SCENE VII JEAN, GERMAINE
GERMAINE
Tu as quelque chose à me dire?
JEAN, sérieux.
Oui..
GERMAINE
Oh ! oh! c'est sérieux ?
JEAN, souriant.
Très sérieux... Asseyons-nous... là, veux-
tu
GERMAINE
OÙ tu voudras!
JEAN
Parlons franchement, Germaine,
GERMAINE
Comme toujom"s !
JEAN
Décidément, nous nous marions?
Tu en es encore là, Jean?
JEAN, souriant.
J'ai une vieille habitude scientifique de me replacer toujours devant la même question.
GERMAINE
Cette question-là est résolue pour moi.
JEAN
Elle l'est donc aussi pour moi. Toutefois, il est encore temps que tu réfléchisses se-
rieusement. Tu sais que je ne puis pas te promettre d'être ce qu'on appelle un bon mari...
GERMAINE, souriant.
Tu me Tas déjà dit plusieurs fois. Tu seras comme tu pourras. Cela ne fait rien.
JEAN
Je crains que tu no te rendes pas compte que les jours, passant sur les jours, font des mois, que les mois font des années, et que la vie est longue.
GERMAINE, riant.
Je ne suis pas savante, mais je sais cela.
JEAN
Il est absurde de ma part de parler toujours de ce que je fais; j'en parle toujours parce que j'y pense toujours. Dans le fond, je n'ai pas le ridicule d'attribuer à mes petits travaux l'importance qu'on leur donne.
Si je disparaissais demain, l'Univers serait bien capable de ne pas s'en apercevoir! Mais enfin, c'est un fait. Je suis possédé par une idée fixe, bonne ou mauvaise, et rien ne fait de tort, comme une idée fixe, à...
Il hésite.
GERMAINE, avec malice.
A quoi!... Allons, dis.
JEAN
Tu le sais bien.
GERMAINE, riant.
A l'amour!... Dire que je ne t'ai jamais entendu prononcer ce mot-là ! Pour un fiancé, c'est drôle ! Il est pourtant dans tous les dictionnaires, même dans celui de l'Académie, du moins, je le suppose.
JEAN
Il est vrai que j'ai une timidité bizarre devant ces deux syllabes. Elles me semblent
<■ normes, déclamatoires! Il faut avoir la lîè- \ re })Our savoir les dire.
GERMAINE
Traduction : Tu ne m'aimes pas. Rassuretoi,, je ne t'aime pas non plus. Il a été convenu, arrêté, stipulé, avec une précision extrême, que nous ne faisions pas un mariag^e d'amour. Tu y insistes même beaucoup, sans reproches. (Gaiement.) Eh bien, faisons un mariage de raison.
JEAN, gravement.
Si je t'ai dit cela, ma chère Germaine, c'est par probité.
GERMAINE, sérieuse.
Je le sais, Jean. Et cette probité me plaît.
JEAN
Et si j'insiste pour que tu réfléchisses encore, c'est pour que tu ne risques pas de
manquer ta vie, car j'ai pour toi une vraie amitié.
GERMAINE
Moi aussi, j'ai pour toi une vraie amitié. Tu os profondément honnête et loyal, et j'aime cela par-dessus tout. Tu m'estimes, tu es bon : c'est tout ce qu'il me faut. J'ai confiance en toi. Je suis fîère de t'apporter les moyens de poursuivre tes travaux, de faire de grandes découvertes ! Et sois tranquille, je ne te troublerai en rien. Tu t'apercevras que je suis là, quand tu le voudras bien. Je me ferai toute petite dans ta vie, et je marcherai sur la pointe des pieds... (Gaîment.) Et je soignerai mes oiseaux !
JEAN
C'est très gentil, cette passion des oiseaux. Cela te va bien.
Et nous serons heureux, parce que tu travailleras et que tu illustreras notre nom.
JEAN
Tu es donc ambitieuse?
GERMAINE
A la folie ! C'est mon péché !
JEAN
Il ne nous reste plus qu'à fixer la date du g^rand jour.
GERMAINE, baissant les yeux.
Je crois que le plus tôt serait le mieux.