IV. Le Sénégal; V. Le Nil
I. Le Congo. — Le Congo est un des plus grands fleuves de l'Afrique. Il a ses sources dans la région des grands lacs d'où sort aussi le Nil. De nombreux affluents étendent son bassin jusqu'à ceux du Zambèze et du Benoué, le grand affluent du Niger. Son cours a une étendue d'au moins 6,000 kilomètres.
Les pays, qu'il parcourt, sont bien différents d'aspect et de richesse.
La dernière partie de son cours, de Banane à Borna, est une riche et basse contrée couverte de vastes forêts, de bois d'essences dures ; elle a une étendue d'environ 80 kilomètres.
Au delà de Borna jusqu'à Stanley-Pools, environ 400 kilomètres, sa vallée est stérile, rocheuse et désolée. Il y a cependant de temps en temps quelques vallées fertiles surtout aux environs de Stanley-Pools même. Le cours du fleuve est encombré de cataractes nombreuses et de rapides, qui rendent la navigation impossible.
De Stanlev-Pools à l'embouchure du Kassaî, environ
2f)8 LE SOUDAN
100 kilomètres, la vallée est rocheuse et stérile. A partir
de l'embouchure du Kassaï jusqu'à Stanley-Falls, la
Imh<;k\i:s rk Stanleï-Pools (Coifio). (Missions fathMiijuef.)
vallée est riche, basse et fertile. L'agriculture des indigènes est très variée et très prospère. On y voit d'im-
menses plantations de manioc, de cannes à sucre et de bananes. Le lit du fleuve est parsemé d'immenses îles très fertiles et couvertes de forêts de caoutchouc, de gomme , copal, etc.
On rencontre d'immenses troupeaux d'éléphants, de buffles et de grandes antilopes. Les cours d'eau renferment d'excellents poissons en grande quantité. Le fer et le cuivre y sont abondants.
Les affluents, nombreux et en partie navigables, ont des vallées très fertiles et très boisées et ont des dimensions considérables. Le Kassaï atteint 3,000 mètres de largeur et reçoit lui-même des rivières comme le Sankonson, qui atteint 500 à 600 mètres de largeur et constitue au point de vue commercial une voie navigable très importante qui ouvre au trafic une contrée riche avec une population très douce. Le commerce de l'ivoire y est considérable et les forêts produisent une immense quantité de caoutchouc.
La Louloua, dont le bassin s'étend jusqu'au Zambèze. Au-delà de Stanley-Falls le pays a été peu parcouru et tous les voyageurs qui ont essayé de monter au nord ont rencontré des difficultés considérables. Le docteur Lentz n'a pu continuer dans cette direction, il a été obligé de changer de route et est arrivé par Nyangoué et Kasongo, à rejoindre le Zambèze qu'il a descendu jusqu'à son embouchure.
A Stanley-Falls il y a une cataracte qui rend la navigation impossible. Le climat est peu favorable aux Européens, la fièvre et la dysenterie, les ophtalmies y sont nombreuses, de sorte que les Européens n'y peuvent travailler et le recrutement des ouvriers de toute nature est extrêmement difficile.
Tout le cours du Congo, sur la rive gauche, appartient à la Société internationale belge;
Comme on le voit, le pays est riche en produits et en ressources, les cours d'eau nombreux et puissants, mais les difficultés sont grandes.
D 'abord la navigation j usqu a Stanley-Pools est impossible et il faut absolument créer, le long du fleuve, un chemin de fer. Le progrès de la colonisation en dépend entièrement.
En outre, on y est partout en contact avec l'élément arabe. Jusqu'à présent, il est vrai, ils se sont prêtés à vivre en bonnes relations et ils ont souvent protégé les voyageurs, mais on peut sentir déjà que la continuation de la paix dépend absolument de cette condition, qu'on ne les dérange en rien de leur métier, qui est le vol d'esclaves en grand et le transport de l'ivoire. Or, il serait fort difficile d'avoir raison de ces marchands d'esclaves, car les Européens n'ont, comme moyen de protection et comme défense que des nègres du Haoussa et des gens de Zanzibar, qui s'engagent, moyennant rétribution et qui serviraient mal contre les Arabes, sujets du sultan de Zanzibar. C'est une des difficultés de l'État du Congo et s'il ne peut un jour recruter ses garnisons, il lui sera bien difficile de se maintenir et de conserver ses stations. 11 semblerait que les États européens puissent recourir à une pression sur le sultan luimême de Zanzibar, dont les ordres paraissent obéis par ces marchands, mais c'est une protection bien éloignée et dont on diminue la valeur toutes les fois qu'on l'emploie. En somme, malgré la fertilité de ses vallées, malgré la richesse de ses produits de toutes sortes, le fleuve du Congo n'offre qu'un établissement précaire aux Européens et de grandes dépenses sont nécessaires si l'on veut l'utiliser, parce que la partie inférieure du cours, pendant 4 a 500 kilomètres n'est pas navigable et que la construction d'un chemin de fer jusqu'à Stanley-Pools
exige de grandes dépenses d'argent et présente de nombreuses difficultés.
Une grave nouvelle fait craindre que la rivalité avec les Arabes n'ait acquis, plus promptement qu'on ne
Mitiia, ahazo»f. Du ROI Malf.kki (Congo). (Missions catholiques.
le devait supposer, une fâcheuse intensité. La station exlrême de Stanley-Falls, voisine d'un établissement arabe du fameux Tippoo-Tipp, a été attaquée par une bande arabe, qui a mis tout à feu et à sang. Les soldats haoussas, qui formaient la garnison ont pillé un magasin
et se sont enfuis. L'Anglais, qui commandait la station a jeté dans le fleuve les six canons Krupp amenés à grands frais, a mis le feu aux magasins pour qu'ils ne deviennent pas la proie de l'ennemi et s'est enfui la nuit, dans une pirogue, avec son compagnon, un Belge. Après nombre de jours passés misérablement, il a fini par se noyer et le Belge seul a pu arriver aux établissements. Les Haoussas fugitifs ont prévenu la station de Bangalas, qui a pu se préparer à la défense. Les Arabes sont descendus bien bas sur le Congo et il est probable qu'ils vont écumer ce fleuve.
Enfin, le service des transports de la côte à Stanley- Pools est interrompu sur les deux rives où les indigènes ont pillé des caravanes.
Le bruit a même couru que Stanley avait été tué, et l'absence prolongée de nouvelles fait craindre qu'il ne se confirme.
En résumé, le Congo n'offre pas une voie facile pour pénétrer dans l'intérieur du Soudan, et il est clair qu'avant d'être un chemin ouvert à la civilisation, il y aura plus de dépenses à faire que pour utiliser nos routes de l'Algérie. L'Européen s'y trouve dans un milieu défavorable à son tempérament. Les richesses de ce pays merveilleusement arrosé, sont considérables, mais difficiles à extraire du centre du continent. La culture ne peut se faire que par les indigènes, il faut donc les transformer en agents de production, de travail et de consommation. C'est une œuvre de patience et de temps dans l'exécution de laquelle on a à lutter contre l'élément arabe et les impossibilités que le cours du fleuve a créées à la navigation.
IL Ogowé et Qwillou-Nyari. — En remontant la côte au nord du Congo, on entre, à quelques kilomètres, sur un vaste territoire qui a été reconnu possession fran-
çaist' à la conférence de Berlin. Il est arrosé pur deux fleuves, le Qwillou-Nyuri, d'abord, POgowé ensuite.
La vallée du premier pénètre d'environ îiOO kilomètres dans les terres. C'est un pays très riche couvert de plantations et de forêts. La population y est très deuse et prospère. On y trouve des mines de fer et de cuivre et du cristal de roche, de nombreux troupeaux
Sl'JWLICC DK 1.1 DÉr..\i'iT.vritl\ (IHlMiO). (Missi-ns Ci,t/f,li,iws.)
d'éléphants, de buffles, d'antilopes, de zèbres et d'hippopotames.
Le caféier, le cocotier y poussent à l'état sauvage. En somme, c'est un pays très plantureux, très fertile, où le commerce peut trouver des produits nombreux à exploiter et auquel sa puissante végétation assure un avenir prospère. C'est un des plus beaux territoires de la contrée.
La baie de Loaugo, à l'embouchure du Qwillou, est la seule rade praticable de la côte entre le Gabon et Banane, à l'embouchure du Congo.
L'Ogowé a un cours plus étendu, environ 1 ,000 kilomètres. Ses sources sont voisines de celles de l'Alima, affluent du Congo. Mais les territoires reconnus nôtres par la conférence de Berlin sont plus considérables, ils s'étendent jusqu'au bassin de la Lé cou a Nkoundja. Or, ici, certaine hésitation existe et la Nkoundja est assez mal définie. Elle paraît être un affluent du Congo connu aussi sous le nom de Oubangui, qui monte d'abord directement au nord.
Quelle est cette rivière? d'où sort-elle? On ne sait pas encore, mais il semblerait que c'est la même que le Ouellé; dans ce cas, ses sources et celles de ses affluents conduiraient vers et près des sources du Nil et son bassin serait aussi en contact avec celui du Benoué. Tout cela doit être éclairci; mais il n'en est pas moins certain que cette grande rivière, conduit au centre de ces pays inconnus, que tous les peuples convoitent et qu'à l'importance déjà si grande du bassin de l'Ogowé elle ajoute une valeur inconnue, mais assurément considérable. Des expéditions sont en ce moment en route pour essayer de tirer au clair ces graves questions et leur retour seul les éclairera en partie.
Le bassin de l'Ogowé est extrêmement riche en matières naturelles, qui ne sont point encore exploitées par les négociants :
Règne végétal
! Baobab, palmiers, bambous , bananiers , agaves , ananas sauvages, coton, etc.
! Palmier s, cocotiers, graines de sézame, ricinier, arbres à beurre.
n . ( Sont produites par une
3° Ecorces à tannin { n , ,, u
quantité d arbres.
! Indigo, santal, camwood, orseille, rocou, gousses et écorces d'acacias.
Café, cacao, noix de mus-
« -s . j cade, clous de girofle, canne
* iX ) à sucre, noix de koka, tabac,
réglisse.
6° Drogues diverses.
7° Gommes, résines, cires.
8° Les bois de construction, et d'ébénisterie sont nombreux : sandal rouge, ébène, cèdres.
9° Plumes, peaux.
10° Manioc, patates douces, igname, mangue, espèce de haricot.
L'ananas est couvert de fruit pendant toute Tannée, bananiers, arachides.
Règne minéral Fer, cuivre, cristal, gypse, marbre, et kaolin.
Règne animal
Poissons, écrevisses, cro-
codiles , hippopotames , san-
Animaux sauvages < r , m >, ,,,
° j ghers, buffles, zèbres, élé-
phants, antilopes, gazelles.
, . I Le porc, la chèvre, le
Animaux domestiques < . . ,.„
1 l mouton est rare, abeilles.
( Perdrix, pintades, faisans, ( pigeons, canards, oies, poules.
Ainsi que dans tout le reste de l'intérieur du continent africain, il n'y a aucune bête de somme, de sorte que les transports ne peuvent être faits qu'à dos d'hommes. C'est une des très grandes difficultés que le commerce aura à résoudre. Comme on le voit, le pays a des productions variées et rares en très grande quantité, et
aussi M. de Brazza nous a appris que le commerce y était en voie de prospérité puisque, depuis douze ans, le mouvement commercial s'est élevé, au Gabon, de deux à quatorze millions de francs.
Nous ne voulons pas entrer dans des détails, qui nous entraîneraient trop loin, il nous suffira de dire que I'Ogowé est une des routes les plus favorables pour pénétrer à l'intérieur et que c'est un des points où les rapports avec les populations de l'intérieur ont été les plus faciles. 11 semble se créer là une tendance au travail et à l'ordre de la part des nègres sur lesquels il y a lieu de fonder quelque espoir pour l'avenir. Même au-delà de I'Ogowé, les tribus Oubanguis ont eu avec nous des relations, qui font naître l'espoir d'avoir avec elles de bons rapports et leur pays pourra être plus tard pour le commerce une source abondante de produits. Quoi qu'il en soit de ces conditions favorables, i'Ogowé n'est pas une voie fluviable, qui puisse, sans grands travaux, suffire au mouvement commercial, son cours inférieur est encombré de chutes et de rapides nombreux et dangereux.
Par conséquent, malgré l'abondance de. ses eaux, le nombre et l'importance de ses affluents, le fleuve luimême ne peut desservir son bassin. Le Qwiilou-Nyari est plus apte à rendre ces services. Aussi déjà les Européens, qui ont créé les stations de l'intérieur, ont fait des efforts pour joindre le haut Qwillou à Françeville par une route.
D'un autre côté, l'importance du bassin de I'Ogowé est grandie considérablement par ce fait, qu'il se lie à celui de l'Oubangui. Aussi déjà a-t-on fait des efforts considérables pour le joindre à l'A lima, affluent du Congo, et des stations ont-elles été créées sur l'Alima et sur le Congo lui-même. L'Alima est en effet navigable
CiiAssbiK de Bcrrus. (Mîjfïiww raUwli'iitrs.)
à partir de Diélé, où aboutit la route de Françeville, longue de 160 kilomètres, jusqu'au Congo où elle se jette à Mbochi. Cette route sera forcément plus tard un chemin de fer ou un canal, mais dès aujourd'hui elle a une importance facile à saisir.
L'Ogowé justifie donc les dépenses et les efforts qui ont été faits par M. de Brazza et ses compagnons, et ceux aussi que la France se prépare à faire. D'autant plus que, d'après tout ce que nous en savons, les relations ont été jusqu'à présent excellentes avec les indigènes de ces contrées et que les Arabes ne paraissent pas encore y avoir pénétré. 11 est vrai que nous y sommes en rivalité avec l'État libre du Congo, mais ces difficultés entre nations européennes seront toujours faciles à trancher. Il n'en est pas de même avec 1 élément arabe, là le gouvernement est pour ainsi dire anonyme, on ne sait à qui s'adresser pour avoir raison de ces bandes essentiellement ingouvernables, et il est presque certain qu'on aura à lutter avec elles lorsqu'on voudra, par TOubangui, pénétrer au nord de ces vastes régions que leur commerce exploite.
Mais il doit être bien entendu que c'est là un pays de commerce et non de colonisation, que les indigènes seuls peuvent s'y livrer à la culture. Il faut donc les transformer en travailleurs producteurs et consommateurs. C'est une œuvre qu'il faut poursuivre avec ténacité et un programme bien arrêté, mais dont il ne faut pas espérer un résultat immédiat et considérable.
CHAPITilE XVI
Le Bas-Niger. Historique de l'occupation du Bas-Niger par les Européens. Les factoteries. Le Benoué, son importance. Stations principales. Conclusions.
Jusqu'à ces dernières années, le Niger n'était guère connu en France que par les récits de quelques rares voyageurs. Cependant les Anglais se sont installés à la partie inférieure de son cours depuis une trentaine d'années. Ils ont remonté peu à peu le cours du fleuve, jalonnant leur route par de nombreux établissements.
Les diverses compagnies anglaises, qui avaient des intérêts au Niger, se fondèrent vers 1 880 en une seule société, au capital de dix millions de francs, qui prit le nom de Compagnies africaines réunies.
La même année une expédition française, dirigée par le comte de Semelle, débarquait au Niger et fondait divers établissements ou factoreries. Lokodja, Igbébé, Onitsha, Abbo, sur le Niger, Loko sur le Benoué. Ce beau début coûta la vie au chef de l'expédition, mort de maladie et de fatigue sur le vaisseau, qui le ramenait en France, vers la fin de l'année.
A la fin de 1883, nous possédions trente-trois établissements. La Compagnie anglaise, devant l'influence toujours croissante de l'élément français, s'érigea, en 1882, en compagnie nationale au capital de 25 millions de francs. Désespérant, malgré le développement de ses moyens d'action, de venir à bout de la concurrence française, elle offrit à nos négociants de leur acheter leurs établissements avec tout le matériel des factoreries. Ceux-ci y consentirent et maintenant l'An-
glais règne en maître sur toute la partie inférieure de l'immense fleuve du continent africain. Toutefois, cette vente n'est qu'un contrat particulier et n'infirme pas le droit de la France d'y créer des établissements.
Après ce rapide exposé de l'historique de la question, nous allons étudier la physionomie et l'importance du fleuve et du pays.
« Le Niger, à son point de rencontre avec l'Océan dit Ed. Wiard, forme un immense delta dont les eaux sales et tourmentées, constamment refoulées vers l'Océan ou vers l'intérieur des terres, selon qu'elles subissent l'action du flux ou du reflux, ont fini par s'ouvrir un passage à travers les terres qui les environnent. C'est ainsi qu'elles ont transformé les parties basses du sol en canaux naturels qui, s'allongeant de plus en plus, leur ont permis de joindre les eaux des rivières voisines. Brass est une de ces rivières voisines du Niger reliée a ce fleuve par un de ces canaux et, c'est sur une des rives de la rivière Brass, une des moin^ malsaines de la contrée, que s'est installé, presqu'à l'embouchure, un groupe de négociants européens. »
Brass, située sur la rivière du même nom, est le siège d'une dizaine de maisons européennes. La rive gauche, où sont établis les blancs, est constamment rongée par le fleuve que l'on combat en élevant de fortes palissades. La rivière, ses nombreuses criques et ses canaux, sont les seules communications de factorerie à factorerie. Le climat est très malsain pour les Européens. Les pluies durent du mois de juin au mois de décembre. Du mois de janvier au mois de mai, un soleil des plus ardents darde ses rayons sur ce coin de pays, empesté de fièvres, qui sont là plus fréquentes et plus fortes, que daus n'importe quel point de l'intérieur. La chique est un insecte des plus redoutés.
Les grands steamers s'arrêtent à Bonny, quelquesuns, construits exprès, peuvent entrer dans la rivière de Brass, qui se relie au Niger par Akassa-Creek, franchissable à marée haute, trois heures de marche. Au village d'Akassa sont installés des établissements de la Compagnie anglaise. On peut atteindre également le Niger par le haut de la rivière Brass, aux environs d'Abbo. La route est moins sûre à cause des peuplades qui bordent les rives. De Brass à Bonny, par les criques, il faut huit heures. Obolonna, à six heures du marché de Brass, résidence du roi de la rivière, six mille habitants ; chaque factorerie lui paie une redevance annuelle d'environ 1,000 francs.
En remontant le fleuve on trouve Léambré, Akedo, Apopuroma, Andjama, Otouha, Assassi, Ekolé, Brass- Market, Kpotema, Baramberi, Gamatou, Kayama, Ofisula-Imblama.
Aucun Européen ne s'est encore établi dans ce pays. « Il est vrai, dit Ed. Viard, que les indigènes n'encouragent pas du tout les tentatives à faire dans ce sens : J'ai rarement rencontré des noirs aussi hostiles aux Européens que ceux-là. Je soupçonne que cette grande hostilité à notre égard est soigneusement entretenue par les chefs de Brass, qui comprennent très bien que leur rôle d'intermédiaires cesserait si les naturels s'abouchaient directement avec nous. »
Les principaux articles de commerce consistent en tabac, gin, sabres et quelques pièces de madras.
Ces peuplades vivent dans un état dUsolement, qui rend leur position encore plus lamentable.
En remontant le Niger on entre sur le terrain d'action du commerce européen. « Le pays alors s'est relevé, nous ne sommes plus dans les bords du delta. Une végétation plus variée et moins sombre de nuance orne
les rives. Là se sont installées des factoreries européennes. »
Le premier groupe important de population que Ton rencontre en remontant le fleuve est le royaume de Nupé, dont la population peut être évaluée à une vingtaine de millions d'habitants.
« Les centres commerçants les plus importants du Bas-Niger, nous dit M. Viard, sont Abbo, Onitsha, Idda, Lokodja et Egga, mais entre ces points principaux, il y en a d'autres intermédiaires dune grande richesse végétale. Tout le sol du Bas-Niger disparait sous une puissante végétation. Dans la partie basse du fleuve, aux abords des marécages du delta et sur les rives régulièrement inondées par le flot, les palétuviers aux feuilles d'un vert sombre dominent ; à peine, de place en place, parmi eux, quelques groupes de palmiers et de cocotiers, ça et là quelques bananiers. C'est aux endroits où se trouvent ces quelques arbres, que sont venues s'installer les misérables peuplades du Bas- Niger, formant ainsi autant de villages qu'il y a de ces groupes d'arbres fruitiers. Un peu avant Abbo, l'action du flot cessant de se faire sentir, Je palétuvier disparait ; à leur tour les palmiers, les cocotiers et les bananiers dominent, aux environs d'Onitsba, puis viennent se joindre à eux le cotonnier et l'indigotier, et un peu plus haut, vers Lokodja, c'est le tour de l'arbre à beurre végétal, et enfln, à partir de la, le pays n'est plus qu'une immense serre, où aux arbres déjà cités, se joignent le citronnier, l'oranger, le baobab et bien d'autres espèces encore, sans parler du nopal ou plante à cochenille, du maïs, de l'igname, de la patate douce et du mil dont l'abondance assure pleinement les besoins des habitants.
« ABrass même, on trouve le caféier, le poivrier et la
canne à sncre. Près de Lokodja, j'ai vu 1 arbre à caoutchouc. »
Les populations actuellement commerçantes, sont établies immédiatement sur les rives du fleuve, mais celles qui sont un peu dans l'intérieur des terres, n'ont que rarement de rapports avec les blancs et tout ce que la nature produit au-delà de ce qu'elles peuvent consommer est absolument perdu pour tous, car le noir n'emmagasine pas.
On trouve ensuite, sur le fleuve, Ida, juchée au haut d'un rocher qui forme, du côté du fleuve, une muraille verticale d'une dizaine de mètres de hauteur. La population d'environ 10.000 âmes, est des plus turbulentes. Puis Lokodja, très agréablement situé au pied d'une montagne, sur l'autre rive, et en face, est Igbebé. Les deux bourgades vivent aujourd Tiui en bonne intelligence.
On arrive ensuite au centre le plus important du Bas-Niger, comme population et aussi comme commerce : Egga. Sa population est d'environ 25.000 habitants. Elle est très active, cinq factoreries s'y disputent le commerce de la contrée, qui consiste en : poteries assez jolies, étoffes estimées, cuirs teints et ornés de dessins, armes aux fines ciselures, broderies en soie, et métal. Les habitants d'Egga servent d'intermédiaires, entre les factoreries et les noirs de l'intérieur.
Les pays au-dessus d'Egga jusqu'à Bidda, produisent en abondance l'huile de palme, et le beurre végétal. Le rendement de toute cette contrée est prodigieux, mais les gros steamers ne peuvent plus remonter le fleuve. Actuellement, on ne trafique que sur 160 lieues du fleuve. Les Européens vont jusqu'à Bidda, capitale du Nupé. La navigation du iNiger est difficile, surtout pendant les crues ; il est encombré de pieux, rochers, bancs de sable, îlots.
Depuis l'Océan jusqu'à Egga, des bateaux calant six pieds, peuvent naviguer dans les mois de juin, juillet, août, septembre, octobre et novembre. Lorsque la crue est forte (elle est de dix mètres en moyenne), le fleuve permet la navigation à des bateaux calant dix à douze pieds, mais seulement pendant août et septembre.
D'Egga à Rabba, le fleuve diminue de fond, il n'a que cinq pieds au plus, et de Rabba à Bidda, les steamlaunch seuls peuvent naviguer. A partir de ce dernier point, le fleuve présente un fond de roche qui n'en permet plus le parcours aux bateaux. Pour aller plus loin, il faudrait creuser un canal, afin de regagner le point où le Niger est de nouveau navigable.
Le courant du fleuve est d'environ quatre, nœuds, sa largeur, aux environs du delta, est de 2 à 300 mètres, à partir et au-dessus d'Onitscha, elle atteint près de 2000 mètres. Neuf missions protestantes sont réparties sur le territoire compris entre l'Océan et Egga. Elles sont placées sous l'autorité d'un évêque noir, Mgr Kroder, qui a sa résidence à Lagos. Un navire à aubes, de 200 tonnes environ, est affecté au service des missions ; chacune d'elles, se compose d'une maison d'habitation, d'un temple et d'une école. On y apprend aux nègres à parler anglais, à lire, ù écrire à chanter. Elles semblent obtenir des résultats satisfaisants.
Un peu au dessus d'Igbébé, le Niger reçoit sur sa rive gauche le Benué (Tchadda, Zanfira ou Kororofa), très peu connu encore, et qui court parallèlement à lequateur. Les premières explorations du Benué, remontent à 1854, depuis, plusieurs explorateurs nous ont fait connaître l'importance de cette rivière.
Par le Benué, on gagne les riches pays du Baghirmi, du Bornou, et de l'Adamaoua. Les Européens n'occupent fortement qu'un point sur la rive nord de cette
rivière: Loko, situé à 20 lieues eaviron de Lokodja, population peu nombreuse, rai-partie fétichiste, mipartie musulmane. C'est le point où viennent aboutir une partie des marchands d'ivoire de l'Adamaoua. A la fin de 1883, il y avait trois factereries.
Entre Loko et Yola, capitale de l'Adamaoua ou du Fianmbina, il existe plusieurs peuplades musulmanes, qui dépendent du Sokoto. Les populations du Benué sont hospitalières, au moins jusqu'à Yola, à l'exception des Mitchi et des N'goulah, nègres cannibales des plus redoutables, par leur audace et leur cruauté.
De juillet à octobre, le pays est en partie inondé. C'est pendant cette saison que cette rivière est navigable pour les petits navires d'un certain tonnage. L'ivoire vient de la province de l'Adamaoua. Les caravanes suivent, par terre», la rive sud du Benué; arrivées à Amebhehou, elles passent la rivière et se divisent : les unes longent la rive nord du Benué, pour venir à Loko, les autres s'enfoncent dans l'intérieur et se dirigent vers Tembouctou, Sokoto et le Nupé, et arrivent ensuite à Egga. Les caravanes mettent 30 jours pour venir du fond de l'Adamaoua à Yola, et à peu près quarante de Yola à Loko ; elles se composent chacune d'environ cent cinquante individus.
En remontant le Benué, on trouve : Akoïko, Aguéma, Djono, Dogo, Ayoio. La population semble bienveillante. On traverse les Mitchi, Appa, Adjogo, Amoua, Akhouangha, Koito, Ajembla, Ankoi, Aboucé, Lehou, Akouaki, population hostile, Paquocot, Arouçot et Moutoum, habitants affables et hospitaliers ; Nuchi, très bon accueil ; Agathou, Atimégué, Dausofa.
Dans tous ces villages, il y a un commencement de culture et d'industrie. Les règnes animal et végétal y étalent une multitude d'espèces. Le Benué est très
riche en métaux et minéraux, cuivre, antimoine, argent, or, surtout à Yola, cristal blanc et jaune, quartz colorés, c'est le pays de l'ivoire par excellence, et la route naturelle qui conduit au cœur du Soudan. La rive sud de la rivière est seule habitée.
En résumé, dit M. Yiard, le Benué est une rivière dont le parcours n'offre que des difficultés parfaitement surmontables.
11 est certain que si l'Européen commerçant se lançait
Eléphants ai lac Tchad
dans cette rivière, il y amènerait une activité et un stimulant, qui modifieraient profondément le caractère et la manière actuelle de vivre des habitants. »
Le protectorat anglais, dit le Bulletin de la Société de géographie (1 er trimestre 1886), couvre les deux rives du fleuve (Niger) de son embouchure à Lokodja, vis-àvis du confluent du Benoué et s'étend sur cette rivière jusqu'à la ville d'Ibi, en Kororofa, province de Sokoto, à 2bEi kilomètres du confluent.
Nous rappellerons ici que la « National Africain
Company » , représentant le gouvernement britannique dans ces parages, a dû pour s'y établir, racheter les nombreuses factoreries françaises qui y avaient été fondées. Aujourd'hui la compagnie anglaise déploie une grande activité. Les comptoirs au nombre d'au moins soixante, s'échelonnent sur les deux rives du Niger et du Benoué. » Elle dispose d'une flotte de vingt-cinq vapeurs. Tout dernièrement elle a acquis le protectorat des royaumes de Bidda et du Nupé.
En résumé le delta du Niger est triste et sombre d'aspect, le cours est bordé de palétuviers, qui forment barrage et transforment l'embouchure en marais fangeux, d'où s'échappent des miasmes pestilentiels. C'est un labyrinthe de bras entre-croisés dont le fond se modifie à chaque instant par l'apport de terres d'alluvions. Des bancs de sable, des îles se forment et disparaissent par la violence du courant. Peu de fleuves offrent une navigation plus difficile et plus périlleuse. De longtemps le Bas-Niger ne sera pas susceptible du rendre de grands services comme moyen de transports. Au contraire le Benoué et le Niger entre son confluent et Tombouctou sont des voies praticables et faciles, par lesquelles tout le commerce du Soudan, des grands lacs à Tombouctou doit trouver un moyen facile de circulation.
La nation, qui s'établira solidement au confluent de ces deux grands cours d'eau sera, maîtresse de tout ce commerce en même temps qu'elle sera sûre d'avoir la plus grande facilité de transporter ses moyens d'action d'un bout à l'autre du continent africain. C'est la position privilégiée.