MODE D'ÉVALUATION DES RÉSERVES MINÉRALES
Difficulté de définir les minerais utilisables dans l'avenir. — Ce problème des réserves minérales, si souvent posé et, par moments, presque passionnément discuté (sinon dans ses principes, du moins dans certaines de ses conséquences directes), par l'opinion publique, est, en général, fort mal compris et fait l'objet de quelques confusions, contre lesquelles j'ai déjà eu l'occasion de protester, mais que je dois rappeler ici. A lire certains écrivains, il semblerait qu'il
l'avenir de la richesse minérale 293
s'agît de compter brutalement les tonnes de minerais subsistantes dans la terre, comme on compte les écus d'or renfermes dans un coffre, ou les boisseaux de blé produits par un champ. 1} y a pourtant, entre ces divers calculs, une différence du tout au tout. Même quand on considère, au lieu d'un sac d'écus, la récolte d'un champ, celle-ci est très exactement délimitée et déterminée, puisqu'il ne peut s'agir de manger ni la paille ni les cailloux du champ, tandis qu'en fait de minerais le stérile, rejeté à un moment sur le carreau de la mine, peut devenir, quelques mois après, un minerai, si le prix du traitement métallurgique s'abaisse ou si le prix de. vente du métal s'accroît. Même pour les combustibles, on peut brûler à la rigueur, ou Ton arrive à épurer, quand les prix le permettent, telle houille sale, qui, à d'autres moments, sera rejetée comme un mauvais schiste charbonneux.
Les évaluations sont, des minima. — Surtout pour les minerais métalliques, mais aussi, dans une moindre mesure, pour la houille, la définition d'un minerai utilisable est essentiellement contingente, réglée par les conditions commerciales, variable avec les temps et les lieux. Par suite, le cubage de ces mêmes minerais ne saurait être que correspondant à un état de choses momentané, aussitôt modifié par les continuelles transformations économiques. Tout au plus les évaluations de ce genre sont-elles utiles pour comparer, entre elles, à une époque donnée, les ressources immédiates de divers pays, de divers districts, ou pour estimer le minimum de l'extraction future ; mais, dans le cas ordinaire et abstraction faite des découvertes qui peuvent substituer une substance minérale à une
aatre dans ses applications, on n'obtient ainsi qu'un minimum, destiné à peu près certainement à rester très au-dessous de la réalité. Il se passe là ce qui se produit dans les mines prospères et bien dirigées où, quand il n*a pas été commis d'erreur technique pour les évaluations. Ton extrait d'ordinaire en fin décompte plus de minerais qu'on ne l'avait pensé d'abord, parce qu'au terme de l'exploitation et une fois tous les frais généraux amortis, on peut avoir intérêt à glaner une foule de minerais réputés précédemment sans valeur. On pourrait aisément citer, dans le centre delaFranc^, des mines de houille qui étaient, disait-on, complètement épuisées, il y a vingt ans, et qui vivent toujours. Quand on parle, pour un pays, de 100 milliards de tonnes de houille, il est possible qu'on en extraie réellement 200, comme il peut arriver aussi (moins probablement), qu'après en avoir extrait 50, les travaux soient forcés de s'arrêter pendant une période indéterminée, une extraction concurrente s'étant fondée ailleurs dans des conditions plus économiques. On en extraira 200 si le prix du charbon s'élève ; on se bornera à 50 si ce prix s'abaisse. Dans un cas, par exemple, on pourra arriver à travailler fructueusement sur des couches de 20 on 25 centimètres d'épaisseur ; dans le second, il faudra qu'elles en aient, au minimum, 50 ou 60.
Prédominance du problème commercial snr le pro blême géologique. — Cette question des réserves futures est à la fois géologique et commerciale. En bonne logique, il semblerait que le côté géologique de la question dût être absolument prédominant ; car il est trop évident qu'on ne peut songer à utiliser des
l'avenir de la richesse minérale 295
minerais s'ils n'existent pas et si, par conséquent, la géologie n'en a pas fait constater l'existence. Cependant, la banalité des substances minérales est généralement telle, lorsqu'on fait abstraction du côté commercial et industriel, c'est-à-dire lorsqu'onse préoccupe uniquement d'obtenir ces substances à l'état d'échantillons mînéralogiques, ou comme produits d'analyse chimique, sans s'occuper du prix de retient, que le côté commercial apparaît aussitôt prédominant et il est presque impossible de prévoir ce que seront ces conditions commerciales Sans un demi-siècle.
Non seulement le problème commercial prédomine, mais il est même, comme nous allons le voir, le seul à se poser, sauf peut-être pour les combustibles minéraux comme la houille et le pétrole. L'humanité a devant elle, dans l'ensemblede la terre, des provisions illimitées de tous les métaux, de tous les minéraux, à l'exception de ceux qui supposent, comme les combustibles, un passage parla vie organisée, et dont le cube ne saurait être que restreint ; le tout est de fournir le travail nécessaire pour les extraire de terre, autrement dit d'y mettre le prix. C'est donc sur le problème commercial que nous aurons surtout à insister; mais, auparavant, il peut être utile de rappeler brièvement les conditions géologiques de la répartition des métaux, auxquelles je viens de faire allusion*. Nous arriverons ainsi à une évaluation tout à fait théorique des réserves minérales qui, indépendamment des prix d'extraction et de vente, existent, en termes absolus, à la portée de l'homme.
Nous reviendrons vite ensuite sur les conditions
1. J'ai eu Toccasion d'étudier ce problème en détail au chap. XV, p. 649, de ma Science géologique.
plus pratiques et plus immédiatement intéressantes du même problème, pour nous efforcer d'évaluer les réserves en minerais ou minéraux, dans la mesure où nous entendons aujourd'hui ces minerais ou minéraux comme utilisables. Cela nous amènera d'abord à dire un mot de la possibilité des découvertes futures, par lesquelles des minerais de même valeur que ceux sur lesquels nous comptons, mais inconnus de nous, pourraient, dans un avenir prochçiin, entrer en ligne de compte.
Nous verrons ensuite, au chapitre XV, dans les limites d'appréciation marquées par les observations précédentes, quelles paraissent être les réserves minérales du pays qui nous intéresse entre lous, à savoir la France (avec ses colonies), puis, plus sommairement, celles des autres grands pays et du reste du mon4e. Nous le ferons, d'ailleurs, sans entrer dans des énumérations de gisements et des tableaux statistiques qui deviendraient vite monotones, en nous bornant aux traits tout à fait essentiels de la question.
LES RÉSERVES THÉORIQUES. - PROPORTION ABSOLUE DES MÉTAUX DANS L'ÉCORCE TERRESTRE.
Distinction entre les minéraux d'origine organisée et les autres. — Au début de cette étude théorique, il faut d'abord rappeler la distinction essentielle qui vient déjà d'être indiquée entre les substances dont la forme utile exige un passage par l'activité organique, comme les combustibles, ou, à un degré moindre, les phosphates, et tous les autres minéraux. Tandis que ces derniers procèdent simplement de la métallurgie interne par laquelle la terre s'est trouvée cons-
l'avenir de la richesse minérale 297
tituée, et sont, par conséquent, répartis dans celle-ci d'une manière relativement homogène, à toutes profondeurs^ les substances organisées sont restreintes aux seuls sédiments, dont le rôle sur la terre est celui d'une très mince pelure superficielle; et le cube absolu de charbon est, par exemple, limité à celui du carbone ayant, depuis l'origine de la vie à la surface de la terre, passé dans les végétaux. On manquerait de fer ou d'or à la superficie qu'il suffitait de s'enfoncer un peu plus en profondeur pour en avoir autant qu'on le désirerait. Au contraire, une fois épuisés, la houille, le pétrole, ou les phosphates de nos sédiments, on ne trouverait plus, dans les roches sousjacentes, que le carbone sous sa forme minérale d'acide carbonique associé à des bases, ou le phosphore en grains d'apatite cristallisés, qui ne rempliraient plus du tout, dans le cas des combustibles, et rempliraient bien peu, dans celui des phosphates, le rôle auquel on les destine. Je vais, cette remarque faite, laisser de côté ces substances spéciales pour envisager le cas plus général de tous les autres minéraux.
Analyse moyenne des roches. — Quand on fait l'analyse moyenne des roches qui constituent l'écorce terrestre dans la zone relativement superficielle sur laquelle portent nos travaux de mines, on trouve, en chiffres ronds, que Toîfygène en forme à peu près la moitié, puis le silicium un autre quart; l'aluminium, 8 °/o , le fer 5 '^/o, le calcium 3,5 %, le sodium 2,7 «/o, le magnésium 2,6 °/o, le potassium 2,4 %; c'est-à-dire que cette écorce est un silicate d'alumine, de fer, de chaux, de magnésie et d'alcalis, où entrent
298 1.A coK<îrèTE minérale
environ pour 1 */o les autres éiéments chimiques. Abondance absolue du fer. — Une première conséquence est que, lorsqu'il s*agit de métaux comme Taluminium ou le fer, nos réserves sont colossales. Une roche quelconque, prise au hasard, peut être estimée contenir en moyenne 5 **/o de fer; et la sélection la plus élémentaire, uniquement fondée sur la coloration que prennent d'ordinaire à la surface les roches' particulièrement ferrugineuses, permettrait de se procurer un peu partout des minerais à au moins 10 %. Quand on s'effraye chez les métallurgistes de manquer de fer, il faut donc, comme nous le verrons mieux plus tard, entendre par là que l'on craint de ne plus trouver, en quantité suffisante pour nos besoins, les minerais à au moins 30 ou 35 •/o de fer et surtout les minerais plus riches à 40-60 '^/o qui, dans les conditions techniques et économiques actuelles, forment la base de notre métallurgie. Le jour où ceux-là manqueraient, — ce qui, à la condition d'envisager l'ensemble de la terre, et non pas seulement les régions d'accès facile pour nos marchands de minerais, est encore très lointain, — le remède extrêmement simple consisterait à traiter des minerais un peu plus pauvres : le prix de la fonte s'élevant en conséquence quelque peu.
Autres métaux. — Ce que je viens de dire pour le fer et ce qui, dans le cas de ce métal banal, saute aux yeux, est vrai, à un degré moindre, pour toutes les substances minérales, même celles réputées les plus rares. Aucune d'elles ne peut faire défaut d'une manière absolue à nos besoins. On s'en aperçoit bien toutes les fois qu'un débouché nouveau appelle vive-
l'aVENIB de la BICHJËSâE MINÉRALE 299
ment Fattention sur une aubstaoce réputée jusque là rare ou exceptionnelle ; immédiatement, le prix haussant, sa recherche attire les chercheurs, et, au bout de peu de temps, des quantités suffisantes ou même surabondantes arrivent sur le marché. J'en ai déjà cité plus d'un exemple*.
Il ne faut pas oublier, et c'est là une remarque tout à fait générale, que, pour un métal quelconque, chaque relèvement du prix de vente correspond, dans le monde entier, à l'entrée en jeu possible de toute une tranche de minerais et de mines qui, jusqu'alors, ne comptaient pas. C'est le relèvement du plan d'eau dans un barrage, qui détermine le remplissage de toute une immense vallée en arrière. Un abaissement du prix de revient par un progrès technique a le même effet. Gela paraît tout à fait évident; et pourtant les spéculateurs qui, de temps à autre, essayent, par un accaparement, de hausser le prix de tel ou tel métal relativement abondant, comme le cuivre, sont obligés chaque fois de le réapprendre à leurs dépens.
Teneur en métaux de rêcorce terrestre. — La proportion dans laquelle les métaux, autres que le fer et raluminium, constituent, en moyenne, l'écorce terrestre, est un peu plus difficile à déterminer exactement que celle de ces métaux communs parce que leur proportion est infiniment moindre, et parce que les analyses directes sont plus difficiles et plus rares. Cependant, en se bornant aux éléments principaux, on arrive à voir que la teneur dépasse, en moyenne, 1 pour 10.000, soit 100 grammes à la tonne (ou 1. Page 239.
environ 300 grammes au mètre cube) pour le chrome, le nickel, le zirconium, le phosphore, le manganèse, le baryum, le strontium, etc., et 1 pour 1.000.000 (soit 1 gramme par tonne) pour l'étain, le cobalt et Tarsenic.
Les autres métaux ne sont pas en quantités dosables, mais peuvent encore, d'après leur abondance relative, se classer en quatre groupes principaux, qui correspondent, comme je l'ai fait remarquer autrefois, à des poids atomiques de plus en plus élevés : 1<* zinc et cuivre ; 2° antimoine, molybdène, cadmium et argent; 3° tungstène, mercure, bismuth, or et platine ; 4° uranium et radium.
La production d'un métal est très loin d'être proportionnelle à son abondance ; il faut, en effet, tenir compte, à la fois, de ses emplois qui déterminent son prix de vente et de ses facilités plus ou moins grandes d'extraction qui déterminent son prix de revient. L'histoire de l'humanité a fourni un exemple classique et bien typique de ces anomalies, par l'emploi généralisé du cuivre (plus facile à extraire) précédant celui du fer, malgré l'abondance tellement plus grande de ce dernier métal. De nos jours encore, on a vu quelque chose d'analogue pour l'aluminium, dont la production en grand commence à peine actuellement avec l'entrée en jeu des forces électriques, tandis que le fer, presque moitié moins abondant, mais obtenu par les méthodes de la métallurgie classique et recherché pour tout l'ensemble de ses qualités, est arrivé aux chiffres de production que l'on connaît. Des métaux, comme l'étain, le nickel, le mercure, sont loin d'être extraits, conformément à leur abondance réelle, avec la même fièvre d'activité que l'or, etc. Cependant, il existe en moyenne
l'avenir de la richesse minérale 301
une certaine relation grossière et empirique entre Tabondance d'un ^métal et le chiffre de son extraction. A défaut de renseignements plus précis, cette relation peut servir dans les calculs.
Teneur^en métaux de récorce terrestre. — Dans un cas particulièrement intéressant par toutes ses répercussions, celui de Tor, j'ai essayé ailleurs d'évaluer, autant que possible, la teneur en or des masses continentales et des mers. Je suis arrivé ainsi à cette conclusion que la teneur en or moyenne devait être comprise entre 1/40.000.000 et 1/400.000.000 : soit 0,08 à 0,008 fr. d'or par tonne d'une roche moyenne. La superficie de nos continents, sur 1 kilomètre d'épaisseur, contiendrait, dès lors, 31 millions de milliards de francs, dont on n'aurait sorti jusqu'ici que la 500,000® partie. Pour les mers, où l'on peut se fonder sur des analyses directes et concordantes, on arrive de même à un minimum de 1 million de francs d'or par kilomètre cube, ou 1.500.000 milliards pour l'ensemble des mers. Les chiffres semblent d'abord si formidables qu'ils inspirent le scepticisme ; mais il faut remarquer que, dans les mêmes 145.000.000 de kilomètres cubes de roches qui constituent notre écurce terrestre sur 1 kilomètre de profondeur, il existe, nous en sommes absolument certains cette fois, 16.500.000 milliards de tonnes de fer, dont, on le verra bientôt^ les évaluations actuelles ne comptent comme exploitable qu'environ la millionième partie.
Il serait sans intérêt et monotone de refaire une estimation du même genre pour les autres métaux. En gros, on arrive, par exemple pour le cuivre, à une