaue,
1. Texte de Jean V de B. Chapitre xl. Édition normande, p. 63. Titre: COment Gadifer passa à la Grant Canare et parla aux gens du pays.
mais les Canarez leur deflendirent et ne leur laissèrent
prendre terre et sans faulte eulx combattirent qui y entrera
à po de gens, car ilz sôtgrant qtité de nobles gens selon leur estât et leur manière. Et nous auons trouvé le testament de
fraires X piefis qu'ilz traient, ore a xij ans, qui estoient
xiij personnes (sic) pour ce, selon que les Canares dient : Que
euls auoient transmis lettres en terre de Crestiens encontre
euls, lesquelx y auoient demouré sept ans, qui de iour en
iour, leur aûonciôt les articlez de la foy catholique ; lequel
testament dit ainsi que nul ne se ûe en euls pour semblant
qu'il facent, car ilz sont traistrez et sôt vj"" gentilshômes
selon leur estât ^ Si est le propos de Gadifer, c'il puet finer
de C archiers et autant d'autre gen, de entrer au pays et
de se longier dedans Telde qui est vne bonne ville desclose
et y a bône riuière courant parmy et siest à demie lieue d'un
port de mer, et là se fortifiera et la demourra jusques à tant
qn l'aura my o laide de Dieu tout le pays en subiection et à
la foy cres tienne.
1. Texte de Jean V de Béthencourt : les dernières lignes de ce chapitre sont supprimées.