‹ La conquête pacifique de l'intérieur africain: ne?gres, musulmans et chre?tiensChapitre 24 sur 36 · Vallée de Tedek, village · texte numérisé non relu

Vallée de Tedek, village

9. Vallée de Seloufiet, village important. Barth considère cette vallée comme faisant partie du Soudan. Par conséquent Flatters, lors de sa mort, était à

quinze jours au plus du Soudan et avait franchi toute les difficultés du terrai». En effet, depuis Assiou, Barth n'indique plus aux gîtes d'étapes qu'il a trouvé de l'eau, il dit seulement que les orages sont journaliers et qu'il trouve de l'eau de pluie dans les ravins. Il indique aussi

Kkmxe arabe d'Ocargu. (IlfMin <\e M. Boulil de. MotUrit.)

une succession de vallées transversales coupées par la route. Ces vallées obligent à admettre deux hypothèses : ou bien elles courent parallèlement et se déversent chacune isolément dans les dunes, ou bien ce sont des affluents d'une rivière coulant dans un sens perpendiculaire, qui elle-même alors est un affluent du

Niger. Cette seconde hyphothèse nous ramène à croire que le col de Timissao donne passage à cette rivière qui, de là, se rend au Niger et récolte en route tous les affluents que Barth a indiqués. La sécurité de ces routes est loin d'être suffisante aujourd'hui, pour s'y aventurer sans une caravane nombreuse et bien armée. Il n'est même pas possible qu'il en soit autrement avant longtemps. Il faut évidemment pour cela, que le peuple Touareg change ses conditions d'existence et garantisse lui-même la sécurité des caravanes comme cela avait lieu autrefois. C'est une question à part que l'on peut essayer d'éclaircir en se rendant compte des moyens d'action dont on peut disposer contre eux. Ici nous n'entendons nous occuper que des difficultés inhérentes aux distances et à la géographie du pays.

En résumé, d'Ouargla par la Sebkha d'Amadgbor, il faut pour arriver au Soudan soixante jours de marche environ, à raison de trente kilomètres au maximum par jour, et il y vingt-quatre stations d'eau sur la route, c'est-à-dire presque partout. Deux distances considérables seulement sans eau : deux cent six kilomètres et cent quatre vingt-dix kilomètres. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, le lit de l'oued Mya dans lequel Flatters a voyagé donnera certainement beaucoup d'autres points d'eau si on les recherche. De plus le colonel n'a pas suivi la route la plus courte et il a voyagé par une année des plus sèches. Au milieu de la distance, un point remarquable Amguid, d'une richesse d'eau exceptionnelle et tout particulièrement placé au point de vue des relations pour être un jalon principal et un centre important.

Occuper Amguid ne serait à proprement parler pas une conquête, car il n'est pas absolument sur le territoire des Touaregs. Il est dans un territoire neutre entre

Chanibas et Touaregs et peut aussi bien être revendiqué par les uns que par les autres. Il est situé sur l'oued Tedjert, affluent de l'Igharghar, qui descend du Hoggar, à un point extrêmement remarquable. Là, près d'Amguid, riche en eaux vives, se réunissent àl'Igharghar toutes les eaux du sud et de Test du Mouydir qui y sont apportées par l'oued Gharis et l'oued Taghezal. Celles de l'Iraouen, celles du Tahohait par l'oued Iskaouen dont la source est un lac important où l'on voit encore des crocodiles et des poissons. La vallée de l'Igharghar au-dessous d'Amguid s'élargit et s'étend jusqu aTemassinin où il existe un puits artésien de douze mètres de profondeur seulement. Puits abondant qui arrrose des palmiers et des jardins. Au sud d'Amguid, et dans la vallée de l'Igharghar, Flatters a signalé l'abondance des eaux des Aguellachen, espèce d'étangs qui indiquent que l'eau affleure la surface du sol.

Nous pouvons donc affirmer que des Aguellachen à Temassinin on trouvera partout de l'eau entre la surface du sol et douze mètres de profondeur et que par conséquent tout ce pays est arrosable et cultivable et qu'il est possible en leur assurant protection de voir des populations Chambas, Ifoghas ou autres s'y établir et bientôt aussi des négociants Béni Mzab .

Amguid, si favorable au point de vue d'une installation et des cultures, est aussi favorablement placé au point de vue des routes du pays :

1° La route d'In-Salah à Rhatt et Hhadamés passe à Amguid ou près d'Amguid par le fameux col de Khencg el Adid. C'est une des grandes voies commerciales du Sahara ;

2° D'Amguid, en remontant l'oued Gharis et en descendant l'oued Tirhejert, dont les sources sont en face l'une de l'autre, on va à Timissao et on rejoint par con-

séquent les routes du Maroc à Tombouctou et celles de Tombouctou au Sud-marocain tout entier ;

3° En suivant l'Igharghar on arrive à Idélès ;

4° En tournant à Test le Hoggar on passe par Asben et Agadès, c'est la route du royaume de Haoussa par Sinder, la ville la plus commerçante du Niger et du Benoué, le point le plus important du Soudan ;

5° D' Amguid à Rhatt, capitale du Tassili et des Touaregs Asdjer, et au Fezzan ;

6° Par Temassinin à Ghadamès, au Fezzan et à Tripoli.

On le voit, dans tout le Sahara algérien, il n'est pas de point d'une pareille importance, on dirait qn'il a été placé là pour nous tenter.

Amguid est à environ sept cents kilomètres de Goléah, c'est-à-dire à vingt-cinq étapes; la route ne présente pas de difficultés, elle est jalonnée de distance en distance par des puits suffisamment abondants pour faciliter le voyage.

II 1 El Meksa; W Ras el Erg; H> Inifel; H 1 Mezzer, Insokki ; Tilmas Cédrat ; H 1 Messeguem ; Tilmas Haméïan et la Sobba de l'oued Iraouen.

D'Ouargla on peut aussi y arriver par Aïn Taïba, El Biodh, Temassinin, etc.

Si la France occupait ce point important quels seraient les résultats. D'abord elle couvrirait la tribu des Chambas et ferait cesser les hostilités qui viennent de recommencer entre eux et les Touaregs : son occupation amènerait forcément des relations avec ces tribus Touaregs et l'apaisement de toutes les querelles sahariennes, — et si autour de Amguid ces Sahariens voyaient des cultures, des plantations, un matériel de sondage faire jaillir l'eau et apporter dans le pays la fertilité, nous aurions certes un succès considérable et

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nous verrions les populations se rapprocher. Peut-être ce premier effort suffirait-il pour nous ouvrir la route entière jusqu'à Sinder...

Il est sage, il est logique de marcher eu avant et de sortir de l'espèce de stupeur causée par le malheur de Flatters. Il ne s'agit ici ni de batailles, ni de représailles, il s'agit d'avancer vers le Soudan, afin d'ouvrir la route vers ce riche et fertile pays au commerce algérien, de compléter la colonie et de lui assurer pour l'avenir d'immenses débouchés.

D'Ouargla part une autre route qui traverse le Tassili et par Rhatt redescend sur Àssiou. La vilje de Rhatt donne à cette route une importance particulière parce qu'il s'y tenait tous les ans un marché considérable et qu'autrefois les Touaregs A sdj ers étaient les convoyeurs des Algériens.

Cette route a été suivie en 1 858 par Ismaïl Bou Derba, interprète militaire, qui sous la protection des chefs Asdjers a pu séjourner quelque temps à R'hât. Le lieutenant-colonel Flatters la suivie aussi dans sa première expédition jusqu'au lac Menghough.

Nous en avons donné déjà dans ce chapitre le tracé jusqu'à Temassinin. A partir de ce point la route passe par :

21 k. Oued Djoua, végétation abondante. Pas d'eau. i k. Dans les dunes — —

28 k. Khanfoussa — —

20 k. Ain Tebalbalet — Puits excellents.

27 k. Dans les dunes — Eau.

35 k. Aïn el Hadjadj — —

24 k. O d Samen — —

24 k. O d Tegat — —

20 k. Tehentlemoun — Pas d'eau.

25 k. Lac Menghough. — Eau, poissons.

12 k. Oued Teterhassin — Eau.

20 k. Tchoubar — Source.

15 k. Ikessaren — Eau.

10 k. Il 'liât, petite ville. Plusieurs milliers de palmiers, maisons en pierres, huttes.

De Rhatt à Àssiou, nous avons l'itinéraire du docteur Barth :

1 er jour, à Barakat, oasis. Eaux abondantes, palmiers, à quelques kilomètres seulement. — 2 e jour, Issaien, à quelques kilomètres. Eau, végétation. — 3 e jour, vallée Erhasar N'Akarou, lacs. — 4 e jour, en route, végétation abondante. — 5 e jour, traversé des plateaux à 5000 pieds d'élévation. Crêtes du Tassili. — 6 e jour, vallée d'Egéri. Lac, oasis de Djanet, palmiers, habitations. — 7 e jour, vallée d'Edjender. — 8* et 9* jours, campé en route, désert pierreux (hammada). — 10 e jour, puits de Falcslès, eau abondande . — 11 e jour, en route, arbres, bois. — 12° jour, vallée fertile, arbres. 13 e jour, vallée de Ngakeli. Très fertile, ville de Tadent. — 14 e jour, vallée d'Àrokam. Fertile, puits. — 15 e jour, à la sortie du défilé. — 16 e jour, vallée d'Elaouen. Inscriptions et dessins. Puits d'Issala. — 17 e jour, orage, pluie. — 18 e jour, montagnes. — 19 e jour, Assiou.

Nous avons déjà donné le reste de l'itinéraire. Nous trouvons en tout environ deux mois de marche avec de l'eau et de la végétation partout, à part quelques journées. La partie la plus difficile est au départ d'Ouargla dans les dunes, où on a la certitude que chaque puits creusé,' donnera toujours de l'eau et, par conséquent, on peut rendre cette partie d'un parcours plus facile. Même d'après ce que nous avons dit du cours de l'Igharghar, du puits artésien de Temassinin et de ceux d'Ouargla, il est permis d'espérer que la

nappe artésienne y existe, et on doit désirer qu'on se décide à y faire au plus vite des sondages, au lieu de s'acharner à percer comme des écumoirs les bassins d'Ouargla et de Tuggurht

Ce n'est donc pas le terrain et ses difficultés qui arrêtent, ce sont des obstacles d'un autre ordre, et il faut en faire l'historique pour s'en rendre compte.

Lorsqu'on jette les yeux sur une carte du nord de

l'Afrique, on voit un partage qui a lieu de surprendre. L'Algérie est indiquée comme n'ayant point d'extension dans le sud.

La régence de Tripoli et le Maroc, se rejoignent au dessous de Goléah, et lui ferment le passage. Les Touaregs ou Imocharhs y figurent un vaste empire,

remplissant tout le Sahara central. Pourquoi cette limite?

Les Touaregs ne sont pas un empire ou un gouvernement, ce sont des tribus à peine liées entre elles par des arrangements passagers, comme Tétaient les Ouled Navls, les Chambas et autres. Par notre indifférence et notre abstention irraisonnée, Rhat est devenue, sous nos yeux, pays turc, et In-Salah, va devenir marocain. Entre les deux, In-Salah et Rhat, il existe deux puissants reliefs montagneux, épine dorsale du Sahara, et ligne de faite, séparative, des bassins de la Méditerranée, du Niger et de l'Atlantique. Ce sont les montagnes du Tassili et du Hoggar.

Elles sont habitées chacune par l'une des quatre branches, importantes de la tribu des Touaregs qui est. maîtresse de tout le Sahara, de l'Egypte à l'Atlantique, jusqu'au Soudan qu'elle a pénétré sur ses limites, nord et est.

Toutes les routes du Sahara sont tributaires de ces tribus, et nul ne peut le parcourir sans leur concours

et leur protection. Cette protection, il nous était facile de l'obtenir, par l'influence de l'ordre des Tedjini dont nous n'avons pas encore parlé, et dont il faut dire quelques mots, pour faire comprendre le rôle particulier des Asdjers.

Il fut fondé en 1778, par Si-Ahmcd-el-Tedjini, dans le sud de la province d'Oran à Bou-Semghoun. Il acquit promptement une importance extrême et devint une véritable puissance. Aussi il fut continuellement en lutte contre les Turcs et eut à soutenir une guerre célèbre contre l'émir Abd-el-Qader-ben-Mahi-Ed-din. Mais ce n'est pas au point de vue de sa puissance guerrière, bien réduite dans le sud de l'Algérie et de la Tunisie, que nous voulons étudier cet ordre, et nous nous bornerons à prendre dans le livre de M. le commandant Rinn quelques passages particulièrement intéressants pour ce que nous voulons établir.

« Cet ordre a une physionomie toute particulière, qui doit fixer notre attention. D'abord il avait son siège au milieu de nos possessions, et, de plus, c'est le seul qui, par ses statuts mêmes, ne pouvait avoir (T attaches avec les autres ordres religieux de l'Orient et du Maroc. Le point principal du règlement particulier que leur imposait le Cheikh, sous peine d'expulsion et de malédiction, fut de ne jamais s'affilier à un autre ordre religieux. De sorte que, où l'ordre des Tedjinya existe et prospère, nous n'avons pas à craindre la pénétration des autres ordres religieux ennemis. L'ordre, par le fait, subit les mêmes oscillations que nous ; où s'impose le Senoussya, le Tedjinya disparait et cède le terrain, et réciproquement. Pour être dans le vrai., nous sommes obligés de reconnaître que, dans ces derniers temps, il a perdu beaucoup de terrain. Les Tedjinya ont toujours refusé à leurs khouans de se mêler à des actes hostiles

contre nous. La première preuve en a été fournie pendant nos guerres contre Abd-el-Qader-ben-M ahi-Ed-din. L'Émir invita le chef des Tedjinya, à se joindre à lui et à lui apporter son concours contre nous. Le chef lui répondit : « Je désire rester dans le calme de la vie religieuse, et ne m 'occuper que des choses du ciel. Je n'ai d'ailleurs ni la force, ni l'influence qu'on me suppose, et s'il est dans les desseins de Dieu, qui a amené les Français en pays musulman, de les chasser et de leur faire repasser la mer, il n'est pas besoin de mon bras pour l'accomplissement de cette sainte œuvre. Le calme de la vie religieuse dans lequel je me suis retiré m'a fait contracter l'obligation et le devoir de diriger dans le respect de Dieu ceux qui me sont attachés, et de les maintenir en dehors des conflits temporels, dont on ne saurait prévoir la fin. » Et cette réponse, qui établit absolument que l'ordre ne se battra pas contre les Français, a eu la consécration d'une défense héroïque d'Aïn-Madhi, oii l'ordre, réduit à ses seules forces, a résisté huit mois à toute la puissance d'Abd-el-Qader, et a fait sombrer sa fortune, en prouvant que tous les musulmans ne se ralliaient pas à son étendard, ne le reconnaissaient pas pour chef, et en faisant naître aussi contre lui l'accusation méritée d'orgueil et de déloyauté. Peut-être les chefs des Tedjinya avaient-ils eu la juste perception de nos moyens et de notre puissance, ou bien, fatigués de leurs luttes constantes contre les Turcs, éprouvaient-ils pour nous une certaine reconnaissance de les en avoir débarrassés? Toujours est-il qu'ils étaient au fond sympathiques à notre établissement. Ils blâmaient hautement les résistances qui nous étaient opposées sur certains points du pays, et ils disaient aux musulmans que notre autorité, qui respectait leurs croyances et s'appuyait sur la justice et l'équité, devait être acceptée jusqu'à ce

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que les temps fixés par Dieu pour notre départ fussent arrivés.

Dans toutes les occasions, nous les avons vus fidèles à cette doctrine.

En 1 844, lorsque le duc d'Aumale marchait sur Biskra, ils répondent aux nomades qui veulent combattre et leur demandent conseil: « C'est Dieu qui a donné aux Français, l'Algérie et tous les pays qui en dépendent. C'est lui qui protège leur domination. Restez donc eu paix, et ne faites pas parler la poudre. Dieu vous a délivrés de vos oppresseurs, qui ne connaissaient d'autre règle que la violence. Laissez faire aux autres ce qu'ils veulent, car ils paraissent, quoique infidèles, avoir pris le chemin de la justice et de la sagesse, par lequel fructifiera le bien de tous. Le droit suit le droit, tout ce qui vient de Dieu doit-être respecté. »

En 1854, le colonel Desvaux, dans sa marche sur Tuggurth et sur le Souf, trouva chez le Cheikh des Tedjinya, Si Mohammed el Aïd, et dans sa Zaouia de Temaçin, l'appui le plus loyal et le plus constant.

Henry Duveyrier nous a raconté dans son livre, que le chef de l'ordre, au moment où il partait pour son grand voyage chez les Touaregs, l'avait publiquement couvert de sa protection en lui donnant son chapelet et le recevant par le fait khouan de l'ordre, et en appelant sur son voyage toutes les bénédictions du ciel. Il ne paraît pas qu'il soit possible au chef d'un ordre musulman de donner une plus grande preuve de tolérance et d'intérêt.

Le chef de l'ordre a donné aussi au colonel Flatters une preuve manifeste de sa bonne volonté, en le faisant accompagner par un moqadem de son ordre, le cheikh Àbd-el-Qader ben Merad. Ce malheureux fut massacré traîtreusement le 10 mars par un homme des Haggars,

nommé Tissi Ouled Chickat, alors qu'il était envoyé en parlementaire par M. de Dianous. Il mourut en invoquant en vain le nom du saint patron de Tordre Tedjini.

En Tunisie, les khouans des Tedjinya nous ont accueillis avec sympathie et nous ont servis de leur mieux .

Enfin, Tordre s'est toujours prêté avec empressement à accréditer nos officiers auprès de leurs serviteurs les plus éloignés. Ainsi M. le lieutenant-colonel Borgnis- Desbordes, envoyé en mission dans le Haut-Sénégal, emportait des lettres de recommandation des chefs Tedjinyas, qu'il serait trop long de copier et qui du reste sont connues .

Il n'est pas nécessaire de pousser plus loin la démonstration. Les statuts de Tordre sont une protection contre l'envahissement des ordres étrangers ; ses chefs ont toujours montré de l'empressement à nous servir. Ils ont contre les Turcs des sentiments d'hostilité très prononcés.

Cet ordre, qui déjà réunit pour nous tant de conditions utiles, a une situation tout aussi favorable au point de vue qui nous intéresse plus spécialement, Textension de notre influence au sud de notre frontière actuelle.

Nous lisons dans l'ouvrage du commandant Rinn : « L'activité des Tedjinya s'est surtout portée vers l'extrême sud, et ils avaient réussi à se créer des relations continues avec l'Afrique centrale. Pour atteindre ce but, ils ne se bornèrent pas à lV.nvoi de simples missionnaires ; ils se livrèrent à un immense commerce fait par des caravanes, que conduisaient et escortaient des moqadems et des khouans des Zaouias d'Aîn-Madhi de Bou Semghoun, Fez et Tlemcen. Les caravanes se grossissaient en route des adeptes appartenant aux

tribus traversées, et elles allaient ainsi en toute sécurité jusqu'à Chinguetti daus TAdrar occidental, jusqu'à Timboctou, Ségou et le Fouta Sénégalais. Chemin faisant, ils menaient de pair avec un égal succès le commerce et le prosélytisme religieux. De grandes richesses affluaient à Aïn Madhi et à Temacin, el à cette époque (1835 à 1813) les gouverneurs du Sénégal constataient dans leurs rapports officiels, les progrès de l'Islamisme dans l'Afrique Centrale. »

C'est un aperçu nouveau, qui mérite l'attention. L'aide que Tordre nous a prêté dans toutes nos entreprises vers l'intérieur, n'était pas seulement une preuve de bonne volonté à notre égard, c'était aussi une manifestation de ses intérêts. Il cherchait à rétablir les communications interrompues depuis un certain temps, et à rouvrir la route d'Amadghor, les liens avec les Asdjers et une source importante de richesses pour lui. Les révolutions et les guerres des Touaregs entre eux, la conquête de l'Algérie, l'interdiction qu'elle a apportée à l'introduction des nègres, la propagande des Senoussya, leur'élablissement sur la route, ont amené un bouleversement du pays tout entier, contraire aux intérêts des Tedjinya et aux nôtres.

La liaison entre les chefs de l'ordre et les pays soudaniens s'établissait sans doute par les Ifoghas et les Asdjers Oraghen, ainsi que par toutes les fractions de tribus arabes mêlées aux Touaregs, et qui encore aujourd'hui accomplissent, en caravane, des voyages constants entre In-Salah et Timboctou. La Zaouia Tedjinya de Tcmacinine appartenant à cheikh Othman, moqadem de Tordre, était le centre de son influence dans le Sahara. Nous avons eu de ce côté, assez de preuves manifestes du désir de rétablir les anciennes communications. Quels efforts, quelle activité n'a-t-il pas dépensés,

ce vieux moqadem Tedjinya, au service de cette idée ! Nous l'avons vu à Laghouath, à Oran, à Alger, même à Paris. Peut-on croire que tout cela était au service d'un rêve de l'imagination, et non au service d'une chose possible, connue et définie, celle de la puissance de son ordre, de sa liaison avec les provinces soudaniennes, et du commerce, que par son intermédiaire les khouans algériens pouvaient espérer avec ces provinces. Il connaissait son pays mieux que personne, et il poursuivait une idée qu'il savait réalisable. En un mot il savait ce qu'il faisait et n'était pas venu à Rhadamès, à Alger, ni à Paris, dans le simple désir de faire connaissance avec nous et de nous être agréable.

Avec quelques secours, quelque argent, un appui clairement donné, l'ordre des Tedjinya, auquel notre manque de direction a nui, aurait augmenté sa Zaouia de Temacinine, en aurait bâti à IVhàt, et serait prépondérant sur toute la route du Soudan. Il y prêcherait Tordre et la paix, la civilisation, le respect de notre autorité, et nous préparerait, sans que nous ayons de grands efforts à faire, l'extension commerciale qui est dans nos intérêts, et que nous devons désirer. Il nous lierait enfin au Sénégal, où nous savons qu'il a déjà une puissance considérable qui, malheureusement, nous est devenue hostile.

Au lieu de cela, avec notre habituelle indifférence pour nos intérêts, nous avons laissé faire nos ennemis, et les Senoussya avec leurs théories panislamiques sont à R'hât, les Ifoghas et les Oraghen qui étaient nos amis ont perdu la direction du pays, et le commerce du Soudan, au lieu de venir à nous, va à Djerboub, à Ben-Ghazzi et à In-Salah. Les Senoussya nous entourent, nous enserrent, et disent bien haut que bientôt, avec leurs nègres, ils viendront du Soudan nous jeter à la

mer. Il y a loin, bien loin, de l'acte à la parole, mais déjà nos voyageurs sont assassinés et notre influence en échec.

Nous aurions pu éviter tout cela ; quelques faibles efforts pécuniaires, un léger mouvement en avant, auraient suffi pour faire pencher la balance de notre côté ; nous avons hésité : aujourd'hui il faut la force, non pas pour tuer des gens, piller, dévaster, non; dans le Sahara, comme nous l'avons dit souvent, il ne faut ni répandre le sang, ni détruire, le Sahara n'est que trop dépeuplé, mais pour reprendre influence et prestige.

Il faut nous montrer pour que Ion croie à notre force et à notre puissance. Quand les Haggars reconnaîtront l'impossibilité de résister et l'obligation de se soumettre, les Oraghen reprendront la tète et la direction de leurs tribus. Alors R'hât retombera entre leurs mains, les zaouias Senoussya seront détruites et abandonnées, les moqadems Senoussya retourneront chez eux. — L'ordre des Tedjinya relèvera sa Zaouia de Temacinine et installera à R'hât et au Hoggar ses moqadems, et alors nous verrons dans ces pays lointains notre influence prédominer, la culture grandir avec la paix et, sans aucun doute aussi, les caravanes et le commerce retrouver leurs anciennes routes.

Voilà pourquoi nous voulons montrer dans ces pays une troupe française, et si je n'ai pas suffisamment démontré l'utilité de cette expédition, ce n'est pas que la cause soit mauvaise, mais que l'habileté du défenseur n'est pas à hauteur du sujet.

Aujourd'hui nous aurons plus de difficultés parce que Tordre s'est coupé en plusieurs tronçons : ceux de l'Algérie, Temacine et Aïn Madhi, nous sont favorables, celui de Fez a montré encore dans ces derniers temps, à M. H. Duveyrier, beaucoup de bonne volonté, mais la fraction sénégalienne nous est hostile. Le fondateur El

Hadj Omar s'est servi du drapeau desTedjini pour se tailler un empire, et ses descendants l'imitent. Il s'est mêlé là des intérêts particuliers qui ont profondément changé les doctrines de l'ordre, dès que ses adeptes ont compris que la France défendrait les nègres fétichistes contre le fanatisme arabe et ses procédés de conversion à l'islamisme. Le général Daumas, dans son beau livre intitulé : Le Grand désert ou itinéraire d'une caravane au pays des nègres, nous a parlé le premier des Touaregs. — Nous avons commencé à être en contact avec eux en 1854, lors de la prise de Tuggurth et de notre entrée à Ouargla. Aussi, dès le mois de janvier 1856. nous voyons le gouverneur général de l'Algérie, maréchal Randon, se préoccuper des relations à établir avec eux. C'est le commandant supérieur de Lagouath, Marguerite, qui entama et mena à bonne fin ces négociations, dont on peut suivre tous les détails dans sa biographie intitulée : Algérie et Sahara, Le Général Marguerite. Elles avaient démontré chez les chefs Asdjers du Tassili un grand désir de nouer avec nous des relations, commerciales et, à plusieurs reprises, ils avaient offert leur protection à ceux de nos nationaux que nous enverrions visiter leur pays. Si bien que le maréchal, en 1858, se décida à y envoyer Si Ismaïl Bou- Derba, interprète militaire de l'armée d'Afrique. Conduit par Cheikh Othman, chef de la grande fraction religieuse des Ifoghas et fondateur de la Zaouia de Timacinine, moqadem de l'ordre des Tedjinya, protégé efficacement par Si El Hadj Akhenoucken, chef de la tribu noble des Oraghen et de la confédération des Touaregs Asdjers, Si Ismaïl Bou-Derba parvint à R'hât.

D'après le récit de son voyage, deux courants y régnaient. L'un, composé des habitants de la ville et

recevant l'impulsion des Senoussya, nous est hostile. L'autre, ayant à sa tête les chefs de la tribu noble des Oraghen, originaire des Aouelimidden, est favorable à l'établissement de relations avec nous. Selon M. Henry Duveyrier, ces derniers étaient autrefois en possession du droit de percevoir tribut sur tout le transit saharien et souffraient du manque de commerce. Ce second parti avait à sa tête El Hadj Akhenoucken, homme sage, énergique, guerrier redouté, puissant dans la guerre, habile au conseil et dont les avis sont toujours écoutés. Il est de beaucoup le plus puissant, et, malgré toutes les excitations et les lettres des Senoussya demandant la mort du français, il maintint Bou-Derba a RTiât, le préserva de tout accident et le ramena sain et sauf à Ouargla. En somme, l'explorateur constate que Rliât nous est hostile, mais qu'elle est libre, maîtresse d'ellemême. Centre des Touaregs Asdjers, elle est en bonne intelligence avec eux et eux seuls ont de l'influence sur les décisions des habitants.

L'esprit des Senoussya y a pénétré, il y arrive fréquemment des envoyés et des lettres du Cheikh Senoussi, mais, quoique cette influence religieuse aille grandissant, l'autorité appartient aux chefs des Asdjers nomades ; ceux-là sont partisans d'alliance et de bonnes relations avec l'Algérie, et cela pour une raison toute d'intérêt, parce que, nous l'avons dit plus haut, jadis toutes les caravanes algériennes allaient au Soudan sous leur sauvegarde et leur payaient un tribut qui était leur richesse.

Pour bien comprendre l'importance de ces faite, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur l'organisation de ces pays. Les tribus nomades sont l'élément nombreux dominant du Sahara, mais au milieu ou à côté de chacune d'elles se trouve une ville, un ksour qui, en

réalité, est un magasin. En d'autres termes, chaque tribu, dans les risques journaliers de son existence errante, ne pouvant transporter avec elle tous se s biens, construit une citadelle dans un endroit riche en eau et y installe une portion delà population, qui devient ainsi sédentaire, agricole et commerçante, tandis que l'autre est nomade. Le nomade dépose une portion de ses biens entre les mains des Ksouriens, qui les gardent moyennant certaines rétributions et en sont responsables. Tels El-Aghouath, Ksar-el-Hairan, Tadjmouth, Aïn-Madhi pour les Larba et les Harazlias, Tuggurth pour les Saït-Atba, les villes du Souf pour les Troud, le Djerid tunisien pour les Hamâmas, le Nefzaoua pour les Gorieb et les Mrazig, Ouargla, Metlili, Ghardaîa pour les Chambas, etc. Les Touaregs asdjers n'ont point échappé à la loi commune, mais, comme ils sont étendus sur un immense espace, ils ont plusieurs villes, Rhadamès à Test, R'hât, Djanet au centre et d'autres.

Les renseignements suivants sont extraits du livre de M . Henry Duveyrier, Les Touaregs du Nord :

« R'hât a été fondée, probablement sur l'emplacement d'un oppidum romain, par les Ihadjenen, berbères nobles, frères consanguins des Touaregs, avec l'aide d'autres fractions des Touaregs de condition inférieure aux Ihadjenen. La cité, qui forme, en principe, un petit État indépendant au milieu de la confédération Touareg, se gouverne à l'aide d'une Djcmaa (conseil, municipalité) dont le chef, appelé Imghar, était héréditaire. Par suite d une loi de succession antique qui attribue l'hérédité au chef de la mère (on retrouve cette coutume chez certains peuples nègres des grands lacs), c'est la sœur, et non l'épouse, qui donne le droit à la succession. A la mort du dernier Imghar des Ihadjenen, ce pouvoir, considéré comme royal, est tombé entre les

mains d'un nommé El Hadj Ahmed Ould Sadiq, fils d'une sœur mariée à un riche négociant du Touat, par conséquent d'un étranger qui, lui-même dépourvu des qualités nécessaires au gouvernement, l'a laissé prendre à son frère El Hadj Amiu.»

C'est la première cause de mésintelligence entre R'hât et les Touaregs. Le chef de R'hât n'est plus un des leurs, un noble touareg, c'est un étranger, un marchand, qui y attire ses parents étrangers, afin d'augmenter les forces de son parti et d'y dominer l'élément primitif, les Ihadjenen. Il ne peut convenir aux chefs des Touaregs nomades de voir les destinées d'une ville pour laquelle ils ont souvent versé leur sang, et qui leur doit sa prospérité, qui en somme est à eux, passer entre les mains d'étrangers.

La dispute s'est encore accentuée par ce fait que l'étranger, sentant sa faiblesse en face des Touaregs, a laissé voir son désir d'obtenir l'investiture de la Porte Ottomane et d'amener les Turcs à R'hat, pour n'avoir plus à compter avec les Touaregs. Celte éventualité possible de l'occupation de R'hat par les Turcs est envisagée par les nomades comme un des plus grands malheurs qui puissent arriver. Telle était la situation lorsque, en 1861, Henry Duveyrier fut amené à R'hat par El Hadj Akhenoucken et Cheikh Othman. Il y resta qninze jours et put, sous leur protection, circuler, lever des plans, des croquis, faire des voyages aux alentours, mais l'intérieur de la ville ne lui fut pas ouvert. El Hadj Akhenouken lui-môme lui dit qu'il ne répondrait pas de sa vie s'il y entrait, les Senoussya et les Ouled- Sidi-Cheikh, leurs coreligionnaires, ayant l'intention de le faire assassiner, mais qu'en dehors, sa protection le couvrait complètement.

Ainsi, deux partis rivaux, l'un français, l'autre turc

ou senoussya, tous deux nés spontanément, sans que les gouvernements turc ou français aient pris aucune part à leur formation, se disputaient l'influence. Le parti turc remportait dans la ville, au dehors le parti français paraissait tout puissant.

Le 29 décembre 1802, le maréchal Pellissier, duc de Malakof, envoie à Rhadamès une mission composée de MM. Mircher, chef d'escadron d'état-major, chef de la mission, de Polignac, capitaine des affaires arabes, Vatonne, ingénieur des mines, Hofmann, médecin militaire, Si Ismaïl Bou-Derba, interprète militaire 1 .

Cette mission est chargée d'arrêter, avec les chefs de la nation Touareg, une convention commerciale destinée à nous ouvrir les routes du Soudan.

Nous lisons dans le rapport officiel, adressé à son excellence le Maréchal Gouverneur-général : •

«J'eusse désiré que Cheik Othman acceptât pour lieu de l'entrevue el Oued, ou tout autre point du territoire algérien, mais il craignit que les autres chefs Touaregs, qu'il était nécessaire d'y appeler, ne s'effarouchassent à ridée de franchir les limites de leurs déserts natifs, et nous fîmes choix de Rhadamès, le centre commercial le plus rapproché de l'Algérie parmi ceux que fréquentent les Touaregs. Cheikh Othman, dont le voyage en France n'a fait que confirmer les convictions, a rempli avec un soin scrupuleux les promesses qu'il avait faites de rallier les autres chefs à ses opinions. Votre Excellence m'avait remis, en double expédition, le texte approuvé par Elle des bases essentielles de la convention commerciale à présenter en son nom à l'acceptation des mandataires Touaregs. Après leur en avoir fait connaître le sens et la portée, nous leur avons demandé de

i. Celui qui a fait en 1858 le voyage de R'hàt avec le cheikh Othman.

les consacrer solennellement, en y apposant leur signature au bas de la vôtre, et ils nous ont donné avec empressement ce gage de leur sincérité. Cette convention assure à nos négociants français une entière sécurité dans toute l'étendue de la vaste région où dominent les Touaregs Asdjers. De là, pour arriver au Soudan, il reste encore à traverser le pays d'Asben, mais les Touaregs se sont formellement engagés à mettre à profit leurs bonnes relations avec les chefs de ce pays pour en faciliter le parcours à nos caravanes. Quant à l admission de nos caravanes sur les marchés du Soudan, elle ne doit laisser aucun doute. »

En effet, les articles de la convention sont simples, clairs et catégoriques; la liberté commerciale, moyennant les redevances de droit coutumier, nous parait acquise.

Rhadamès, dès cette époque, était placée sous le gouvernement turc, puisqu'elle lui payait tribut et que le gouvernement était représenté par un mudir. Mais l'accès nous en est ouvert, l'accueil est bienveillant, nos envoyés sont reçus avec honneur, et toutes facilités leur sont données pour l'accomplissement de leur mission, que tout le monde reconnaît des plus utiles au développement du commerce, dont la ville profite plus que n'importe quelle autre.

Les Touaregs Asdjers, représentés par Cheikh Othman, revenu depuis peu d'un voyage à Paris et Amer Ben el Adji, frère d'Akhenouken, agissent avec pleine connaissance de cause, et avec la volonté bien arrêtée de nous ouvrir les chemins. Ils dominent du reste à Rhadamès, et, malgré le pavillon turc qui y flotte, c'est bien une ville touareg, qui suit absolument la fortune de ces tribus sans lesquelles tout le commerce avec l'intérieur, dont elle vit, deviendrait impossible. On pouvait

donc conclure que la convention liait Rhadamès et que le libre parcours du Sahara allait nous être ouvert. Il reste à comprendre quels événements ont empêché les Adsjers de la mettre en pratique.

Nous sommes arrivés en 1863, l'Algérie entière jouit de la paix la plus profonde, la mission vient de rentrer à Alger, tout semble présager une ère de prospérité et de progrès. Mais nos armées sont engagées au Mexique, c'est sur ce pays que se concentre toute l'attention de la France et de l'Europe, on ne pense plus à l'Algérie. En 1864, la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh apporte un élément grave de désordre.

Les Ouled-Sidi-Cheikh descendent d'Abou-Baker, et, dès le commencement de l'Islamisme, ils se montrent difficiles et ingouvernables. Chassés de la Mecque, dès le premier siècle de l'Islam, à la suite de discussions de famille et de querelles religieuses, ils s'arrêtent pendant quelque temps eu Egypte, puis à Tunis. Il y a à peine cinq cents ans que le chef de la famille, obligé de quitter Tunis, vint s'installer dans le désert à El-Abiodh. Il acquit une grande réputation de sainteté sous le nom de Sidi-Cheikh. Lorsque nous fondâmes un établissement à Gérvville, le chef de cette zaouia célèbre des Ouled-Sidi-Cheikh était Si-Hamza. Sa clientèle s'étendait sur de nombreuses tribus de l'Algérie, jusque sur le littoral, et, dans le sud, sur celles d'Ouargla, deMettlili, de Goléah, du Gourara, du Touat et sur les Ouled- Mokhtar d'In-Salah.

Cette puissance nous fit désirer de nous l'attacher, et la France réleva à la dignité de khalifat du sud de la province d'Oran. Il nous rendit des services, surtout en nous débarrassant du chérif d'Ouargla, que son fils Bou-Beker battit et fit prisonnier dans la Chekba du Mouydir. Ces services furent largement récompensés et

Si-Hamza devint un personnage extrêmement puissant.

A sa mort, survenue en 1864, ses fils, sous l'influence de causes multiples, lèvent l'étendard de la révolte, prêchent la guerre sainte, et, malgré de grands efforts de notre part, les tribus du sud des trois provinces suivent leur exemple, le Tell même est entamé sur une grande surface. La répression est lente, difficile; plusieurs combats même sont, aux yeux des indigènes, des victoires. En un mot, cette guerre dure longtemps, et de nouvelles secousses, la guerre de 1870, la révolte des Ouled-Madhi en 1871, celle de Bou-Hamêma, viennent encore ébranler l'Algérie. Notre influence diminue dans le Sahara, au loin il n'est bruit que de notre faiblesse et des succès de la révolte. C'est là une chose naturelle, les Ouled-Sidi-Cheikh font les nouvelles, ils promènent, étalent avec complaisance tous les trophées obtenus par le vol, la surprise et l'assassinat plus souvent que par la force, et sont libres de répandre à leur gré les légendes les plus mensongères. Sûrs de notre force, nous négligeons de continuer nos relations avec le sud et nous laissons faire, par insouciance d'abord, par absence de programme arrêté ensuite.

Le contre-coup va forcément se faire sentir chez les Touaregs.

Le chef de R'hât, El-Hadj-el-Amin-el-Ançari, a introduit les Turcs dans la ville, les Senoussya s'y sont installés aussi, y ont bâti cinq mosquées et y ont un moqadem de l'ordre, Si-Ali-Tebena.

Cheikh Othman est mort, sa zaouia Tedjinya de Temaçinine est à peu près abandonnée. Les Ouled-Sidi- Cheikh révoltés sont alliés aux Senoussya, etàln-Salah; un autre personnage, El-Hadj-Abd-el-Qader-ben-Ba-

djouda, l'un des maîtres du commerce saharien, s'est fait lui-même l'introducteur des Senoussya dans la personne d'EJ Hadj-Ahmed-ben-Touati, moqadem de Tordre, et notre ennemi acharné. Puis, à sa mort, lui-même est nommé moqadem en 1864.

Notre partisan El Hadj-Akhenoueken a donc eu le dessous à R'hât et, si son influence n'est pas détruite, cela ne tient qu'à sa valeur personnelle, au respect que, depuis nombre d'années, il a su inspirer aux Asdjers.

En 1 880, le ministère des travaux publics envoie le lieutenant-colonel, Flatters avec mission d'explorer le pays entre Ouargla et le Djebel-Hoggar et de reconnaître spécialement la vallée de l'Igharghar, dans le but de nouer des relations commerciales avec le Soudan et de recueillir quelques données sur la possibilité de se relier à ce pays lointain par un chemin de fer.

La mission part de Temacine, accompagnée d'un moqadem des Tedjiuya, Si-Abd-el-Qader-bou-Merad et, publiquement, le chef de l'ordre la bénit et lui adresse des vœux personnels de réussite. Elle s'organise à Ouargla avec l'aide des Chambâs, et parvient au lac Mengough, à quelques journées de marche de R'hât. Dans le récit du voyage nous lisons :

« Une guerre a eu lieu entre les Touaregs Asdjers et les Hoggars. Le gouvernement de Tripoli a joué le rôle de médiateur à la satisfaction de tous, et il lui en serait resté une grande influence surtout sur les Asdjers, qui fréquentent plus particulièrement R'hdt. La Parte Ottomane, qui n'est sans doute pas seule en cause, a singulièrement étendu son action. La ville de Rhdt est occupée militairement avec beaucoup de soin, à la demande même des habitants » . Il continue : « Le Targui Aokha, avec lequel j'ai causé, montre une très grande réserve et dit : Les Ifoghas passent depuis long-

Un Tabgdi. (.Uisiions Catholiques.)

temps pour amis des Français, et on s'en est ému à Tripoli. »

Cependant, a la date du 1 er avril, le lieutenant-colonel a envoyé à El Hadj-Akhenoucken, le Chambi Srir-ben Cheikh, le même qui le trahira à son second voyage. Le 11, il est de retour avec une trentaine de chefs touaregs.

Les conversations du chef de la mission avec eux lui montrèrent qu'ils comprenaient fort bien l'intérêt qu'aurait pour eux l'établissement de relations commerciales entre le Soudan et l'Algérie. Leurs dispositions paraissaient excellentes, mais aucun d'eux ne voulait conclure d'arrangements avant l'arrivée de El Hadj-Akhenoucken. Ce dernier, que malheureusement le lieutenant-colonel n'avait pu prévenir de son voyage, tant les choses s'étaient faites rapidement, était alors occupé dans le sud-ouest de R'hât où, disait-on, il attendait une lettre de Tripoli. Ce qui signiGait que la mission avait été signalée à Tripoli et que notre ami, vieilli ou isolé, hésitait.

La mission, à court de vivres et se croyant en danger, rentra à Ouargla pour se ravitailler, chercher une autre direction et l'appui des Hoggars. Ce fut un grand malheur; si elle eût attendu quelques jours de plus, El Hadj-Akhenoucken, resté dévoué aux idées françaises, était prêt à mettre sou influence au service de la mission, comme le prouve la lettre ci-jointe f :

1. 11 a été écrit depuis : « L'hostilité des Touaregs ne permit pas d'arriver jusqu'à Rhiît, dont on n était qu'à 420 kilomètres. Il fallait passer [outre et livrer bataille ou revenir sur ses pas. » Rien dans l'attitude des Touaregs ne permet cette affirmation, et c'est la première fois qu'elle se produit. Leg relations du moment ne mirent en avant que la rareté des vivres, la mauvaise composition de la mission, et ne mentionnaient en aucune façon cette attitude des Touaregs. On confond à plaisir les gens de R'hât avec tes Touaregs. Certes, les gens de R'hât étaient hostiles, ils l'ont toujours été*

« Louange à Dieu unique.

« A Monsieur le colonel des Français, salut.

« Vous êles venu de votre pays vous dirigeant de « notre côté et vous êtes arrivé sur notre territoire. Nous «avons reçu votre lettre, nous l'avons lue et nous avons « compris ce qu'elle contenait. Nous vous avons envoyé «une réponse par un méhari, qui a vu que vous étiez «reparti parle même chemin que vous aviez suivi pour « arriver, et cela très vite. Vous avez écouté les paroles « de vos compagnons et vous êtes reparti avant d'avoir «reçu de mes nouvelles. Si notre réponse vous avait « trouvé, vous seriez venu par un chemin très tranquille «jusqu'à ce que vous arriviez, comme sont arrivés vos «frères autrefois. Si vous revenez et que vous arriviez, «faites ce que vous a dit notre fils. De mon côté il ne « vous arrivera rien, et n'ayez pas peur dans tout mon « pays ; vous serez en sûreté. » Quelques jours de patience de plus, et peut-être Flatters réussissait sous le patronage de notre vieil ami Akhcnoucken.

Quoiqu'il en soit, la mission était rentrée et avait décidé d'écrire à Ahitaghcn, le principal personnage des Hoggars, pour lui demander s'il consentirait à la protéger à travers son pays. Au moment de quitter Ouargla, le lieutenant -colonel reçut une lettre de M. Féraud, consul-général de France à Tripoli, l'informant que, d'après une lettre du gouverneur turc de R'hât, le chef des Touaregs Hoggars Ahitaghen se montrait fort mal disposé, qu'il s'était rendu auprès du vieil Akhenoucken pour lui reprocher d'avoir engagé la

mais l'exemple ,'de Bou Derba et de Duveyrier prouve surabondamment que Ton pouvait, si El-Hadj-Akhenouken le voulait, passer malgré eux, et il n'y avait pas, dans leur mauvais vouloir, une raison suffisante pour revenir à Ouargla.

mission à revenir. De plus, les réponses reçues de lui étaient peu encourageantes. Cependant le lieutenantcolonel, comptant sur sa bonne fortune et les améliorations apportées dans l'organisation de sa caravane, se remit en route.

Tout le inonde sait aujourd'hui la trahison dont la mission fut victime, et les horribles circonstances qui accompagnèrent cette catastrophe. Il n'y a pas de doute que la responsabilité incombe tout entière aux Senoussya, à Abd-el-Qader-ben-Badjouda d'In-Salah, et au parti Hoggar, ennemi des Oraghen, poussés, excités par les intérêts marchands de Tripoli. La preuve de ce fait s'établissait clairement, car, en même temps que la mission succombait, les Ifoghas des Asdjers subissaient une ghazzia de la part des Hoggars, pour les punir de leurs tendances à appeler les chrétiens. Ce fait est constaté par deux lettres du nommé Abd-el-Hakem des Ifoghas, dans lesquelles il dit :

« Les Hoggars ont envoyé deux ghezou, un qui a suivi le colonel et l'autre qui nous a raziés, nous Ifoghas, et cela à cause de vous, parce que nous sommes allés à vous. L'ami ne devient pas ennemi. » Promesse faite, parce qu'à cette époque ils croyaient que nous vengerions le meurtre de nos compatriotes.

Le chef des Hoggars a essayé de faire partager la responsabilité de ce massacre par El Hadj-Akhenoucken, mais une lettre écrite par lui à Bou-Aïcha, agha des Turcs à Rhadamès, et remise par mégarde à M. Féraud par le pacha de Tripoli, lève toutes les obscurités et tous les doutes. Dans cette lettre, deux passages sont des plus intéressants. Dans le premier, il demande la récompense de ce qu'il a fait :

« Maintenant, dit-il, il faut absolument, cher ami, que la nouvelle de nos hauts faits parvienne à Constan-

tinople. Informez là-bas de ce gui est arrivé, c'est-à-dire que les Touaregs ont fait contre les chrétiens une guerre sainte exemplaire. »

Dans le second, il craint les représailles et demande secours :

« On dit gue les chrétiens sont ênergigues et batailleurs, donc maintenant, ô cher ami, faites parvenir mes paroles à Constantinople , et dites en haut lieu gue je demande gue les musulmans viennent à notre aide pour soutenir la guerre dans la voie gue Dieu nous a tracée. »

M. Féraud ne se trompe pas aux conséquences, il écrit :

« Le désastre de la mission Flatters fait grand bruit dans le monde musulman. Les Touaregs ont assassiîié M lle Tinné, puis Dournaux-Duperré et Joubert, puis deux missionnaires d'Alger. Cette fois, c est toute une mission d officiers et de savants y venant pacifiguement \ les mains pleines^ comblant les chefs de présents et la population de bienfaits. Si nous ne faisons rien, gu' aucun des nôtres n * essaie plus à V avenir de s avancer vers le sud, le Targui, convaincu de notre faiblesse, tuera et tuera toujours tous les nôtres. »

La prédiction s'accomplit tous les jours, et récemment l'imprudent Palat a ajouté son nom au martyrologe des voyageurs du Sahara.

Il a été assassiné, c'est facile à démontrer, par les Ouled-Sidi-Cheikh et les Badjouda, unis ensemble.

Chacun d'eux, Si Kaddour, Si Lala, Si Abd-el-Qaderben-Badjouda, comme le montrèrent très clairement les réponses des hommes mêlés à cette affaire, se sont préparé des moyens de défense et des excuses, mais tous ont trempé dans le meurtre et l'ont fait assassiner par les guides, qu'eux-mêmes lui avaient donnés et qui n'étaient que des bandits choisis par eux. De plus,

avant de le faire disparaître, Si-Kaddour a exercé sur lui la plus ignoble des pressions pour le dépouiller de tout ce qu'il possédait.

Il est temps de terminer ce long historique et de constater le résultat de tous ces faits. Il est clair et complet. Cinq années se sont écoidées, nous n'avons rien fait et notre impuissance est passée en fait. Les Asdjers, abandonnés par nous, seuls à lutter contre le souffle de haine religieuse qui règne en maître, depuis qu'il est bien entendu que nous sommes impuissants, ont dû céder à la pression des Senoussya. Ceux-ci ont travaillé à les réconcilier avec les Hoggars, afin que toutes les forces musulmanes soient unifiées et prêtes à accomplir les destins rêvés et caressés, que la prophétie du Mouley-es-Sa'a entretient dans les cœurs de tous les adeptes du Coran.

Comme le dit M. le commandant Rinn: « Le sombre drame qui a détruit la mission Flatters a eu dans tout le monde musulman un retentissement considérable \ et a porté un coup terrible au prestige du nom français dans toute V Afrique septentrionale. »

Nous n'avons donc plus d'amis ni de partisans apparents dans ce pays ; mais, dans le Sahara, rien ne change ; comme du temps d'Abraham, les amitiés et les haines ont une ténacité, une persistance qui ont quelque chose de l'éternité.

Nous savons aujourd'hui que la querelle s'est envenimée entre les Touaregs Asdjers et les gens de R'hât, et que les premiers se sont éloignés des seconds, et se sont rapprochés des Hoggars.

La succession du vieil Akhenoucken est restée assez longtemps vacante, son successeur légitime, Yahia-ben- Kelly, fils de sa sœur, étant chez les Aouelimidden, près de Timboctou. Arrivé chez les Asdjers, il fut reconnu

partoutlemonde,etHadj-Mohammed-ben-Akhenoucken, le personnage le plus important de la tribu, ne fit aucune difficulté de reconnaître ses droits, et se déclara son serviteur ; néanmoins, R'hut échappa à l'autorité du nouvel Amghar, d'où un désir naturel de mettre un

Portrait de St Uaddouh, chf.p du O'Sidi Cheikh. {Illustration.)

terme par la force à cet état de choses, d'autant plus que l'on représente Yahia-hen-Kelly comme un guerrier emporté, violent, et toujours prêt à trancher toutes les difficultés les armes à la main.

Pendant ces événements, les Senoussya, toujours en

hostilité contre les Turcs, et jaloux de conserver et d'augmenter leur influence chez ces populations, envoyèrent un agent nommé Si Bou-Baker dans le Fezzan. Cet individu s'annonça comme un chérif, suivant la coutume, et prêcha la haine des Turcs et la révolte contre eux. Il envoya à Rhadamès un de ses khouans, affilié à Tordre de Mouley-Taïeb, prêcher en son nom les mêmes doctrines ; ce dernier fut de suite arrêté par les Turcs et probablement mis à mort. Prévenu à temps, Si Bou-Baker eut le temps de s'échapper et parvint à R'hât, où il tint les mêmes discours avec quelques succès .

Es-Safi, craignant pour son autorité, si les théories des Senoussya soulevaient la population contre les Turcs qu'il y avait amenés, fit saisir Si Bou-Baker, lui fit donner la bastonnade, le dépouilla de ce qu'il possédait et le menaça de mort s'il recommençait. Si Bou- Baker s'enfuit chez les Touaregs et arriva chez les parents d'Akhenoucken, qui prirent fait et cause pour lui, heureux d'un prétexte de bataille, aussi favorable que la défense d'un saint homme ayant reçu de Dieu la mission d'éclairer l'humanité et de la conduire dans les voies du Seigneur.

Ils écrivirent aux gens de R'hât que s'ils ne se hâtaient de restituer à Si Bou-Baker tout ce qui lui appartenait et de l'indemniser de leurs mauvais traitements, il y aurait guerre entre eux, et qu'ils emploieraient la force pour lui obtenir justice, et, aussitôt, ils joignirent les actes aux menaces et pillèrent toutes les caravanes qu'ils rencontrèrent sur les routes de R'hât, même celles qui portaient à la garnison la solde et les approvisionnements que leur adressait le Pacha de Tripoli. Ce dernier prit fait et cause, naturellement ? et entama, avec les fractions des Touaregs qui avaient pris part à

ces premiers actes, des négociations à la suite desquelles un des principaux personnages de ces fractions, suivi de quelques-uns de ses gens, consentit à se rendre à Mourzouk. Le Pacha, irrité de ce qu'ils n'avaient pas amené le chérif pour le livrer, et aussi de ce qu'ils n'avaient pas restitué le butin fait sur les caravanes, les fit mettre en prison.

Naturellement la colère des Touaregs augmenta ; les Imanghazaten, qui jusque-là avaient été seuls mêlés à la lutte, appelèrent les autres fractions, et les chemins du Sahara furent tous coupés par les Asdjers.

Les Turcs voulurent envoyer des expéditions vers R'hât, mais ils ne purent parvenir à en organiser d'assez fortes pour franchir l'immense étendue qui sépare Mourzouk de R'hat, et il est évident que cette situation peut durer indéfiniment: les Touaregs, par leur mobilité, leur fractionnement, leur genre de vie, sont insaisissables, et quand à pénétrer dans leur pays pour leur imposer de force la soumission, c'est absolument audessus des moyens et de l'organisation des Turcs.

Il est bien difficile de savoir le détail de toutes les négociations qui eurent lieu depuis le commencement de cette querelle, soit entre les Turcs et les Touaregs, soit entre les Touaregs et les gens de R'hat, mais ce qui est à établir, c'est la cause première. Nous croyons qu'elle ne peut être douteuse ; pour nous c'est évidemment un mouvement national des Touaregs, jaloux d'être maîtres chez eux et de conserver leur influence à R'hât, de ne pas souffrir que des étrangers viennent les y supplanter. Ils ont, de tout temps, lutté avec la dernière énergie pour maintenir leur nationalité et ne pas subir le joug de l'étranger. C'est là la cause réelle. L'affaire du chérif Senoussya Rou-Raker n'est que l'incident qui a mis le feu aux poudres et déterminé

l'explosion, explosion qui eût eu lieu sous n'importe quel autre prétexte .

Ce qui le prouve surabondamment, c'est que toutes les négociations, conduites des deux côtés avec toute la perfidie et l'astuce légendaires chez ces peuples, n'aboutirent qu'à exaspérer les partis.

Il apparaît comme une chose fâcheuse que nous n'ayons pas saisi cette occasion pour renouer nos relations avec les Asdjers, pour les encourager à rester maîtres chez eux et leur bien faire comprendre que, n'ayant aucune envie de les soumettre à notre domination, vous voudrions les voir libres, que nous n'admettons pas les droits des Turcs, et que s'ils voulaient être amis avec nous, nous les aiderions en leur donnant de l'argent, en leur faisant cadeau de fusils et de munitions (fusils à portée restreinte, bien entendu, et à chargement lent).

Agir ainsi eût été de bonne politique, car nous avions intérêt à éloigner les Turcs de R'hât. L'arrivée de Yahia-ben-Kelly, en ralliant sous son autorité tous les Asdjers et en plaçant à leur tête un chef obéi, accentua l'ardeur des Touaregs.

Dans une assemblée générale il fut décidé qu'on pousserait la guerre avec vigueur et, peu de temps après, un fait grave est intervenu.

La ville de R'hât est tombée au pouvoir des Touaregs. Es-Safi le Touati a été tué et la garnison turque en partie massacrée. Comment ce fait a-t-il eu lieu? Il est diversement raconté.

D'après certaines versions, Yahia-ben-Kelly aurait eu l'habileté d'attirer Es-Safi et le chef de la garnison turque dans un guet-apens.

D'après d'autres, il aurait profité d'un conflit qu'avait fait naître dans l'intérieur de la ville une partie

de la population hostile aux Turcs et à Es-Safi. Ce dernier a été tué soit avant, soit après la prise de R'hât.

Depuis, des nouvelles postérieures ont appris que, dans l'attaque de la ville, l'Amghar des Touaregs Asdjers avait été blessé gravement et qu'il était mort de ses blessures. Cet événement grave amena les Asdjers à des démarches auprès d'Akitaghen, chef des Hoggars, pour le prier de les aider contre les Turcs, mais ce dernier s'y refusa.

Le bruit court que les Turcs préparent une expédition pour réoccuper R'hât. Ils ont ouvert des négociations avec les Asdjers pour reconnaître leurs intentions. Ces derniers ont été, à la mort de leur chef, dans un état de désordre qui a duré jusqu'à la nomination du successeur, autre neveu de Akhenouckcn qui, dit-on, porte le nom de Ould-Bessa. Ce nouvel Amghar est, paraît-il, désireux de rétablir la paix et de rendre la liberté de parcours aux caravanes. Il aurait même fait parvenir aux négociants de Rhadamès l'avertissement que leurs caravanes pouvaient circuler sans danger. Enfin, après de longs pourparlers, les Turcs seraient rentrés à R'hât.

Quoi qu'il en soit, cet historique un peu long prouve clairement qu'il nous eût été facile d'entretenir avec les Touaregs Asdjers des relations, et que quelque argent, de faibles cadeaux, nous les auraient certainement attachés. Tout est à refaire, puisque nous avons été assez insouciants pour ne pas continuer les relations qui existaient.

Ces deux routes d'Amadghor et de R'hât sont reliées entre elles par de nombreuses routes transversales qui permettent facilement de passer de l'une à l'autre. Les deux principales sont celles de Temaçinine à Amguid

et celle d'Amadghor à R'hàt. Elles sont décrites toutes deux dans plusieurs ouvrages.

De ce récit, il résulte aussi que les Turcs, maîtres de Tripoli, du Fezzan, ont étendu leur domination sur R'hât, que nous les y avons laissés s'installer et que si nous poussions la négligence jusqu'à leur permettre de s'étendre jusqu'au Djebel-Hoggar, ce qui est évidemment le but de leur politique, toutes les routes du Soudan nous seraient fermées et que notre Algérie verrait le Maroc et la Turquie maîtres à tout jamais de l'empêcher de donner la main au Sénégal et de tirer parti des immenses ressources du Soudan. En admettant que la Turquie n'ait pas la notion exacte de l'importance de ces positions, l'Allemagne et l'Angleterre, qui font de si grands efforts en ce moment pour s'assurer la possession de ces vastes contrées, ne manqueront pas de la pousser en avant.

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