CHAPITRE II
Puissance du peuple musulman. — Hostilité des ordres religieux avec lai gouverna m enta musulmans. — Ordres religieux algériens. — Origine des ordres religieux, leurs doctrines, leur importance, leurs tendances.
Nous croyons êlre dans la vérité, en disant que le danger de luttes avec le peuple musulman existe tonjours dans nos possessions du nord de l'Afrique, et que nous aurions une idée fausse de ce danger, si nous le mesurions d'après les forces dont disposent
les gouvernements musulmans. Turquie, Maroc, Vilâyet de Tripoli, Egypte, etc., sont dans un état de désordre et d'anarchie qui frise l'impuissance. La capacité de lutte du peuple musulman ne réside pas là, sa force est ailleurs et nous est, jusqu'à présent, restée en partie cachée.
Si nous remontons à l'origine, à la formation de la puissance musulmane, nous la voyons merveilleusement organisée pour la conquête ; en peu de temps elle a envahi une portion considérable de la surface du globe. En Europe, il est vrai, le musulman a été forcé de reculer, mais sa force d'expansion n'a pas été détruite sous les coups de nos ancêtres, la défaite de Poitiers a détourné le courant, sans réussir à l'arrêter.
De notre temps même, si cette puissance a cédé du terrain devant l'Europe civilisée, elle a conquis des royaumes entiers sur les idolâtres. Depuis son apparition dans l'histoire, le musulman, toujours conquérant, s'est heureusement montré inhabile à administrer les empires qu'il fonde et à développer leur puissance. Ce fait évident est facile à expliquer.
Pour les musulmans, toute puissance est dépendante de l'idée religieuse, et celle-ci n'est pas séparée de l'idée politique.
Mahomed et les premiers Khalifes sont bien des chefs d'État, mais ils ne gouvernent qu'en vertu de leur rôle religieux, ils ne parlent qu'au nom de Dieu, dont ils sont les envoyés. Les intérêts temporels sont soigneusement effacés et ils n'en ont cure, car ils ne cherchent pas la grandeur et la richesse du gouvernement. Ce ne sont pas des chefs de nation, ce sont des pontifes.
Les États qui s'établissent successivement sont tous fondés par des descendants du Prophète, et c'est leur
qualité de chefs religieux, leur parenté avec le Prophète, qui leur assurent le respect et l'obéissance des populations. Le rôle de souverain, de puissant sur la terre, n'existe pas en dehors du Prophète et de sa lignée. Ces sentiments, cette tradition font la force du peuple musulman et constituent le levier qui le fait agir, qui réunit en un but unique les aspirations diverses de vingt peuples différents formant une masse de petits gouvernements ou mieux de petits groupes. C'est ce
KOUBBA PRÈS DE TwOl'ï.
levier qu'il faut étudier et qu'il est important de connaître.
Ce n'est pas auprès des gouvernements turc et marocain qu'on peut se rendre compte de ce qu'est le peuple musulman et de ce qu'il veut.
Le croyant ne connaît pas les frontières d'État, les idées de nationalité et de patrie lui font par suite complètement défaut. Il ne connaît que la loi religieuse, et surtout la loi de sa secte, le commandeur des croyants lui-môme est à la remorque de cet esprit, dont la direction lui a échappé.
Le sultan du Maroc, malgré son origine chérîfienne, n'est qu 'approximativement maître chez lui. La vie du
des indigènes est de nature à nous en concilier au moins une partie; mais il est logique d'admettre, que pendant de longues années, les peuples conquis, de quelque façon qu'on les traite, ont le désir et la volonté de ressaisir leur indépendance. C'est un sentiment naturel auquel on doit accorder une valeur, lorsque, surtout, le vainqueur et le vaincu sont aussi différents de religion, de mœurs et de langage, que le Français l'est de l'indigène algérien.
Ce simple exposé suffit pour démontrer que la défense de ce vaste territoire serait difficile, et pour inviter à chercher les moyens d'améliorer la situation. Il appartient aux pouvoirs civils de faire effort pour assimiler le plus possible d'indigènes en leur faisant une part suffisante dans notre état social.
Puis, il faut organiser un réseau de chemins de fer, qui permette de concentrer rapidement les troupes sur les points où les descentes peuvent avoir lieu ; il aura pour nous le double avantage de servir également à diriger rapidement les forces sur les foyers d'insurrection.
Il faut aussi créer sur la côte des points suffisamment forts pour être à l'abri d'un coup de main et suffisamment pourvus de vivres et de matériel pour pouvoir servir de bases aux troupes chargées de rejeter l'ennemi à la mer et leur épargner la conduite et la protection, toujours difficiles, de convois pour lesquels les moyens de transport font toujours défaut au moment du danger.
Il n'entre pas dans le cadre de notre travail d'indiquer quels sont les points à fortifier. Ceux-ci, du reste, ne peuvent être choisis qu'après une étude approfondie des localités.
La marine a les mêmes besoins que l'armée. Il lui faut sur la côte des points d'appui, des magasins, des arsenaux.
En effet, une troupe de débarquement, toujours en danger d'être jetée à la mer jusqu'à ce que, comme l'armée de Wellington, elle se soit construit un Torrès- Védras, doit avoir à sa portée ses flottes de guerre et de transport, pour en tirer ses subsistances, et aussi pour s'y réfugier dans le cas où, attaquée par des forces supérieures, elle ne pourrait contenir l'ennemi. Or, la
Le Cap Carbon. (Dessin de il. 0. Ctttlaghan.)
côte d'Afrique est inhospitalière, les mouillages y sont rares et si nous occupions solidement les cinq ou six meilleurs, il serait bien difficile à une flotte nombreuse de tenir longtemps, la mer sans danger grave, à portée des troupes de débarquement.
Ces points d'appui auraient encore une autre utilité, si on y joint des magasins, des chantiers et des ouvriers. Lorsqu'on lit le récit des batailles navales, on voit généralement que les plus grandes pertes ont lieu après le combat. Les vaisseaux les plus engagés, souffrent
de nombreuses avaries, perdent une partie dé leurs équipages, et ne sont plus en état de supporter une longue navigation. Il leur faut, à bref délai, un abri et les moyens de se réparer. Une flotte, loin d'un port de refuge, ne peut donc livrer plusieurs batailles sans de lourds sacrifices. En créant sur cette côte d'Afrique des abris et des chantiers de réparations, nous multiplions
Bopcie, Pohtk Sareusink. {Dexsin de .V. 0. l'nllaijhan .)
donc la force de la flotte et nous diminuons sensiblement les chances de l'ennemi.
C'est en Tunisie surtout, qu'il est de toute nécessité de créer une base de ce genre, à Bizerte, car c'est évidemment là que les premières tentatives auront lieu. — A quoi bon tous les efforts, tout l'argent dépensé pour coloniser ce pays, si nous ne prenons les précautions nécessaires pour le défendre et le conserver.
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Mosquée de Gabès. (Dessin de L. Pieuse.)