LA REVUE ALSACIENNE ILLUSTRÉE
1 ne faut point oublier que notre vie alsacienne est un phénomène assujetti à des conditions déterminées, à celles-là même qui durant des siècles présidèrent à notre formation; aussi, pour un patriote alsacien, quelle tâche plus utile que de marquer ces nécessités et de nous incliner à les aimer?
A cette tâche, sans raideur ni pédanterie, la Revue Alsacienne illustrée s'emploie. Elle se propose d'être un cours d'éducation alsacienne complète. Elle ramène notre imagination jusqu'à la préhistoire. Elle convie des anthropologues à nous exposer de quelles races se peupla d'abord le sol de la vallée rhénane, et comment ces
premiers Alsaciens, qui étaient des Celtes, s'attaquèrent, pour les dominer, aux forces naturelles qui nous pressent encore. Mais, fort justement, c'est aux périodes modernes que la revue s'attache de préférence, car la vue humaine est courte, et nous avons nos plus pressants devoirs envers les générations dont nous sommes les héritiers immédiats: il faut que nous mettions aux mains de nos fils un bagage reçu de nos pères, qui le tiennent eux-mêmes d'une chaîne obscure, infinie. . .
Biographies des Alsaciens qui se firent remarquer dans les arts, dans les sciences, dans l'industrie, dans la politique, à la guerre ; descriptions géographiques ou pittoresques de notre terre; détails sur les coutumes et sur l'art indigènes; nécrologie au jour le jour de nos notables: tout doit servir, car de quoi s'agit-il en somme? Il s'agit, ne l'oublions point, de favoriser chez les enfants alsaciens toutes les influences familiales, régionales, historiques et professionnelles; il s'agit de les raciner dans la terre de leurs morts. Ils n'en tireront point une règle expresse, mais une sorte de piété infiniment riche et vibrante, une orientation qui, sans les contraindre, leur désignera leur honneur propre. -
La Revue Alsacienne a le bon sens d'accumuler des faits alsaciens et de laisser le lecteur subir paisiblement l'action de ce climat moral qu'elle lui compose ou restitue, Elle vaut comme
une enquête indéfiniment ouverte, mais elle évite de conclure par un système du parfait Alsacien. Aussi bien, la tradition alsacienne (non plus qu'aucune tradition) ne consiste point en une série d'affirmations dont on puisse tenir catalogue, et, plutôt qu'une façon de juger la vie, c'est une façon de la sentir : je la définirais volontiers une manière de réagir commune en toute circonstance à tous les Alsaciens.
Il y a une discipline alsacienne — disons le mot: une épine dorsale alsacienne. Celui qui naît entre les Vosges et le Rhin, d'une longue suite de générations toutes dressées par les mêmes conditions de vie, est physiquement prédisposé à sentir les choses d'une certaine manière. Les morts lui ont créé une sorte d'automatisme moral. Même s'il quitte ses tombeaux, il ne sera pas nécessairement un déraciné; où qu'il aille et plongé dans les milieux les plus dévorants, il demeurera la continuité de ses pères et, pendant un long temps encore, participera de la conscience alsacienne.