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LE MUSÉE ALSACIEN

fans les profondeurs de cette conscience alsacienne, il y a plus d3 ressources qu'on n'en peut amener sous le jour de la raison. Certains mots éveillent chez un digne Alsacien un si grand nombre d'idées que c'est comme le bruissement de la forêt sous ua coup de vent; mais, plus profondément encore que ne feraient les mots, certaines images, tels paysages, tels objets, peuvent ébranler en nous des pensées flottantes, des songes sans forme, des aspirations indéterminées, tout le pêle-mêle qui sert de support à notre âme raisonnante. Aussi des chapitres d'histoire, des biographies, des portraits de nos plus illustres morts, bref la Revue Alsacienne illustrée, c'est parfait, c'est indispensable. Mais, pour émouvoir notre vénération déjà avertie, instruite, rien ne vaut la figure même de l'Alsace.

Il n'est point de patriote complet, s'il n'a erré avec familiarité sur les routes et dans les sentiers de la plaine et de la montagne et dans les rues de nos villages. Le terroir nous parle et collabore à notre conscience nationale aussi

gens du peuple ne sont pas prêts pour juger et comprendre les tableaux et les sculptures; mais quand ils voient dans un musée un objet dont usaient leurs grands-pères, ils se le montrent avec un attendrissement secret et ils disent: «Nous sommes une nation à part, puisque ces anciens costumes, cette huche, ce rouet, ces images de baptême arrêtent l'étranger!» Voilà des passants devenus songeurs et qui sentent le fll de la race. Celui qui visite la vieille maison du quai Saint-Nicolas est d'abord arrêté par la façade, ornée d'une échauguette et couronnée d'un toit immense, qui date de la fin du XVI® siècle. La cour pittoresque avec ses galeries circulaires en bois lui offre un exemple tout à fait typique de l'architecture alsacienne. Il parcourt l'immeuble, dont certaines parties remontent au XVI« siècle; il examine tous ces objets usuels et familiers, ces meubles ornés de peintures, de marqueteries ou d'incrustations, ces poêles de faïence peinte, ces armes à devises, ces pots à vin en faïence blanche et ces canettes en étain, ces moules à gâteaux ou à fromages, ces coiffes de paysannes q«i permettent de reconstituer toute l'histoire à travers les âges du fameux «nœud alsacien», ces nombreux costumes féminins de soie, de velours, de toile, lamés d'or ou d'argent, brodés de paillettes, égayés de dentelles. ... Il est amusé et instruit. Une petite heure de plaisir vient de

le renseigner, mieux que ne ferait toute une vie de lecture sur la civilisation matérielle en Alsace, sur notre «culture des sens» si admirée des Allemands, qui rangent sous cette expression l'architecture, l'ameublement, la tenue des maisons^ Tart culinaire et toutes les commodités.

Pénétrer ainsi dans la demeure close et, je puis dire, dans l'intimité de nos notables, de nos bourgeois et de nos paysans, pour un étranger, c'est un magnifique divertissement: c'est sortir de soi-même. Mais pour un Alsacien, c'est mieux encore^ c'est se replier sur soi-même.

Repliement qui n'est point vain attendrissement ou sommeil, mais reprise d'énergie au contact de nos morts. Nous sommes les prolongements de nos parents. Pour fortifier notre personnalité, il faut nous placer dans une suite et nous tenir liés à ceux de qui nous avons hérité. Il importe à notre santé morale que nous laissions les concepts fondamentaux de nos morts parler en nous. Comment mieux les entendre que si nous maintenons les conditions de vie où ils se développèrent eux-mêmes?

Cet humble trésor familier de l'Alsace, pendant une longue suite de siècles, à travers mille vicissitudes, nos pères le firent et l'enrichirent. Il ne nous aide point seulement à connaître son roi et sa reine, l'Alsacien fier et tenace, l'Alsacienne ordonnée et tendre. Il nous élève au-

dessus de la minute présente, au-dessus de notre courte destinée et des misères passagères. En nous rattachant à toute la lignée des ancêtres, il nous enseigne que nous sommes les héritiers d'une longue gloire. De grandes et puissantes nations, aujourd'hui favorisées, n'existaient pas encore, que déjà l'Alsace aidait à la civilisation générale. Il est bon qu'un peuple s'estime à sa juste valeur, pour qu'il refuse de subir des influences parfois inférieures. Quand les Alsaciens voient leur supériorité, que nul ne conteste, ils sentent grandir leur contentement intérieur et aussi leur volonté de demeurer Alsaciens.

Ces objets inanimés, dans ces salles silencieuses, semblent baignés d'une quiétude comparable à la paix oià reposent nos morts. Ils vont pourtant vivifier nos âmes. C'est ici notre maison paternelle à tous, c'est ici l'atmosphère où se prépara l'héritage de vertus dont il faudra qu'à notre tour, sous peine de déshonneur national, nous transmettions à nos fils le vivace

dépôt.

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