‹ La conscienceChapitre 54 sur 54 · M0TB · texte numérisé non relu

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barrières qui en séparaient le gros de la nation sont tombées de nos jours. Tout le monde spécule. La modestie de certaines existences, de certaines professions, la sobriété, Fhonnêteté, compromises parla soif des gains rapides, ont disparu, ou peu s'en faut.

Il y avait jadis des classes entières de la so-' fiiété, celle des notaires par exemple, dont la probité passait, à juste titre, pour un axiome prQveri)ial.

D y avait des maisons de commerce où se maintenaient l0S traditions d'exquise délicatesse, gardées et choyées avec un soin jaloux, comme la gloire n^ême de la famille.

Il y avait des carrières bourgeoises, des carrières d'artisans, où l'on se contentait de minces profits, mais où la bonne et sévère con- 3cience, de père en fils, conservait, sain et sauf, l'honneur du métier.

Il y avait des pays — r la Suisse, l'Angleterre,' la Hollande rr- où les mœurs nationales présenaient, en matière d'argent, des garanties ap^ préciées de chacun.

Nous n'en sommes plus là.

Tous les gains s'offrant à tous, l'avidité a pris le pas sur l'honnêteté.

Nul ne se tient pour content. Vous ne trouveriez guère^ pas plus au village qu'à la ville,

des gens satisfaits de leur position, et des médiocrités simplement acceptées. La Bourse a des aboutissants jusque dans nos moindres boui^ades, les placements hasardeux y sont connus et poursuivis.

Quand je pense à ce que deviennent, sous l'influence de ces facilités de spéculation et de cette ardeur aux coups de fortune, la plupart de nos populations rurales, en France, je ne trouve qu'un mot : matérialisme ! pour exprimer leur désastre moral.

Attraper en l'air des écus, acheter de la terre, augmenter son bien, voilà, du premier au dernier jour de Tannée, le cercle dans le- ^el on vit. L'idée de Dieu s'en est retirée.

L'âme ne bat plus même de l'aile. Quant à la conscience, à mesure que s'ajoutent les champs, elle perd du terrain. Dans les villes, ces désastres de la conscience prennent de plus vastes proportions, ils font plus de bruit, les grands éclats des grands scandales nous effrayent davantage ; mais soyez-en certains, le travail latent, secret, discret du matérialisme au milieu de nos campagnes, ce travail qui mine le sol en dessous nous prépare, si l'Évangile ne vient relever l'homme, des ébouiements et des ruines sans nom.

Au surplus, le nivellement qui nous mène — dans les pays catholiques surtout — droit aux abîmes, crée moins le péril qu'il ne Ta manifesté.

Notre siècle de progrès hérite des siècles d'ignorance et d'oppression.

Le nivellement lui-même procède en droite ligne du despotisme : despotisme exercé sur les âmes, par le catholicisme romain ; despotisme exercé sur les vies, par la tyrannie latine. Si l'affranchissement entraîne une épou^ vantable secousse, c'est que l'asservissement l'a préparée.

Élevez une plante en serre chaude, le jour où vous l'exposerez au plein air, elle courra risque de mort. Il n'est que les libres végétations pour résister à tout vent.

La crise actuelle des croyances et des consciences, l'écroulement qui menace notre vieux monde latin sont bien moins imputables au régime nouveau de liberté et d'égalité, qu'au régime ancien qui nous enfermait sous couche. Ni les individus ni les nations catholiques n'ont été préparées pour l'air tel quel, avec ses orages et ses soleils. Ce qui se tenait debout, quand aucun accident n'ébranlait l'atmosphère : les croyances impersonnelles, les pratiques extérieures, même de certaines hounê-

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tetés qu'fin gardait plus pap habitude que par conscience, même de certaines modesties d'existence qu'on maintenait plus, faute de pouvoir enjamber les barrières, t|U6 pai: ^Q^ J)riété ; ce9 vertus et ces croyances qui valaient mieux que rien — çt qu'on va çegrettçK pî^i>tout — au fend ne valaient pas grand'chose.

Elles l'ont bien montré, puisqu'au preinier choc de liberté et d'égaUté, ^Ues ont disparu.

Sous le régime du sacerdoce romain» Jea bonimes n'ont rien appris de ce qu'on doit savoir pour se gouverner soi-même.

Pirigés à outrance, privée de la Bible, débarrassés de la responsabilité, menés aux lisières, sans relations directes avec Dieu, asservis au prêtre, inhabiles aux résistances comme au?:

décisions ; le jour où ils sont appelés à se mettre sur leurs pied^, à ouvrir les yeux, à marcher, le vertige les prend : ou bien Us se laissent choir, inertes, incapables ; ou bien enfiévrés, hors d'eux-mêmes, ils vont en in-t sensés, saccageant tout au gré de leur folie.

Ah certes, si l'égalité, si la liberté nous amè»^ nent des périls, l'inégalité, l'asservissement en créent de bien plus graves.* Mais dussentils, conjurant pour quelques heures le danger actuel, nous laisser dormir en paix, je les atta-

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qpierai ppi^r n^g, part qù que je les rencontre, cftr ma consciei^ce les çt condamnés.

Et toujours, et jusqu'au |)Out, je me réjouirai di; nivellement dans Jes lupiières, dans 1^ bf en, cîans les routes ouvertes pour tou§ 1

Note F

Sous ce titre : une leçon n'iNCRÉDULiTé DONNÉE d'en haut, TauteuT envoyait en janvier 1852, à un journal religieux, les lignes que voici:

On écrit de Berlin : « Le prince Adalbert de Bavière va se fiancer avec la princesse Louise de Prusse. Toutefois, les deux fiancés se convertiront d'abord à la i^eligion grecque^ à raison de la succession au trône de Grèce, qui est réservée au prince Adalbert. y*

Depuis que Henry IV a dit : Paris vaut bien une messe ! les imitateurs n'ont pas manqué.

Pour gouverner un peuple, on s'est cru autorisé à adopter sa religion nationale comme on aurait adopté son costume : — Que vous fautil ? un catholique, un protestant ou un grec ? Nous sommes prêts, nous nous mettrons à la mode du pays.

Si je rappelle Funiversalité de l'usage, c'est afin de prouver que mes observations s'appliquent au principe etnon aux personnes. Hélas ! le jeune prince et la jeune princesse dont on annonce — puisse-t-on l'avoir fait à tort — la conversion politique, ne se rendent certainement pas compte de l'énormité morale d'un tel acte. Leur conduite ne s'explique, je dirai presque ne s'excuse que trop par la fréquence des exemples qu'il ont sous les yeux. Il y a force de chose jugée.

Laissant donc les individus, pour lesquels je me sens plein de respect, je vais droit au fait. Or, le fait est odieux. Jamais on ne l'aura trop flétri.

Vous, gouvernements, vous vous pldgnez de l'incrédulité du peuple, et vous prenez soin de donner vous-mêmes, au peuple, de pareilles leçons d'incrédulité ! Vous vous indignez en haut lieu — et certes avec raison — contre Voltaire, contre Strauss, contre Feuerbach; mais Voltaire, mais Feuerbach, mais Strauss n'ont pas tant fait pour tuer la foi religieuse, que ne fait votre enseignement pratique des abjurations officielles, à cette fin de régner !

Les masses comprennent, croyez-le bien.

Toute conscience d'homme est atteinte dans

ce qu'elle a de plus intime. Et chacun tire les deux conclusions que voici :

Faisons du mal afin qu'il arrive du bien ! — car on se propose toujours le bien du peuple qu'on veut gouverner.

En matière religieuse, il n'y a ni vrai ni faux ! — Rien de vrai, et rien de faux ! Écoutez ces voix qui s'élèvent, presque du trône même. L'une dit : Jusqu'à présent j'avais cru, avec l'Église protestante, que la Bible était la seule règle de foi; j'avais rejeté les livres apocryphes, la messe, les images, le culte des saints, l'absolution, les reliques; mais, voulant penser ce que pense mon peuple, je n'hésite pas à professer l'adhésion aux apocryphes, à la messe, aux images, aux saints, aux reliques, à l'absolution, et je crois qu'on fait bien d'ôter la Bible au peuple !

L'autre dit : J'avais repoussé jusqu'à présent avec l'Église grecque, la papauté et une foule de conciles ; mais, voulant penser ce que pense mon peuple, je n'hésite pas à professer la foi aux conciles et aux papes.

Une troisième dit : J'avais repoussé jusqu'à présent, avec l'Église romaine, la Réforme du seizième siècle comme une épouvantable révolte ; mais, voulant penser ce que pense mon peuple, je n'hésite pas à déserter l'Eglise in-

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faillible pour l'Église qui a failli, J'i^vamblç vérité pour le schisi^ie menteur.

En résumé, toutes ces voix s'unissent, criant dans les places publiques et dans les carrer ifours : Ne croyez pas ceuj; qiti soutiennent les dogmes protestants; ne croyez pas ceux qui soutiennent les dogmes gyoQs; ne croyez pa| cfiux qui soutien^ent les dogmes romains, Çe^ dogmes ne se ressemblent pas plus que le jour et la nuit, mais ils se valent* Quiconque attache de l'importance k ces contradictions est un imbécile pu un tartuffe.

Voilà quelle théorie on proclame en haut.

Voici quelle conséquence on tire en bas.

Si les dogn^es spéciaux des t^ois commu* nions n'ont aucune importance, les dogmes communs aux trois communions n'en ont pa!^ plus. Si l'on s'est si complètement trompé sur les dpgmes spéciaux, on a pu se tromper aussi sur les dogmes communs. Si les dogmes spéciau3f n'cnt pour eux que les imbéciles et les tartuffes, les dogmes communs peuvent aussi ne reposer que sur l'ignorance et l'hypocrisie.

On aura beau faire : du système qui adm^t toutes les religions à celui qui les nie toutes, la chute sera toujours inévitable et rapide; l'indifférence mystique en matière de i-eligion mènera toujours à l'incrédulité.

On aurc^ be^u faire aussi, le principe païen enfantera toujours le paganisme pratique.

:Çntre la foi territoriale et Iç^ foi chrétienne^ on ne conclura jamais de traité.

Note G

L'Angleterre, qui fournît Topiuin aux Indes^ et qui rintroduit par force en Chine, TÀngleterre ii^terdjsait naguère Têvangélisation des indigènes indous ! Elle inoculait 1q poi§o^ et prohibait le contre-poison.

L'opinion chrétienne, soulevée en masse, a eu raison de la défense; TÉvangile pénètre partout à l'heure qu'il est. Mais pourquoi les chrétiens anglais n'ont-ils pas remporté la double victoire? pourquoi n' obtiennent-ils p6LS la suppression d'un copamQrce qui tue le corps aux Indes et qui tue la conspience en Angleterre?

A Java-: interdiction d'annoncer l'Évangile aux gens du pays. La Hollande n'empoisonne pas; mais elle ne veut pas que les âmçs vivent.

Est-ce qvie les chrétiens hollandais supporteront longtemps cet abus de pouvoir? Est-pe

qu'un élan de leur foi ne fera pas sauter cette barrière qui, de par le gouvernement, sépare rhomme de Christ, c'est-à-dire Tâme du salut!

Note H

Au point de vue des blessures dont souffre la conscience, il n'est pas inutile de considérer l'affaire de Tropmann, ^

Je ne dis pas que Tropmann soit un type ou un échantillon; je remarque seulement ceci :

la position sociale de Tropmann n'avait rien d'excessif, ni comme misère, ni comme dégradation. Tropmann appartenait à une famille honnête et unie. Son existence, jusqu'au moment des crimes, ne présente aucun incident monstrueux.

Je ne puis m'empêcher de retrouver dans les diaboliques calculs de Tropmann, dans son esprit inaccessible aux remords, dans la tension de son intelligence froidement bandée, à travers des mares de sang, vers ce but unique :

s'approprier, en un seul coup de filet, le bien d' autrui ! quelque chose de ce violent amour de l'argent, de cette dureté sauvage, de ce défaut absolu de scrupule dont notre génération

actuelle, envahie par le matérialisme, nous a laissé plus d'une fois entaevoir les pâles éclairs.

Le trait effrayant chez Tropmann, remarquez-le — trait commun à beaucoup d'autres — le voici : Tropmann ne s'est pas élevé un seul instant au-dessus des régions de la manière ; pas un regret, pas un frisson ne l'ont ébranlé ; pas une notion morale ne s'est fait jour ; pas un mouvement de la conscience n'est venu secouer cette impassibilité morne. Si la crainte de la mort a saisi l'homme, c'était une terreur physique ; la préoccupation de l'Éternité n'y entrait pour rien.

Suppression absolue de l'âme et de Dieu :

tel est l'abîme que cette individualité sinistre nous a montré.

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