LA DÉCOUVERTE DES MINES DU NOUVEAU MONDE
Effets généraux des découvertes du XVP siècle. — Chacun sait quels résultats imprévus, et contraires aux premières illusions, ont eus les grandes découvertes géographiques du xvi* siècle sur les nations qui les avaient faites et dont quelques-unes y ont trouvé leur ruine, en même temps qu'un changement complet dans les voies de la navigation sacrifiait certaines vieilles nations commerçantes au profit de nouvelles venues. La chute de FEspagne est un cas du premier phénomène; celle des républiques italietines, comme Tessor de TAngleterre, tiennent au second. La navigation, qui était restée surtout méditerranéenne, fut * détournée pour longtemps vers l'Atlantique, jusqu'au jour où l'ouverture du canal de
Suez devait en ramener une partie vers ses anciennes voies. Les mines américaines ont joué un rôle essentiel dans cette évolution; ce sont elles, comme je vais brièvement le rappeler, qui ont amené la longue décadence de TEspagne, précipitée ensuite par des causes multiples et arrêtée seulement de nos jours par la perte définitive de ses colonies. Et, d'autre part, l'afflux des métaux précieux venant du Mexique ou du Pérou a déterminé Tarrêt des pauvres mines européennes incapables de lutter contre les mines nouvelles dans leur première période de prospérité, comme nous voyons aujourd'hui une concurrence semblable de l'Amérique du Nord rendre à peu près impossible, dans le Vieux Monde, l'exploitation de l'argent et du plomb. En particulier, les mines italiennes de la Toscane et de la Sardaigne, jusquelà florissantes depuis le xi** ou le xii^ siècle, ont souffert d'une baisse qu'accentuaient les pertes du commerce italien et se sont interrompues en général jusqu'aux temps modernes. Celles de l'Espagne qui commençaient à prendre leur essor (Guadalcanal trouvé en 1555, etc.) furent rapidement abandonnées.
L'or et l'argent du Mexique et du Pérou. — L'influence néfaste du Nouveau Monde sur les mines d'Europe ne se fit pas aussitôt sentir. La découverte de Christophe Colomb, en 1492, n'amena pas immédiatement des envois de métaux précieux en Europe. 11 fallut une trentaine d'années pour découvrir le premier de ces Eldorados, à la recherche desquels se précipitaient les aventuriers espagnols ; encore les quantités d'or trouvées par Fernand Cortez à Mexico, et les expéditions qu'il put faire au roi d'Espagne
LA RICHESSE MINÉRALE DU XVI® AU XlX® SIÈCLE 89
après son retour à Mexico (1522), furent-elles une grande déception pour les amis du conquistador. Les Mexicains, qui n'employaient Tor que comme ornement et non comme monnaie, en avaient moins accumulé que ne le prétendait la renommée, et en avaient, de plus, jeté beaucoup dans leur lac.
Mais bientôt on ne se contenta plus de piller les indigènes et Ton se mit à trouver les mines ellesmêmes, aussi bien au Mexique qu'au Pérou, où Texpédition de Pizarre est de 1526. Les premières trouvailles retentissantes furent celles du Potosi en 1545 et de Zacatecas en 1546 : les deux grandes mines d'argent du Pérou et du Mexique, dont la première passe pour avoir fourni au total six milliards (110 millions par an de redevance au roi vers 1585) et la seconde trois milliards. La conséquence pour les mines d'Espagne (continent et colonies) fut presque immédiate ; ce fut la confiscation par l'État de toutes les mines de métaux précieux, si tentantes à accapsrer. On traita les inventeurs de mines comme on traitait les inventeurs de mondes, avec la même ingratitude. La loi de Valladolid en 1559 et les ordonnance^ de 1563 incorporèrent au. domaine royal toutes les mines d'or, d'argent et de mercure, en révoquant les privilèges et concessions antérieurement octroyés.
La fiscalité minière et là ruine de TEspâgne. — Les mines de métaux précieux ayant été confisquées pour le domaine royal, voici comment les choses se passaient en théorie et en pratique. En théorie d'abord, on les laissait exploiter par l'inventeur, mais moyennant une redevance écrasante qui atteignit un moment jusqu'aux 4/5 du produit net et qui, même
après la réforme de 1584, resta encore, pour les mines d'or, de moitié du produit brut. Tout au début, rinventeur semblait cependant garder des avantages suffisants pour que la séduction de trouver des mines ait été grande au point de devenir, comme nous le verrons, démoralisante. Mais bientôt l'application pratique, différente comme il arrive souvent de la théorie, consista le plus souvent dans une exploitation directe par la couronne, quand celle-ci n'affermait pas sa mine, comme cela s'était fait dès 1525 pour le mercure d'Almaden. Et on paralysa en outre les exploitations particulières par une foule de sujétions, telles que l'obligation de livrer tous leurs produits aux usines royales, ou celle d'acheter à haut prix le mercure nécessaire pour l'amalgamation ^Jnventée en 1557) et uniquement fourni par les mines domaniales d'Almaden, en Espagne, ou d'Huancavelica au Pérou (trouvée en 1563), etc.
Un régime extraordinairement compliqué, dont les métaux précieux étaient la cause, paralysa alors le commerce entre l'Espagne et le Nouveau Monde, sous prétexte d'en réserver les avantages à l'État et aux qationaux : départ forcé de Séville (où la Casa d'Oro en garde le souvenir), par deux uniques escadres annuelles, dites. Tune « galions », l'autre « flotte »; itinéraire fixé, avec séjours limités, de Porto- Bello, Vera-Cruz, la Havane ; défense aux étrangers de prendre part à ce commerce, accaparé de fait par un très petit nombre de maisons de Séville et de Cadix, etc.
Les conséquences ne sont peut-être pas inutiles à rappeler en un temps où la plupart des États semblent disposés à rentrer dans cette ancienne voie du mono-