SCENE PREMIERE MONTRET, ÉVA
Ils restent un moment silencieux, embarrassés. ÉVA.
Il faut être raisonnable, mon pauvre ami.
Depuis hier, j'ai réfléchi, ot la réflexion dans ces choses, c'est comme le premier coup de pioche dans une vieille maison... Vraiment, notre fiiutc est hien grave, vous ne pouvez pas le nier ! Tromper une femme charmante, qui vous adore!... La tromper avec moi, surtout I . . . C'est abominable !
MONTRE T, ironique.
Ce sentiment vous honore !
Et puis, pour tout vous dire, un autre remords m'est venu.
MONTRET.
Celui de tromper ce brave Emmanuel ?
ÉVA
Celui-là aussi, certes; car, enfin, Emmanuel est un brave garçon qui ne vit que pour moi, et si je suis légère, coquette, et 1.011 1 ce (|ue vous voudrez, je serais désolée.
au fond, de lui faire de la peine... Pourtant, le remords dont je parle vous concerne...
MONTIîET.
Ça vous fait beaucoup de remords, ma chère, et qui ont poussé bien vite...
ÉVA
Quand j'ai lu, ce matin, dans le journal, la lettre infâme signée Servans, et les commentaires qui l'accompagnaient, j'ai compris que mes dépenses excessives étaient la cause de tout, et je résolus de faire le grand sacrifice... que vous savez...
MONTRET.
Vous me croyez plus malade que je ne suis ! Cette canaille de Servans, ne pouvant obtenir la croix qu'il rêve, tente de s'emparer de ma place dans la société que j'ai fondée. De lîi sa lettre sensationnelle. Mais il
n'a pas encore la peau de l'ours qui est très vivant !
ÉVA
N'importe, mon ami, soyons sages... Je connais votre incurable générosité, et vous connaissez mon incurable folie : je vous entraînerais au désastre.
MONTRET.
Soyons sages... quant aux dépenses...
ÉVA
Oh ! qu'est-ce que vous me demandez là ! Vous savez bien que ce n'est pas possible... Comment voulez-vous que je diminue mon train de maison et mes frais de toilette ? J'ai une réputation d'élégante à soutenir et ce n'est pas une petite affaire, je vous jure !
MONTRET.
Vous y mettez de l'amour-propre !
Mon Dieu, oui ! D'ailleurs, si je devenais une petite femme rangée, économe, prudente, vous ne m'aimeriez plus... Mais non, mon cher, vous ne m'aimeriez plus ! Si vous m'aimez, soyez franc, c'est parce que je vous coûte très cher, parce que je suis votre luxe, et que je flatte votre orgueil de financier !
MONTRET.
C'est peut-être vrai...
Et puis, ne sentez-vous pas autour de nous des yeux qui nous épient et des oreilles qui nous écoutent? Vous savez de qui je veux parler... Je connais quelqu'un qui ne serait pas fâché de nous prendre en faute... Quittons-nous, c'est plus sur, et quittons-nous bons amis...
Elle lui tend la main.
MONTRET, la lui prenant.
Comme a^ous voudrez I
Un silence. Éva s'éloigne.
ÉVA
Je vous ai rapporté vos lettres et si vous vouliez me rendre les miennes...
MONTRET.
Soit... Seulement, elles se trouvent dans mon cabinet, lequel est bloqué par un tas de gens que j'aime autant ne pas voir pour le moment. Ae pourriez-vous attendre jusqu'à ce soir?
ÉVA
Si fait !
MONTRET.
Elles seront à cinq heures, rue de la Paix^ dans le tiroir de gauche du secrétaire.
É V A , à la porte.
Vous m'en voulez ?
MONTRET.
Au contraire !
ÉVA
Ah ! je souffre bien !
Elle sort.
MONTRET, seul.
Mauvais son de cloche ! Serait-ce le signal de la débâcle?... (ri se redresse.) Allons ! pas de faiblesse !
UN DOMESTIQUE, entrant.
La porte est-elle défendue pour M. Jean Richard?
MONTRET.
Faites entrer.
Le domestique introduit Jean et sort.