‹ La ConscienceChapitre 77 sur 114 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

Meldensteim 1 Et la comtesse Sophie, comprends-tu, Chrétien? J'étais comme un fou , comme un désespéré !

CHRÉTIEN

Pauvre cher monsieur Edouard !

ÉnOUARD.

Elle ignore qui je suis, et j'aspirais au moment où je pourrais la séparer de ce monde que je redoute. Je l'aurais conduite si loin, qu'aucun écho du passé ne serait venu troubler notre amour.... Mais non.... maintenant tout, est devenu impossible. Oh ! que ce prétendu bonheur qui m'a tiré des mains de la justice est un bonheur implacable ! Qu'est-ce que la prison perpétuelle? qu'est-ce que l'échafaud auprès de cettn crainte de tous les instants? auprès de ces terreurs qui m'assiègent le soir quand je me couche, le matin quand je me lève et qui murmurent à mon oreille : « La nuit se passerat-elle sans qu'on apprenne ce que tu as fait? Le jour s'écoulera-t-il sans que l'on découvre ton crime? »

CHRÉTIEN

Ah ! mon cher maître.

EDOUARD

On peut feindre toutes les vertus , il ne faut pour cela qu'être hypocrite comme Nebel, ou ambitieux comme Bezanetti; mais il y en a une qui, parce qu'elle est en quelque sorte le résumé de toutes les autres, il y en a une qui donne au mendiant en haillons, demandant l'aumône, ce regard serein qui pénètre jusque dans le ciel ; à l'accusé, cette voix calme qui va au cœur des juges et qui dit : « Votre accusation est injuste ! » Cette vertu, je l'avais, Chrétien : je l'ai perdue, et avec elle, j'ai perdu le courage, la force, tout ce qui est grand et noble. .. .

Ah ! cher monsieur Edouard, vous exagérez!

EDOUARD

Non, vois-tu, il y a dans un coin du cerveau de l'homme, sous la voûte de son crâne, une lumière qui brûle pour lui seul, qui lui fait voir les vrais contours de la vie, qui lui montre, au milieu du vague chemin que lui trace la destinée, le bien et le mal, le juste et l'injuste, la droiture et la félonie; cette lumière, c'est la conscience ! Fais souffler sur elle les quatre vents du ciel, et l'ouragan qu'ils soulèveront ne l'empêchera pas de monter pure et droite vers Dieu; mais passe le crime, et qu'il l'effleure de son haleine, la lumière s'éteint, et le criminel va, trébuchant dans la nuit de la honte, dans les ténèbres de l'ignominie!

CHRÉTIEN

Oh ! cher maître, un repentir comme le vôtre mériterait l'absolution du plus grand crime, et d'ailleurs depuis quatre ans que vous êtes par» i de Manheim, rien de cette fatale aventure n'a transpiré.... tout le monde ignore....

EDOUARD

Tout le monde ignore.... mais je sais, moi ; oh ! je suis plein de bonnes intentions, je le jure, Dieu le voit, et ces bonnes intentions, le ministre ne demande pas mieux que de les seconder. Je m'aperçois qu'on le trompe, que la justice est trahie, que la faveur est achetée, que les places sont vendues, que les honnêtes gens échouent, que les misérables réussissent; je m'aperçois de tout cela, et je n'ose prendre l'intrigue au collet, la mettre sous mon genou, lui arracher son masque. Une injustice me révolte, mon sang bout, la parole monte menaçante à mes lèvres, j'ouvre la bouche, je vais parler.... Oui ! mais le sentiment de ma honte me prend aux cheveux, ma conscience me crie : « Qui es-tu , toi qui veux reprendre les autres? » Il me semble que tous les yeux qui me regardent avidement lisent au fond de mon âme ; que toutes ces bouches, qui me sourient amèrement, murmurent au milieu de leur sourire, ce mot que chaque battement de mes artères fait sonner à mon oreille : « L'honneur de ton père, misérable ! l'honneur de ton père ! » (// se laisse tomber sur le canapé.)

Oh! mon pauvre maître! jamais je ne vous ai vu ainsi ! oh! si vous aviez du courage !

EDOUARD

Eh bien!

CHRÉTIEN

Le baron Karl de Warden, le fils du ministre est votre ami; allez le trouver et contez-lui tout.

EDOUARD

Ce qui est arrivé là-bas?

CHRÉTIEN

Oui!

EDOUARD

Il me méprisera, Chrétien.

CHRÉTIEN

Non, monsieur, vous lui parlerez comme vous venez de me parler à moi; au lieu de fuir vos ennemis, faites-leur face; marchez à eux, la- tête haute!

EDOUARD

Ami, deux fois mon ami, puisque tu l'es dans ma misère; toi qui te montres reconnaissant des bienfaits que tu pris avec mesure, quand d'autres sont devenu^ ingrats; j'accepte ton conseil, et j'aurai la force de le suivre. Oh ! que tu es grand là où tant d'autres sont petits! Je ne puis te récompenser, mais ton cœur te récompensera.... Embrasse-moi, Chrétien.

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