CHAPITRE IX
Routes de pénétration dans le Soudan. — Routes occidentales: 1° du Maroc à Saint-Louis (Sénégal), à Tombouctou. Itinéraire de cette route (Docteur Lents, 1880.) Tombouctou. — Son importance commerciale. 2° routes de l'Algérie à Tombouctou.
Dans les chapitres précédents, nous nous sommes attachés à démontrer la nécessité de porter nos efforts de colonisation dans cette vaste contrée qui borde le Sahara au nord. Nous croyons être parvenus à prouver la fertilité de cette zone, l'abondance de ses eaux et la richesse de ses produits. Nous croyons qu'elle nous indemnisera largement des efforts et des dépenses que nous y ferons et qu'elle assurera la pacification de l'Algérie. Mais, à notre humble avis, elle a encore une autre valeur que sa richesse propre : c'est le premier pas de notre route vers le Soudan, c'est un échelon, une base qui nous permettra d'avancer vers le centre africain, vers cet immense pays de l'équateur qui semble être bien placé pour détourner tous les peuples européens de leurs querelles toujours renouvelées sans profit et être leur champ de bataille de l'avenir. Il offre à leur ambition des immensités à conquérir, à civiliser et qui, une fois lancées dans la voie du progrès, affranchies des liens de la barbarie et de l'esclavage, assureront leur richesse et leur puissance.
C'est la mission providentielle des nations civilisées de conquérir et de pénétrer toutes les parties du globe. C'est un des moyens dont Dieu se sert pour étendre à toutes ses créatures les bienfaits de ses lois.
La civilisation, en se développant, amène l'ordre, le bien-être et la densité des populations ; par suite, elle
amène également l'émulation, la concurrence, le maximum de production. Alors les contrées qui jouissent de
ses bienfaits sont trop étroites et leurs populations exigent impérieusement pour se maintenir dans leur état des débouchés nouveaux. Il leur faut pénétrer les régions inconnues, en tirer des ressources nouvelles, et y exporter les produits qu'elles ne peuvent plus placer sur les marchés existants.
Il faut, en effet, reconnaître aujourd'hui, que toutes les nations civilisées sont des rivales, en fait de production, que, par conséquent, leur commerce ne peut plus recevoir les produits des autres et celle qui ne se préparerait pas pour l'avenir des débouchés nouveaux verrait forcément sa puissance et ses ressources s'éteindre, or, il n'y a que deux pays neufs : l'Océanie et l'Afrique centrale. Autrefois, l'homme vivait des produits de son champ, de sa province; au plus, de ceux de l'État qui l'avait vu naître, maintenant ceux du monde entier concourent à la vie de chacun.
La vapeur, les chemins de fer, mille inventions facilitent les voyages, rapprochent les distances ; aussi les explorateurs de toutes les natious européennes ont pénétré de tous côtés dans cette mystérieuse Afrique et l'ont parcourue à peu près dans tous les sens. Ils nous ont révélé ce vaste continent sous un aspect nouveau. Jusqu'alors les traditions nous en représentaient l'intérieur comme une immense mer de sable absolument infertile et inhabitable, rebelle à toute culture et à tout commerce, autre que la traite des noirs. Tout cela est reconnu maintenant faux et mensonger : nous savons l'Afrique centrale riche en eaux, en population, en produits de tous genres. Aussi les nations du vieux monde se hâtent-elles de s'emparer de tous les points de la côte, partout flotte un pavillon européen.
Elles pénètrent de plus en plus à l'intérieur, leur influence prend tous les jours de l'extension. Au sud
comme au nord, à Test comme à l'ouest, les étrangers s'avancent de plus en plus. Les missionnaires, les explorateurs, les commerçants, des sociétés disposant de capitaux considérables, soutenues par des souverains, font des efforts, créent des comptoirs, l'heure approche où ce monde se transformera. Nous ne pouvons rester indifférents et refuser d'en prendre notre part.
Les récits des voyageurs nous permettent de nous rendre compte de la valeur de chaque contrée et des routes qui y conduisent. Nous pouvons, de prime abord, classer ces dernières en deux catégories différentes :
1° Les routes fluviales. — A première vue, elles paraissent préférables, parce que la navigation est le moyen le moins coûteux et le plus simple de transporter les produits. Les principales sont : le Nil, le Congo, l'Ogowé, le Niger, le Sénégal. Pour différentes raisons, aucune n'est encore un chemin facile et régulier de pénétration et de commerce pour les nations civilisées. Nous les étudierons et feront connaître les raisons qui, pour chacune d'elles, annihilent au moins momentanément les avantages qu elles semblent présenter.
II Les routes de terre. — Elles sont nombreuses aussi et nous pouvons les classer ainsi .
1° Les routes occidentales, qui partent du Maroc, conduisent au Sénégal et au bassin supérieur du Niger.
2° Les routes centrales qui partent de l'Algérie et conduisent au Soudan vers Tomboucton et vers les royaumes de Bornou et de Haoussa.
3° Les routes orientales qui partent de Tripoli et de la côte de Lybie et conduisent au lac Tchad et au Wadaï .
4° Celles qui, de Zanzibar, se dirigent vers les grands lacs de l'intérieur (lacs Victoria-Nyanza , Tanganika, etc.).
Toutes les autres se rattachent à ces quatre groupes ou aux routes fluviales dont nous parlerons plus tard. . Routes occidentales. — Ces routes conduisent du Maroc au Sénégal et à Tombouctou.
La première, de l'oued Draa à Saint-Louis, a été suivie en 1860 par Bou-el-Moghdad. Elle a deux cent cinquante lieues qu'il a faites en cinquante petites journées.
Cette contrée avait déjà été traversée en 1850 par Léopold Planet, mulâtre du Sénégal. Leurs récits sont sobres de détails sur la fertilité et la richesse du pays, mais, en revanche, ils ne laissent aucun doute sur la nature sauvage et inhospitalière des tribus qui le parcourent. Ce sont des tribus berbères ou arabes très fanatiques, appartenant pour la plupart à la secte des Qadrya et qui n'ont d'autre occupation que le vol et le pillage. Cette côte, cependant, a autrefois vu des établissements européens, entre autres celui de la baie d'Arguin où subsistent encore des traces de fortification et où il reste même encore un vieux canon de fer. Elevé par les Portugais, ce fort est successivement devenu possession des Hollandais, qui y ont eu des relations commerciales assez importantes avec les indigènes, puis des Anglais et des Français. Il a été reconnu possession française à la paix de Nimègue et cette propriété, confirmée à la France, lui doune la souveraineté sur tout le golfe du Lévrier dont les eaux sont, par suite, des eaux françaises. Quoique depuis le fort ait été abandonné, nous n'en avons pas moins conservé tous nos droits.
Le bord de la mer est couvert de dunes mouvantes. Bou-el-Moghdad et Planet n'ont signalé, sur la côte, aucun estuaire, aucune rivière qu'ils aient eu à traverser. Cette route, qui aboutit au Maroc, est pour nous
sans valeur, elle n'en aurait que si nous avions des comptoirs à la côte. L'île d'Arguin est dans une situalion très favorable. La route, qui part de ce point et conduit à Tombouctou, est jalonnée d'oasis, de puits d'eau nombreux et est de plusieurs centaines de kilomètres, plus courte que celle qui joint Tombouctou à Tendouf, ville bien éloignée encore des points commerçants du Maroc.
Nous croyons que M. Soller, le voyageur bien connu, essaie en ce moment d'y créer un comptoir et un établissement destiné, en outre, à exploiter la richesse des pêches des îles Canaries et du golfe.
Dernièrement, les Espagnols ont essayé de créer un établissement à Toued-el-Oro, non loin de là. Ils ne paraissent pas y avoir eu un grand succès ; cependant la possession d'une certaine étendue de territoire a été reconnue à l'Espagne comme légitime.
La deuxième route occidentale est celle qui va de l'oued Draa à Tombouctou.
Le docteur Lentz a fait celte route avec succès, en suivant son itinéraire nous pouvons nous rendre compte des distances et des difficultés :
Il est parti de Tendouf, le 10 mai 1880. Cette ville a un commerce d'une certaine importance ; ses habitants vont d'un côté jusqu'au Maroc et en Algérie pour y acheter surtout des grains et des dattes, du tabac, de la poudre, des cotonnades, du goudron ; de l'autre, ils transportent ces objets à Araouan et à Tombouctou pour en rapporter des produits du Soudan, des plumes d'autruche, de l'or, de l'ivoire et surtout des esclaves. C'est de là que part la grande caravane annuelle de Tombouctou comprenant plusieurs milliers de chameaux. Les habitants appartiennent à la tribu des Tazerkant et par conséquent, sont d'origine kabyle. Ils sont
d'une grande tolérance religieuse. Altitude 395°, ville ouverte de cent cinquante maisons entourées de plantations de palmiers. Le cheikh est de Tordre des Qadrya. Les habitants doivent être ralliés aux Senoussya ou le seront bientôt. — 10 mai, au soir, le docteur Lentz arrivait à Djouf-el-bir, traversant un terrain où les vivres, les fourrages sont en abondance, les populations nombreuses, marche de neuf heures. — H . Pays sablonneux... et pierreux de Kerb en Neggar, marche de neuf heures. — 12. Oucd-el-hat. Marche de huit heures. Dunes, fourrages peu abondants. C'est le point de bifurcation des routes de caravanes de Tend ouf et du Tafilalet. Pays dangereux. — 13. Puits de Anina. Autour du puits, il y a quelques palmiers. — 11. Dunes et sables de Iguidi, marche douze heures et demie, altitude 3-40". Traversée de plaines rocheuses et stériles. — 15. Puits de Bir el Abbès, marche six heures. Eau et végétation abondantes; gibier, antilopes, gazelles; cailloux roulés de porphyre et de granit. — 16. Marche de douze heures. Plaines de graviers et de blocs de granit. — 17. Marche de dix heures.
Terrain pierreux très accidenté, mamelons isolés de granit. Température + 40° à l'ombre, à midi. — 18. Marche de dix heures. Montagnes de quartz et de grès orangés, plaines de cailloux roulés. Acacias, fourrage abondant. — 19. Puits Mtéma bou Chebia; marche huit heures. Ruines de maisons. Température + 33° le soir. — 20. Marche de dix heures près des puits de Eglef et de Amoul Grajim. Acacias, fourrage abondant. — 21. Bir Tarmanent, eau abondante. Marche douze heures. Pays stérile et pierreux. — 22. Séjour. — 23. Ain Béni Mahmed, marche neuf heures. Pays pierreux, fourrage aboudant, acacias. — 24. Marche sept heures. Dunes, plaines de sable. —
25. Oued el Hacher, marche treize heures. Montagnes de sable. — 26. Marche douze heures. — 27. Plaine de Mouksi, marche treize heures. Dunes, fourrage abondant. Température + 42° à l'ombre à midi. — 28. Oued Telig, marche treize heures. Puits nombreux contenant toujours de l'eau. Terrain pierreux, roches. Puits de Taoudeni, pays riche en fourrages. Mines de sel, commerce important avec le Soudan occidental. Les Touaregs y viennent charger de nombreuses caravanes. Ruines anciennes; on y trouve des ornements, des instruments en pierres. C'est un des points les plus importants du Sahara. — 29. Marche deux heures. — 30. Marche sept heures. Température + 47° à l'ombre à deux heures. — 31 . Marche douze heures. — 1 er juin. Areg ei Chaban, grande plaine sans végétation. L oued el Djouf, quoique desséché, est abondant en fourrages, marche de douze heures. — 2. Dunes, marche de onze heures. — 3. Bir Ounan, marche de treize heures. Le docteur Lentz fait ici la remarque intéressante et conforme à la théorie que nous soutenons que partout où les dunes existent, il y a eau et végétation. — 4. Marche treize heures. — 5. Marche treize heures. Fourrages, dîmes, blocs de pierres. — 6. El Djemia, marche quinze heures. Fourrages rares, plaine d'alfa. — 7. Oued el Hadjar, marche quatorze heures. Température + 42°, plaine d'alfa. — 8. Marche douze heures. Alfa, dunes. — 9. Araouan, marche cinq heures. Dunes, puits nombreux et riches en eau. Ville ouverte, cent cinquante maisons dispersées dans les dunes, aucun pâturage, pas de végétation à grande distance, ouragans fréquents, pays très malsuin et climat très dur. Tous les moyens d'alimentation sont tirés de Tombouctou, c'est le passage forcé des caravanes entre Tombouctou et l'oued Noun, Tendouf, oued Draâ, Tafilalet, Ghadamè>s
et des caravanes de sel de Taoudeni. Les caravanes doivent payer au cheikh des Bcrabich pour chaque chameau chargé d'étoffes, sept mitkal d'or et cinq pour ceux chargés d'autres articles (sucre, thé,bougies, etc.). En échange, les Berabich les défendent contre les Touaregs jusqu'à Tombouctou. Les caravanes chargées de sel et venant de Taoudeni ne paient pas de droits. La tribu des Berabich habite les euvirons d'Arouan, ils sont généralement prévenants et ne montrent pas le moindre sentiment d'hostilité. Cependant ce sont des Berabich qui ont assassiné le major anglais Laing. Le docteur Lentz a aussi trouvé à Araouan un des assassins de M ,l€î Tinné. — Du 10 au 26 séjour. — 26. Marche de treize heures. Commencement des forêts d'acacias mimosas d'El Azaouad, plaine de sable couverte d'alfa. — 27. Chamra, marche de treize heures. — 28. Hasseini, marche de quinze heures. Alfa et mimosas. — 29. Bou Kassar, marche de treize heures. Végétation plus abondante, on commence à sortir du désert. — 30. Kadji, marche de seize heures. Quantité de puits, entre autres le puits Tanouhant, dunes, végétation abondante. — 31. Tombouctou, marche de dix-sept heures. Mimosas, zone stérile. Tombouctou est à environ quinze kilomètres de la rive gauche du Niger, altitude 245". Climat malsain pour les Européens, fièvres, aucune verdure, pluies abondantes. La ville forme un triangle dont le sommet est tourné vers le nord. Population instruite, relativement civilisée, composée des éléments les plus divers : Arabes, Marocains, Nègres du Soudan, Touaregs, gens de Bornou et de Sokoto, Arabes du Sahara occidental, de l'Algérie, de Tunisie, de Tripoli, etc. Neuf cent cinquante maisons, vingt mille habitants et quelques centaines de paillotes de nègres. Elle est divisée en sept
quartiers et a sept mosquées. Tombouctou est un grand marché, un point de réunion où les négociants échangent les produits du nord contre ceux du sud. Elle n'appartient à aucune puissance. Les Touaregs et les Foulanes se disputent constamment le droit d 'y prélever des impôts, sans prétendre au gouvernement de la ville. Ce n'est pas un lieu de production et de fabrication,
Fkmmf. Ouled S,
mais un entrepôt. On y trouve des objets fabriqués en cuir de mouton et de chèvre très bien tanné, qui proviennent des villes du royaume de Massima. Des chapeaux de paille, des poteries Touaregs, des pantoufles de cuir et des fusils marocains.
La ville faisait autrefois un grand commerce de l'or qui lui vient de Bambouck et du Bouré. Mais il a beaucoup diminué.
Unarticle important est formé par les grandes che-
mises bleues garnies de broderies de soie très originales, les épaisses couvertures teintes en bleu pâle, les pantalons d'étoffes bleues à lisières brodées. Tous ces articles viennent en grande partie de Sansandig et des autres villes du Niger. La fabrique anglaise tend à remplacer ces produits. Ces chemises sont très répandues dans tout le Soudan occidental et même dans le sud de l'Atlas. Le commerce du sel est très important à Torabouctou, ainsi que celui de la noix de Kola. Elle vient des côtes de Sierra-Leone et du nord de l'empire des Achantis. Elle remplace pour les indigènes le thé et le café.
On ne cultive à Tombouctou et dans ses environs aucun produit de jardinage ou des champs. Tout vient du dehors. Parmi les produits alimentaires sont : les grains, le froment, le sorgho, le riz et le maïs cultivés, au Soudan, le beurre végétal, les épices, le poivre, le piment, les oignons. On y trouve aussi du poisson du Niger, des pigeons, des poules et de la viande de mouton et de chèvre .
Parmi les marchandises importées d'Europe, les plus importantes sont les draps et les cotonnades bleues, le thé vert, le sucre, les bougies, les dattes, le tabac, ainsi que les verroteries et les pierres précieuses.
A Tombouctou, la sécurité manque presque toujours à cause des luttes incessantes entre Touaregs et Foulanes. De plus, l'intolérance religieuse des Foulanes est redoutable au plus haut point pour les étrangers et surtout pour les Chrétiens.
Les environs de Tombouctou surtout vers Test sont très peuplés. Les Berabich y ont une grande partie de leurs troupeaux, de leurs douars et les Touaregs s'étendent non loin vers l'est et le nord-est.
Ainsi donc le docteur Lentz a mis, à partir de Ten-
douf, quarante jours pour arriver àAraouan et à partir de l'oued Draa, quarante- cinq, li a rencontré de l'eau tous les trois ou quatre jours au plus, du fourrage et des végétaux partout, excepté dans la traversée des Hammadas et à Araouan, dont le séjour est des plus pénible pour les Européens. La grande difficulté ne vient pas du terrain, mais du manque de bonne foi des indigènes et de leurs habitudes invétérées de vol et d'assassinat. A partir d' Araouan, il n'y a plus à parcourir que deux cents kilomètres pour arriver à Tombouctou.
BORDJ DE C.HALLALA, SUD OlUlUIS.
Notre compatriote, René Caillé, avait, avant le docteur Lentz, suivi aussi une grande partie de cet itinéraire. Parti de Tombouctou, il était passé par Araouan et par les puits de Telig, de là il s'était dirigé sur le Tafilalet où il était heureusement arrivé.
Ces routes ne présentent pas de bien grandes difficultés, mais elles partent du Maroc, sont hors de notre action et la partie nord, jusqu'à Taoudeni et Araouan, ne peut être utilisée par nous.
Les populations qu'elles traversent, sont absolument en dehors de notre influence et il est certain que de longtemps nous ne pourrons nous en servir. Nous pouvons admettre avec certitude que le Maroc ne manquerait pas, par des émissaires, d'exciter ces populations à attaquer tous ceux qui essayeraient d'en tirer parti.
Mais ces routes aboutissent à un point essentiel, Tombouctou, vers lequel le Sénégal marche aussi de son côté ', et où l'Algérie doit lui tendre la main. C'est là, que l'union de ces deux contrées doit se faire et nous ne devons pas reculer devant des difficultés dont il est possible de triompher.
Il serait juste au point de vue géographique de prendre le point de départ dans le sud de la province d'Oran à travers le Touat, mais le Touat est encore aujourd'hui un pays hostile et qui ne nous livrerait pas passage. Nous établirons donc nos routes à partir d'Ouargla, c'est-à-dire du sud de la province d'Alger.
Mais avant de les décrire, il est nécessaire de nous arrêter un instant pour jeter un coup d'œii sur la situation de notre voisin de l'ouest, et en conclure notre ligne de conduite avec lui.
Le Maroc présente peu d'unité, le gouvernement est faible, arriéré et n'exerce pas sur le pays une action régulière et égale, sa puissance en s éloignant du centre s'affaiblit et même s'éteint. Les portions éloignées sont plutôt liées au centre par le fait de l'origine du Sultan, que soumises à son gouvernement ; c'est un lien religieux plutôt que politique, et ce lien bien souvent a failli se rompre. Si l'action directrice du gouvernement est faible, le sentiment religieux est grand. C'est le
i. Et où môme dans ces derniers lemps il est parvenu à conduire une canonière montée par M. le lieutenant de vaisseau Garon.
Maroc, qui pour une graude partie du monde musulman. a le monopole de donner la note doctrinale. C'est lui
qui est le principal berceau* des ordres religieux. Comme nous V avons vu dans les premiers chapitres, les doctrines de ces nombreux ordres sont pour la dynastie une obligation de luttes perpétuelles et toujours un danger. Aussi l'idée bien naturelle d'en fonder un pour sa défense, a-t-elle amené la création de l'ordre de Mouley Taïeb. — Le premier Cheikh de Tordre fut Mohammed ben Abdallah, descendant lui aussi, en ligne directe de Idris, qui a donné son nom à la dynastie des Idrissites. C'est lui qui bâtit la zaouia devenue célèbre de Ouazzan qu'il appela Dar el Daman, maison de la sûreté.
Le troisième Cheikh de l'ordre fut Mouley Taïeb, qui par sa sainteté et ses miracles joua un rôle si considérable que Tordre porte son nom. C'était, lui aussi, un chérif de la famille impériale. L'ordre a été en fait une véritable église nationale ayant toujours pour directeur un chérif de la même famille, par conséquent un proche parent du Sultan. La doctrine de Tordre paraît à première vue ne pas se séparer des doctrines des Qadrya et des Chadelya dont elle dérive, mais quand on va au fond des choses, on s'aperçoit que les Taïbya sont bien une association, religieuse dans ses pratiques extérieures, mais essentiellement politique dans son essence même comme dans son but secret. Le Deker est moins une oraison continue, qu'une série de demandes et de réponses, pouvant se transformer en signes de ralliement, en mots de passe, comme cela a lieu dans toutes les sociétés politiques secrètes. Les chefs de Tordre et ceux de la dynastie, sont unis par l'intérêt et par les liens les plus proches du sang. Aussi Tordre soutient la dynastie, mais avec la prétention d'influer sur sa direction et sa conduite. En principe, il soutient mais n'obéit pas, en fait, il a aidé puis-
samment la dynastie et de son côté la dynastie fait tous ses efforts, pour populariser la sainteté de Tordre et sa puissance spirituelle (commandant Rinn).
L'ordre de Mouiey Taieb ne nous a jamais été hostile. A l'époque d'Abd-el-Qader ben Mahi-Eddin , autour duquel se rangeaient les Qadrya dont il était moqadem, les Taibya ne lui ont pas prêté leur concours.
Il a aujourd'hui pour Cheikh, le Chérif Si Abd-el-Selam ben el-hadj-el-Arbi. C'est un homme jeune encore, marié à une Anglaise, et qui professe en apparence de l'admiration pour notre civilisation, et une sympathie particulière pour la France. Il a sollicité le titre de citoyen français, un de ses fils fait ses études au collège d'Alger, et enfin, il a obtenu dernièrement le titre de protégé français. C'est une attitude dont il est difficile de prévoir toutes les conséquences. Les autres ordres ne manqueront pas d'en tirer parti pour le discréditer, l'accuser de vouloir amener l'étranger, et lui enlever une partie de ses khouans.
On peut supposer que cette attitude est en partie la conséquence de ce fait que les adeptes de l'ordre sont nombreux en Algérie, où ils comptent vingt zaouias, trois cent un moqadems, quinze mille huit cent khouans officiellement déclarés.
La fortune de l'ordre dépend naturellement des dons de ses adeptes ; or, au Maroc, la population est généralement pauvre, malgré la fertilité de certaines parties du pays, et les ziaras (dons) des affiliés algériens ont pour le Cheikh une importance considérable. — Si le gouvernement de l'Algérie défendait ou gênait les perceptions, il enlèverait au Chérif d'Ouazzan une part considérable de ses revenus. Cette situation est susceptible d'avoir amené le désir de bonnes relations avec nous. Mais, malgré la puissance certaine de l'argent en
tous lieux, il y a, à notre avis, des raisons plus hautes. D'abord, l'attrait de la civilisation, la vue de nos puissants moyens d'action, de nos télégraphes, de nos chemins de fer, de notre matériel naval, de notre puissance industrielle ; ce sont là, pour des esprits occupés de hautes idées de gouvernement, des faits qui ne peuvent que forcer l'attention.
En face des convoitises des gouvernements européens, des difficultés créées par toutes ces sectes toujours prêtes à la révolte, l'ordre, plus libre de son attitude devant la population que la dynastie, a cherché des relations avec la France et l'Espagne. Mais nous devons éviter tout engagement avec lui, car en dehors de sa sincérité fort douteuse, notre immixtion dans les affaires du Maroc serait une cause de dissentiments avec plusieurs nations européennes. Nous devons rejeter loin de nous Tidée émise par certaines brochures, de nous emparer, sous le prétexte de quelques difficultés de détail, de la portion du Maroc qui nous touche dans le sud. Ce serait sans aucun doute, ouvrir la succession. Si nous nous emparions sans son consentement dune partie de territoire (lors même que la possession de ce territoire, n'eut en fait, jamais appartenu au Maroc) les autres prétendants ne manqueraient pas de faire valoir leurs prétendus droits, et de réclamer des compensations. Mieux vaut aider franchement l'empire du Maroc à subsister, le garder pour voisin, et lui donner la certitude que nous ne voulons pas nous agrandir à ses dépens. Le fanatisme musulman, ses susceptibilités sans motifs, ont sur la dynastie, un poids trop considérable, pour qu'elle n'évite pas d'avoir l'air de lutter contre le mouvement et ne fasse pas quelquefois des actes absolument contraires à ses aspirations, à sa volonté . Longtemps encore, il passera dans ce peuple des courants de lutte et de
Mosquée de Sidi-Tsasu (Maroc.)
guerre, qui exigent de notre part les plus grandes précautions. L'acquisition d'In-Salah, du Touat, etc., nous créerait certainement plus de difficultés qu'ils ne valent, comme Ta très bien prouvé M. le lieutenant Lechâtelier dans la Revue scientifique.
Nous n'avons d'ailleurs à craindre du Maroc que des hostilités partielles, telles que celles des O d Sidi Cheikh, des Badjouda d'In-Salah, mais non une lutte d'ensemble. Les Taibva, comme ils l'ont fait autrefois feront toujours, à moins d'événements extraordinaires dans une mesure utile, contrepoids à tous les autres ordres, qui sont leurs rivaux ou leurs ennemis politiques.
11 est du reste sensible depuis quelques années que tout le long de la frontière les intérêts musulmans du Maroc se mêlent davantage aux nôtres, et amèneront peu à peu le besoin de relations plus étendues. Notre seul desideratum doit être de poursuivre ce mélange d'intérêts et d'accentuer l'apaisement.
Aussi longtemps donc que durera la dynastie et la puissance des Taibya nous aurons intérêt à ne pas leur créer des difficultés et à respecter la situation actuelle — Nous ne devons pas ajouter foi non plus aux bruits qui nous représentent l'ordre et la dynastie en état de brouille . Ce sont là choses passagères, fréquentes dans un pareil milieu et dépendant des personnalités qui disparaissent ; leurs intérêts sont trop identiques et ils sont entourés de trop d'ennemis pour ne pas être toujours prêts, même en jouant des rôles en apparence opposés, à la réconciliation et à l'action commune.
Notre but doit être évidemment l'introduction des télégraphes, des chemins de fer, du commerce, de l'industrie en ce pays, les populations ont tout à gagner à ce nouvel ordre de choses ; mais elles sont loin d'en avoir le sentiment et le désir. Elles y sont absolument
réfractaires . Quant à ceux qui les gouvernent ils sont encore loin de croire qu'ils trouveraient dans cette voie la sécurité. 11 faut savoir être patients et attendre tout du temps .
Dans ce moment, il semble se préparer au Maroc des événements graves dont on doit soigneusement surveiller le développement et contre lesquels on doit sur la frontière être prêt à prendre les précautions nécessaires. L'attitude personnelle du Chérif d'Ouazzan lui a fait perdre beaucoup de son prestige, son mariage a soulevé contre lui bien des répulsions et sa nullité diminue l'importance de Tordre . D un autre côté son manque de tenue et son ambition apparente ont blessé l'empereur du Maroc... L'empereur par suite semble s être rapproché des Derqaoua et peut-être devons nous nous attendre à les voir pendant quelque temps donner la direction et la note politique. Mais cela ne durera pas longtemps, car ce sont aujourd'hui plus que jamais des fous en politique et promptement il lui faudra contre eux trouver des appuis 1 . Il reviendra alors à la tradition de sa race .
Revenons maintenant aux routes de cette contrée. La première emprunte, pour arriver à Tombouctou, une partie de celles décrites par le docteur Lentz et par René Caillé et aussi par les indications du docteur Barth et celles de Henry Duveyrier. C'est la partie qui s'étend de Mebrouck à quelques jours de Taoudeni ou Telig par Mamoun, Bou-Djebeha à Araouan. D'Ouargla ou du Mzab, la route est jalonnée par Goléah où déjà nous avons étendu notre autorité et occupons un poste pendant une partie de l'année. De Metlili, dernière
1. Des nouvelles récentes confirment ces assertions, et l'empereur du Maroc est en ce moment en lutte avec les Derqaoua.
ville du Mzab à Farès Oum el Lii, près d'In-Salah, par Goiéah, l'itinéraire est le suivant:
De Metlili à Sebscl, 14 kilomètres. Eau abondante, fourrage abondant, terrain pierreux mais facile. — Bir el Khenfous, 30 kilomètres . Eau abondante, fourrage abondant, terrain facile mais pierreux. — Sidi Ali ben Mahmed, 45 kilomètres. Eau abondante, fourrage abondant, terrain facile mais pierreux. — Hassi Berghaoui, 18 kilomètres. Eau très abondante, fourrage abondant, terrain facile mais pierreux. — Garet el Raoua, 30 kilomètres. Pas d'eau, fourrage abondant, terrain facile mais pierreux. — Zirara, 30 kilomètres. Eau très abondante, fourrage abondant, terrain facile mais pierreux. — Garet el Beidha, 30 kilomètres. Pas d'eau, fourrage abondant, terrain facile, dunes. — El-Goléah, 30 kilomètres. Eau très abondante, pas de fourrage ni de bois, dunes. — El Kocheibat, 24 kilomètres. Eau très abondante, fourrage abondant, dunes. — Guern el Chouf, 24 kilomètres. Pas d'eau, fourrage abondant, dunes. — El Meksa, 24 kilomètres. Eau et fourrage abondants, dunes. — Oued Chebbaba, 30 kilomètres. Eau et fourrage abondants, terrain pierreux. — Oued Seder, 30 kilomètres. Pas d'eau, fourrage abondant, terrain pierreux. — Geber el Chambi, 30 kilomètres. Pas d'eau, fourrage abondant, terrain pierreux. — Oued el Assel, 30 kilomètres. Eau quelquefois après les pluies, fourrage abondant, terrain pierreux. — Oued elDiss, 30 kilomètres. Eau quelquefois après les pluies, terrain pierreux. — Tiliamsin, 30 kilomètres. Eau abondante, fourrage abondant, terrain pierreux. — Adgelman, 30 kilomètres. Eau abondante, fourrage abondant, terrain pierreux. Hassi Mongar, 30 kilomètres. Eau abondante, fourrage abondant, terrain pierreux à 6 kilomètres d'In-Salah.
Total 539 kilomètres. Partout du fourrage, du bois et un seul passage de 120 kilomètres sans eau, de l'oued Chebaba à Tiliamsin.
D'après une autre indication donnée par M. Lechâtelier, lieutenant chef du poste d'Ouargla, dans sa description de l'oasis d'In-Salah, publiée par Fontana et C ie , Alger, il y aurait dans une petite rivière, nommée Oued En Nzou, au sud de l'oued Chebaba, une source alimentant un ruisselet au confluent de cette rivière et de l'oued Mya et alors l'itinéraire à partir de l'oued Chebaba deviendrait ;
Oued Chebaba, 30 kilomètres. Eau et fourrage abondants. — Oued Seder, 30 kilomètres. Sans eau, fourrage abondant. — Geber el Chambi, 30 kilomètres. Sans eau, fourrage abondant. — Oued En Nzou, 30 kilomètres. Eau et fourrage abondants. — Oued Tiliamsin, 10 kilomètres. Eau abondante, fourrage abondant.
— Oued Ethel, 37 kilomètres. Eau et fourrage abondants.
— Mguisem, 45 kilomètres. Eau et fourrage abondants.
— Aïn Melah, 10 kilomètres. Eau et fourrage abondants. — Farès Oum el Lil, 75 kilomètres. Eau et fourrage abondants. Mais cela demande confirmation, et il ne serait peut-être pas prudent de se lancer sur cette route sans autres renseignements.
La distance est un peu plus longue, mais on débouche plus loin d'In-Salah, à 100 bilomètres, ce qui est plus avantageux. Les puits sont plus nombreux sur la route.
D'après ces calculs nous sommes ici à 600 kilomètres de Metlili. Cet itinéraire ne présente pas de difficultés. Les dangers matériels résultant du manque d'eau, de la sécheresse, du manque de fourrages, n'existent pas surtout si l'on songe aux perfectionnements apportés dans l'outillage de nos colonnes depuis l'époque de nos premiers voyages dans le Sahara et étant donné que
nous ne marchons que pendant l'hiver ; mais il est bien certain que nous ne pourrions jamais utiliser ces routes sans une expédition militaire qui nous les ouvre, il vaut donc mieux renoncer, au moins momentanément, aux avantages qu'elles présentent au point de vue de la direction et des facilités et chercher une solution plus facile en ce moment.
En effet cet itinéraire conduit à In-Salah et il se présente là une difficulté assez grave. In-Salah a été décrite dans de grands détails et par conséquent es* connue. C'est une agglomération de villages où quelques marchands d'esclaves ont acquis grande fortune et influence. En avant de tout groupe de population ils occupent le dernier point habité de ces régions et par conséquent sont en possession de tout le commerce qui s'y fait. La hideuse traite réparait ici et sous le patronage des Touaregs, les commerçants de Rdamès, de Tripoli, et d'In-Salah s'enrichissent par la vente de leurs semblables, volés dans le Soudan.
Il est vrai, le nègre, une fois entre les mains des musulmans n'est pas maltraité et fait pour ainsi dire partie de la famille où il est traité plus en serviteur qu'en esclave. La traite, vue à travers les conditions de vie assez douce qu'ont ces nègres, ne parait pas ce qu'elle est, la chose la plus hideuse qui existe. Mais il faut la considérer à son point de départ, c'est-à-dire examiner les moyens par lesquels les traitants s emparent des nègres? comment s'accomplit la traversée de ces solitudes qui les séparent des marchés où ils les vendent ? A quelles tortures sont soumis ces malheureux ? A ces questions on est obligé de répondre que les nations civilisées doivent mettre un terme à ces horreurs. Il est bien certain que cela n'est pas possible, sans une lutte grave avec les musulmans, qui sur toute la surface
de l'Afrique, pratiquent cet ignoble métier, mais cette lutte est forcée, inévitable.
C'est là une question majeure pour toutes les nations, qui marchent à la conquête de ce vaste continent, car toutes se heurtçnt à l'hostilité du musulman et à la traite. Devant la grandeur delà tâche et les immenses résultats à en retirer, que ne laissent-elles de côté leurs haines séculaires pour entreprendre de civiliser ces millions de créatures, pour fertiliser ces vastes contrées. Que chacune, partant d'une des extrémités de ce vast9 continent marche vers le centre où toutes se donneront la main quand la tâche sera achevée. Il y aura aussi beaucoup d'hommes à sacrifier, beaucoup d'argent à dépenser, mais le but atteint aura produit de bien grands résultats.
Les chefs d'In-Salah, masqués sous les dehors du fanatisme religieux le plus exalté, en réalité poussés par la crainte de voir notre influence faire cesser leur ignoble commerce, se posent en ennemis acharnés. On retrouve la main d'Abd-el-Qader ben Badjouda, leur chef dans tous les meurtres et tous les assassinats dont nos voyageurs ont été victimes, aussi bien dans l'affreux massacre de la mission Flatters que dans celui de M. Palat, et des Pères blancs. 11 a été l'agent le plus actif de la ligue qui unit les Senoussya, les Touaregs et les gens d'Jn-Salah pour nous fermer le passage et mettre à mort tous ceux qui tomberont entre leurs mains, de même Abd-el-Qader ben Badjouda étend son action malfaisante jusqu'au Sénégal où on trouve son nom mêlé à toutes les prédications de révolte et de guerre.
Nous ne pouvons pas admettre que de petites tribus à peine en état de mettre trois cents ou quatre cents fusils en ligne limitent notre possession au sud et disent: les Français n'iront pas plus loin ! On a proposé diffé-
rents moyens pour avoir raison de cette hostilité, entre autres de jeter sur cette oasis une razzia faite par des moyens indigènes.
Ce serait un acte inutile d'abord, même mauvais en ce qu'il perpétuerait les habitudes enracinées de massacre et de pillage qui ont ruiné le pays. Point de razzias, point de massacres, point de batailles. Les Français dans ce pays ne doivent faire usage de leurs armes que lorsqu'ils y sont contraints pour se défendre.
11 faut cependant absolument pénétrer dans ces régions et obliger tout le monde à mettre bas les armes et rendre tout brigandage impossible. Ce sera une police difficile à faire, mais nous y aurons des auxiliaires et les serviteurs ne nous manquerons pas.
Il faut dominer In-Salah. Depuis les assassinats dont il s'est rendu coupable, Abd-el-Qader ben Badjouda a voulu se couvrir derrière le sultan du Maroc et prétendre faire partie de l'empire de l'Ouest. Le sultan marocain n'a jamais été le chef de ce pays pas plus que du petit royaume de Sidi-Hecham, 11 y a certainement, comme descendant du Prophète, une action religieuse, mais l'influence du souverain est nulle au point de vue de l'autorité et de l'administration. Du reste, qu'importe le point même d'In-Salah, il y a là vingt villages et la maison isolée d'Abd-el-Qader ben Badjouda n'est pas une forteresse dans laquelle il restera à notre approche pour nous en faire faire le siège . 11 nous suffit de nous diriger vers un point quelconque du bas-fond où est ln-Salah, soit Farès-Oum-Lil ou Hassi Mongar.
Une fois là toutes les difficultés disparaîtront et notre présence amènera la solution sans que nous prenions possession complète du pays. Il nous suffira qu'il quitte le pays et soit remplacé par un chef ami. Il n'y a à changer que quelques personnalités compromises
et à constamment exiger Tordre, la paix et le respect du bien d'autrui. Notre ennemi, l'allemand Gérard Rollfs dit en parlant du Touat : « C'est à la France qu'il incombe d'entrer en relations avec ces populations dont le pays est une étape nécessaire entre l'Algérie et le Soudan. Pour parvenir, on devra profiter du besoin de céréales, qui se fait toujours sentir dans les oasis, et chercher, par l'attrait du commerce et de l'industrie, plutôt que par les armes, à s'attacher ces populations si jalouses de leur indépendance.
Ce point d'In-Salah est essentiel et tant que nous n'y aurons pas fait sentir notre influence, il faut renoncer à nous servir des routes dont il est en réalité le point de départ. De là plusieurs directions conduisent dans
Les deux premières traversent le bas -fond (Reg) d'In-Salah par Agabli, puis la Hammada nommée Tanesrouft et aboutissent à Mebrouck, point connu de la route suivie par le docteur Lentz et René Caillé.
L'an dernier (1886) une tribu de Rerabich 1 . remontant vers le nord est venue s'installer sur le territoire des Taïtok fraction des Âhaggar au Baten Ahenet. Les renseignements qui sont parvenus de différents côtés ne sont pas absolument d'accord sur l'importance de cette fraction, les uns disent, qu'elle monte jusqu'à mille tentes, possédant de nombreux troupeaux; d'autres disent sept cents, mais tous, en somme, donnent un chiffre considérable de chameaux, de chevaux et aussi d'hommes armés.
Les causes de cette migration sont restées inconnues.
K. Les Berabicb sont des tribus berbères peu connues, et dont l'existence a été signalée par les voyageurs René Caillé, Barlh et Lentz. Ce dernier attribue à une de leurs fractions l'assassinat du major Laing.
Nous savons seulement que sa venue a été l'objet de négociations avec les Touaregs Ahaggar, qui naturellement se sont partagés sur la question de l'autoriser à s'installer dans le pays. Le chef des Ahaggar, Ahitaghel a fait décider la question en leur faveur et a fait conclure avec eux une alliance défensive dans le cas de lutte avec les Français. Us sont convenus d'apporter aux Ahaggar le concours de mille fusils et de quatrevingts cavaliers.
Camp de Méchéria, Sud Ofuni
Malgré cet appoint sérieux pour une lutte dont les Ahaggar out toujours peur par suite de leur conduite envers le colonel Flatters, la venue de ces étrangers est l'objet de nombreuses récriminations de la part d'un grand nombre de Touaregs, qui disent leur pays beaucoup trop pauvre, pour en partager les ressources avec qui que ce soit et par les gens d'In-Salah, qui trouvent aussi, qu'ils ont déjà à compter avec un bien grand nombre de nomades, dont les exigences croissent naturellement avec la puissance. Déjà les Ouled Ba
Hammou (nomades d'In-Salah) étaient en nombre bien inférieur vis-à-vis des Ahaggar, et naturellement ils sont peu désireux de voir des étrangers s'installer, à leur porte, dans ce pays où tout étranger est forcément un ennemi.
Pour nous ce renfort de quelques combattants est de, peu d'importance; notre discipline et notre armement n'ont pas à compter le nombre de ceux qui voudront nous faire face, plus il y en aura, s'il y a combat, plus la déroute aura de retententissement et notre intérêt supérieur, bien compris, doit nous porter à désirer le peuplement du Sahara.
Mais la venue de ces étrangers a, sous un autre point de vue, une bien autre importance.
D'après ce que nous savons sur ces tribus des Bérabich, elles occupent le pays, au nord de Tombouctou, entre cette ville et Araouan. Ils se livrent au commerce des esclaves, et à celui du sel qu'ils extraient des mines de Taoudeni, et qu'ils transportent sur les marchés du Soudan. Leurs terrains de parcours sont situés dans l'Azaouad, et les Ksours de dépôt qui relèvent de leurs tribus sont: El Mebrouck, El Maamoun, Araouan, Bou Djebeha, Taoudeni, etc..
Nous n'avons que des indications sans précision, sur la route suivie par cette migration importante. Les seuls renseignements parvenus, disent que de El Azouâd, elle a suivi la route qui, par Mebrouck, conduit à Salé. Salé est un village de la fraction des Ouled-Sidi-el- Habib du Touat, à trois ou quatre jours d'In-Salah.
Trois points seulement sont indiqués : Azaouad, Mebrouck et Salé. Azaouad est une vaste contrée dont Araouan, Bou Djebeha, Mamouu, Mebrouck sont des étapes. Ce dernier point à une importance capitale reconnue ; c'est là que se bifurquent les routes qui con-
(luisent d'un côté à l'Océan par Taoudeni, Teghaza, Tendouf, Tezounin et Aguetan, en traversant les dunes d'Iguidi, et de l'autre au Touat à travers le Tanesrouft.
Ces dernières sont, à notre connaissance, au nombre de trois, qui sont :
1° Mebrouckk Takabert, Gour, Moubarikat, Djedeyded au bord sud du Tanesrouft, Hassi ouled Mouloud.
2° Mebrouck, W Emboureg, AinGhanemaubord sud du Tanesrouft, H 1 Azenazzan, llassi Ouallen, H* Immeraguen.
3° Mebrouck, Taounant, Maïla, h\ Taboraq, In Denan, au bord sud du Tanesrouft, In-Zizé, Tirhehomin, etc.. Par laquelle de ces routes sont-ils passés? Probablement, par une de ces trois dernières, mais toutes trois traversent le Tanesrouft, qui a la réputation d'être un hammada redoutable, un désert sans ressources dans lequel les gens du pays ne s'aventurent pas sans terreur et qui est réputé comme servant de tombeau aux imprudents qui s'y risquent. S'il a été traversé, par une migration aussi nombreuse, comprenant assurément des femmes, des enfants, des troupeaux en grand nombre, sa légende de désert inhospitalier est fausse et il présente des ressources en eaux et en pâturages. . . Ou bien cette migration a suivi une autre route, en contournant le Tanesrouft à l'est, elle est venue passer par Timissao ln-Zizé.
Quoiqu'il en soit, ce fait prouve clairement qu'il y a entre le Niger et nos possessions sahariennes des routes plus riches en eaux, en pâturages et d'un parcours plus facile que nous ne le supposons, et il y a un intérêt évident à arriver à les connaître au moins d'une façon générale. 11 y a aussi à en conclure, que nous ne devons pas, d'emblée rejeter l'espoir d'avoir des relations avec ces pays lointains. Puisque le parcours en est possible
à des tribus entières, il est forcément facile pour les caravanes de voyageurs et de commerçants.
Ces trois premières routes sont moins longues que celles suivies par René Caillé et il a mis quarante jours avec les séjours, soit trente-six journées de marche, pour aller de Mebrouck à Tafilet, il a trouvé dix fois des puits sur la route, soit en moyenne tous les quatre jours. Nous avons, quelques lignes plus haut, émis une hypothèse au sujet d'une quatrième route, qui mérite une attention particulière, et sur laquelle nous demandons la permission de nous arrêter.
Si on jette les yeux sur le croquis (personne ne peut prétendre à faire une carte de ces régions,) on voit que l'oued Saoura, suite de l'oued Guir, qui sort des sommets de l'Atlas marocain, se jette dans le bas-fonds qui commence à In-Salah au sud du Tadmayt. D'autres rivières, l'oued Massin, qui sort du Tadmayt, l'oued Akaraba, l'oued El Arak, l'oued Tirhejert, qui sort du sud du Mouydir et qui traverse le Baten Ahenet, l'oued Ahenet et l'oued Tahrirt coulent dans ce bas-fond. Ce bassin paraît fermé au sud par la chaîne du Tanesrouft qui se lie à celle du Tassili du sud, par conséquent, les eaux qui s'y déversent y sont retenues par cette ceinture de hauteurs, et sont absorbées par les dunes d'Iguidi. Nous savons que les dunes sont des réservoirs qui préservent les eaux de l'évaporation et les conservent ; nous en concluons que partout où l'on creusera le long des dunes on trouvera de l'eau : artésienne, si le réservoir des dunes est à une élévation supérieure au bas-fond, en contre -bas, s'il est inférieur. Cette théorie semble confirmée par ce qu'on dit d'In-Zizé. Il y aurait là des eaux abondantes, même des prairies marécageuses ou des lacs. En tous cas, l'eau n'est pas rare entre Agabli et In-Zizé et bien certainement, si on
avance la sonde à la main, partout, sur ce parcours, on la trouvera à peu de profondeur.
On peut, sans risquer de se tromper, affirmer que si Ton met Tordre et la tranquillité dans cette région à la place de l'anarchie, des guerres incessantes et des assassinats, qui y régnent en maîtres, on verra promptement les populations s'étendre et ce vaste pays se couvrir de palmiers... M. Henri Duveyriera, il est vrai, sur l'affirmation des Touaregs, admis que ces eaux s'écoulaient vers l'oued Draa. Cela ne paraît guère possible puisque cette rivière a sa source séparée de celle de l'oued Guir par une chaîne transversale ; après s'être séparées à une si grande distance, ces rivières ne peuvent se rejoindre à travers les dunes. En tout cas, les eaux ne peuvent toutes s'y rendre et, alors même que cela serait, elles sont obligées de traverser le bas-fond d'In-Salah et par conséquent assurent au pays une certaine fertilité et de l'eau en quantité suffisante .
C'est aussi ce que nous a démontré le voyage des Berabich. Ils se sont installés sur le Baten-Ahenet et y ont trouvé des moyens d'existence, c'est-à-dire de l'eau des ruisseaux et des pâturages. C'est du reste un fait tout naturel puisque le Baten-Ahenet est un relief important et est habité par les tribus de la confédération desTaitok qui est nombreuse.
Considérant le rôle joué par l'igharghar dans les chotts du sud de l'Algérie et convaincus que rien n'est isolé dans la nature, nous croyons fermement que l'oued Saoura produit en face de l'igharghar et en sens contraire les mêmes effets et nous disons : l'eau ne manque pas sur la route du Soudan. Il est vrai, les eaux de surfaces sont rares elles disparaissent promptement par l'évaporation, mais, sous le sol, partout
nous en trouverons, il suffit de creuser, le maréchal Bugeaud nous l'avait dit le premier.
Nous ne sommes pas seuls à émettre l'idée que l'eau est abondante entr In-Salahet In-Zizé, car nous trouvons dans Gérard Bollfs : (en parlant du Touat) « le pays est arrosé en partie par l'oued Saoura, en partie par les rivières, qui viennent du Tell français : car, si l'oued Namous, /'oued El-Kebir, l'oued Zergoun, ne parviennent pas directement jusqu'au Touat 9 ils continuent néanmoins leur cours souterrainement à travers les sables jusqu'à ce pays, où ils se rapprochent alors si près de la surface que les habitants puisent de l'eau au moyen des Foggara ou tranchées peu profondes et V utilisent pour la culture. Cette opinion est d'ailleurs appuyée par cette considération que tous les Foggaras sont dans la direction de l'oued Saoura, c'est-à-dire du nord-est au sud-ouest, que l'eau y augmente après les fortes pluies tombées dans le Tell et que dans cette partie du désert il ne pleut jamais assez pour amasser une semblable quantité d'eau sous les sables. »
D'In-Zizé, la route se divise, la première traverse le Tanesrouft dans sa partie la moins large et rejoint les routes précédentes. Le Tanesrouft du reste et le Tassili du sud ont un relief à peu près nul, et ne peuvent prétendre à être une ligne de séparation des eaux, c'est le Haggnr lui-même qui Test. Lorsque nous aurons fait l'effort indispensable pour lever les difficultés d'In-Salah, ce sera certainement une des plus favorables pour nous et assurément il ne faudra pas, d'Agabli à Mebrouck plus de 30 jours de marche. Gérard Bollfs n'en a même indiqué que 15 : mais probablement il n'a indiqué que des journées de méhari et les caravanes mettent assurément le double.
En ce moment même on fait au Sénégal de grands
efforts pour amener à Tombouctou une canonière française 1 . 11 résultera assurément de cette mission un arrangement quelconque, qui grandira, dans ces régions, l'influence française. Combien il est à désirer que du nord aussi des efforts constants nous mettent en mesure de seconder ceux qui viennent du Sénégal, que l'union s'établisse là. Les deux bouts de la route étant nôtres,
•Je M.ffCallnghan.)
il n'est pas possible de penser que nous n'aurons pas le courage de nous tendre la main ; mais il faut le point de départ, il faut pouvoir organiser nos caravanes, et pour cela nous ne saurions trop le répéter, il faut dominer à [n-Salah, L'autre route, qui part d'in Zizé,
1. Ces efforts ont réussi et la canonière y est heureusement arrivée.
contourne la pointe du Tanesrouft et passe entre lui et la pointe du Tassili du sud, à un point célèbre, nommé Timissao. Henry Duveyrier a indiqué sur sa carte, qu'on trouve à Timissao, sur les rochers, des inscriptions du temps de la conquête musulmane. A cet endroit aussi on voit les ruines d'un vieux château construit par les sultans du Maroc et qui servait d'habitation à une garnison chargée de protéger les voyageurs et de faire la police du Sahara. Timissao a donc été un point de passage très fréquenté et habité.
Ici il faut indiquer une opinion, qui a été émise dans ces derniers temps et qui peut aussi être soutenue. Timissao est évidemment situé dans un défdé qui sépare le Tanesrouft et le Tassili, on en a induit que les eaux versées, par toutes les rivières que nous avons nommées dans le bas-fond d'In-Salah, ont autrefois rompu le cercle qui les entourait et se sont créées un passage à Timissao. Il s'en suivrait évidemment que l'oued Saoura serait un affluent du Niger et que la route continuerait à être, le long de son cours, abondante en eaux jusqu'à son confluent avec le grand fleuve du Soudan. Que cette hypothèse soit vraie ou non, les eaux du sud du Haggar et du Tassili n'en vont pas moins au Niger et l'oued Tafassasset en est certainement tributaire.
De plus, que les eaux de l'oued Saoura aillent ou non au Niger, le col de Timissao est certainement franchi par l'oued In Amedjel ou Ahenet et par l'oued Tarhirt, qui sortent du Haggar. Après leur passage dans ce défilé où se dirigent-elles? Dans les dunes ou vers le Niger? C'est un point qui n'est pas acquis, mais la carte de Barth nous indique des vallées fertiles en végétation et nourrissant de nombreux troupeaux qui partent de Timissao et se dirigent vers le Niger, entr 'autres celle d'Erhasar.
Do Timissao la route continue sur Es Souk, ancienne capitale des Aouelimidden, aujourd'hui en ruines, et passe à Gounhan, à Tademekka, ville également en ruines etarrive à joindre le Niger à Gogo. Cette route est un peu plus longue que la précédente, mais elle parcourt un pays plus facile, croyons-nous, et aboutit à un autre point du Niger.
Gogo est l'ancienne capitale du royaume Sonrhaï, elle est aujourd'hui déchue, mais possède encore une riche plantation de palmiers, de tamariniers et de sycomores d'où s'élève la massive tour en ruines, dernier vestige de la grande mosquée où fut enterré Mohammed el Hadj Askia.
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