SCENE X
JENNY, EMMANUEL, puis GAUVELIN, MADAME GAUVELIN.
Jenny, absorbée, n'entend pas entrer son frère.
EMMANUEL, entrant par la porte de droite, à voix basse.
La préparer... la préparer... (ii regarde avec
hésitation du côté de la porte Gauvelin, puis il se décide.) Enfin! (Brusquement.) BonjOUr!
JENNY» sursautant.
Tu m'as fait peur.
EMMANUEL, plus doucement, lui prenant la main.
Bonjour, ma chère Jenny... (un temps.) Eh bieni en voilà du joli!
JENNY
Quoi donc?
EMMANUEL
Tout ce qui se passe!... D'abord les affaires de ton mari...
JENNY
Nous n'avons plus rien à craindre. Le fort de l'orage est passé.
EMMANUEL
Qui t'a fait ce beau conte?
JENNY
Georges.
Eli bien ! tu peux te vanter^ ma pauvre Jenny, d'avoir la confiance chevillée à l'âme. Moi aussi, je suis partisan de la confiance, mais la tienne dépasse les limites permises... il est vrai que tu ne sais pas toute la vérité !
l'iO LA CONSCIENCE DE L'ENFANT
JENNY
Quelle vérité?
EMMANUEL
Enfin... la vérité...
.JENNY, agacée.
Je me demande pourquoi tu viens me dire cela. Je te ferai observer que ce sont mes affaires !
EMMANUEL
Sans doute, sans doute... Mais tes affaires sont aussi les miennes. Nous avons chacun notre ménage, c'est vrai, mais l'ancienne famille dont nous sortons n'est pas détruite pour ça. Nous sommes toujours frère et sœur, et nous avons des intérêts communs... moraux et matériels. Bref, nous sommes solidaires. Sais- tu ce qui m'arrive, à moi, par le fait de la situation de mon beau-frère?
Eh bien ! voilà ma nomination remise, et le garden-party décommandé !
JENNY
C'est très fâcheux, j'en conviens.
Et s'il n'y avait que ça !
Qu'y a-t-il donc encore?
i EMMANUEL.
Il y a que les journaux du soir traînent papa dans la boue ! On l'accuse d'avoir connu et favorisé les agissements de ton mari! Tu penses s'il est furieux! Et ça se comprend! Quand on a travaillé, comme il a travaillé, quand on a occupé aussi noblement les plus hautes fonctions, quand on a eu la carrière f,'lorieuse qu'il a eue, eh bien I ce n'est pas amusant de voir son nom dans les poléini
ques scandaleuses !... Et tu conviendras que cela nie regarde, car enfin le nom de papa, et l'honneur de papa, c'est un héritage qui m'appartient et qui appartiendra à mes enfants.
JENNY
Tu n'en as pas.
EMMANUEL, blessé.
Je pourrais en avoir, et j'en aurai peutêtre !
•JENNY, énervée.
Enfin, la conclusion de tout cela ?
EMMANUEL
La conclusion? Eh bien! papa dit qu'il faut à tout prix nous mettre le plus tôt possible à l'abri des éclaboussures.
Par quoi moyen?
LACONSCIKNCE DE L'ENFANT 143
EMMANUEL
Par un moyen bien simple, dont je suis cliarg'L' de te dire un mot... en attendant que papa lui-même... qui va venir... t'en... t'en parle... Enfin, il faut que tu demandes le divorce ! ^
JENNY
Le divorce ? Tu es fou ! Sous quel prétexte ?
EMMANUEL
11 y a bien autre chose qu'un prétexte... Il y a que... Enfin, papa te le dira... Le voici ! . . .
Gauvelin entre suivi de sa femme.
MADAME CAUVELIN, bas à son mari.
Encore une fois, mon ami, ne fais pas cela ! Elle aime profondément. Ne touche pas à cet amour : tu pourrais la tuer!... JENNY.
Que si'çnifie cela?
144 LA CONSCIE.NCK DE l/hNKANT
GAUVELIN, à sa femmn.
Je te dis qu'il faut qu'elle sache tout! Mon cœur saigne autant que le lien du grand chagrin que je suis obligé de lui faire, mais ma fille recevra ce chagrin, je l'espère, avec' la belle vaillance que je lui connais!
JENNYr anxieuse.
Parle ! parle ! Je suis prête à tout !
MADAME GAUVELIN.
Cauvelin, je t'en supplie!
G.\UVELIN.
Nous ne pouvons rester plus longtemps en contact avec cet homme ! Et sois tranquille, Jenny ne l'aimera plus quand elle le jugera à sa valeur, quand elle saura qu'elle a été indignement trompée!
JENNY» avec angoisse.
Trompée?
LA CONSClliNCt: DK L'ENFA.Nï 1 'i Ô
GAUVELIN, avec douleur et indignation.
Oui, mon enfant! Il paraît que ton mari a loué, 20, rue de la Paix, un appartement où il reçoit...
JENNY
Une maîtresse?
GAUVELIN.
Oui.
JENNYj, se reprenant après une émotion terrible.
Ça n'est pas vrai! 11 n'est pas perfide à ce point ! Je le connais mieux que vous . L'homme qui me parlait ici tout à l'heure n'est pas capable de cela ! (se jetant dans les bras de sa mère.) N'est-ce pas, maman, que ce n'est pas vrai ? MADAME GAUVELIX, la câlinant.
Espère, mon enfant. Espère quand même!
JENNY, se détachant de sa mère et répétant machinaleineut l'adresse.
« 20, rue delà Paix »... Si c'est vrai, cela,
tout est vrai! Je crois tout! S'il a abusé à ce point de ma confiance, il n'est pas un honnête homme ! Mais ce n'est pas vrai !
Elle va vers la porte.
CAUVELJN.
Où vas-tu ?
JENNY, égarée.
Je ne sais pas... Je vais voir... Je vais me renseigner... pour vous confondre!
GAUVELIN. l'arrêtant.
Si c'est vrai, c'est le divorce ?
JENNY» du fond du cœur.
Oh! oui! Mais ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai I
Elle sort.
MADAME GAUVELIN.
Si tu avais eu quelque égard pour moi, tu n'aurais rien dit. Cauvelin.
CaU VhLlN:, s';isseyant, accablé.
Il fallait sacrifier le présent pour assurer l'avenir.
MADAME CAUVELIN.
Oh ! je te connais. Je sais que tes raisons sont bonnes... mais l'action est mauvaise!.. Il ne fallait pas^ même pour l'honneur, même pour un avenir que nous ignorons tous, il ne fallait pas briser le cœur de mon enfant !
Elle sort en pleurant.
EMMANUEL
Pauvre chère maman I