SCENE II MONTRET, JEAN
MONTRET.
Bonjour, mon cher Jean, (ii lui tend la main
que Jean serré d'un air embarrassé.) VoUS avez à
me parler?... de choses graves?... Faitesmoi l'honneur, je vous prie, d'aller droit au but.
JEAN
Je viens à vous, monsieur Montrct, simplement et naïvement, vous poser une question. J'ai lu ce matin, dans le journal, les allégations d'un nommé Servans, au sujet de votre société, et j'ai pensé que vous étiez la victime d'une manœuvre de chantage...
Je VOUS prie de me dire, monsieur Montrct^ si ma supposition est juste.
MONTRET, après un temps.
Mon cher Jean, connaissez- vous les affaires?
JEAN
Pas du tout !
MONTRET.
C'est dommage. Pour se comprendre, il est commode de parler la môme langue. A tout autre que vous je répondrais carrément : liassurez-vous, j'ai découvert le moyen de faire une omelette sans casser des œufs!... Je dédaigne celte échappatoire., car vous n'êtes pas un homme ordinaire. Ni moi non plus I Oui, cette lettre est une manœuvre de chantage. Toutefois, mon ennemi est assez liahile pour avancer des choses à peu près exactes...
9'i • LA CONSCIKNCli DK.L ENFANT
JEAN, trcs ému.
Je vous sais gré, monsieur, de votre franche déclaration, et vous me pardonnerez de vous dire que les projets d'établissement scientifique ne peuvent plus avoir de suite, du moins avec mon concours...
MONTRET.
Que vous importe la source de l'argent, si vous savez en faire un usage selon vos idées?
JEAN.'
La source m'importe beaucoup.
MONTRET.
Voyons, mon cher ami, vous êtes un esprit philosophique et indulgent... Allez-vous réserver toutes vos sévérités pour moi?
JEAN? réfléchissant.
Un homme qui cherche à comprendre ne peut pas être bien sévère.
r.A CONSCIKNCE DE L'ENFANT U5
MONÏRET.
Eh! bien, alors! Parbleu! je sais bien que je ne suis pas irréprochable! Qui donc l'est? On m'accuse d'avoir opéré, à la veille d'un appel de fonds, une distribution de dividendes fictifs? Grâce à cet expédient, j'ai pu développer une entreprise excellente ! On prétend que j'entraîne ma société dans une vaste spéculation de terrains où elle peut sombrer? Je crois à cette spéculation. Qu'on attende ses résultats, pour juger de sa moralité! On m'accuse d'exploiter les pauvres inventeurs naïfs qui viennent se confier à moi? Ils sont bien contents de me trouver! Ensuite, ils crient que je les écorche : c'est dans l'ordre! Voyons, a-t-on le droit, oui ou non, d'être intelligent en affaires? Doit-on, dans un duel, faire le maladroit et se livrer sans défense à son adversaire armé? Tout • fia est enfantin !
JEAN
Il est évident que l'iiomme d'action ne peut pas avoir la morale stricte de l'homme de pensée.
MONTPET.
Quand on a un but, quel qu'il soit, il faut aller à lui, sans peur, ni faiblesse! Il ne faut, pas regarder sur quoi l'on marche, il faut marcher! Oser, tout est là ! Quitte à être un beau joueur si l'on perd la partie. C'est la seule chance qu'on ait de faire des choses grandes et fécondes, des choses qui ne sont peut-être pas conformes à la morale du code, ' mais qui sont vivantes, et belles à leur manière !
JEAN
Vous êtes un enthousiaste, comme moi, dans ma partie. Vous avez la passion des entreprises difficiles. Nous ne servons pas le
nièine Dieu, sans doute; mais, au fond, nous nous ressemblons...
MONTREÏ.
Nous sommes faits pour nous entendre !
¥A vous accepterez que mes capitaux s'allient à votre science pour la fondation si intéressante...
Oh ! cela , c'est impossible , monsieur Montret. Je vous comprends parfaitement, je ne vous juge pas, et vous condamne encore moins. J'ajoute que je vous admire : oui. jadiuire sincèrement votre puissance (le vie, votre belle audace! Quand je compare mes paisibles travaux de laboratoire à votre existence de bataille, je me sens un petit garçon attelé à une besogne facile... Mais, que voulez-vous? Je suis conduit, comme tout le monde, par des sentiments
intimes sur lesquels les théories ne peuvent rien. Je n'en suis pas plus fier pour çal
MONTRKÏ, très soucieux.
Ce refus n'est-il pas le prélude d'une rupture plus complète?
JEAN
Permettez-moi de réserver cette question. Il faut que je parle à mon père^ à Germaine. . . J'ai voulu seulement vous prévenir que vous pouviez disposer des fonds destinés au laboratoire...
MONTRET, gravement.
Vous jugerez, je l'espère, que la responsabilité de mes actes incombe à moi seul ! Ni ma femme, ni Germaine, n'ont rien à voir à ces choses-là. Il y a en ijioi deux hommes très dilîérents : l'homme des affaires sur lequel il y a bien à dire, et l'homme du foyer. Vous n'aviez cor\nu encore que le second.
parce que j'ai soin que le premier n'entre jamais ici. Vous réfléchirez ! jMais, je vous prie de m'excuser : il est urgent que j'agisse. — Au revoir!... Je compte sur votre équité!
(U se dirige vers la porte, auprè.s de laquelle il s'arrête.)
Allons! En avant!
Il sort.