SCENE Vil GAUVELIN, RICHARD
RICHARD, entrant.
Bonjour!... Voici les actes.
GAUVELIN.
Signés ?
RICHARD
Non. Audibert réclame d'abord la signature de Montrât.
CAUVELIN.
Je comprends ça.
RICHARD, très soucieux.
J'ai promis de la lui apporter dans une heure.
CAUVELIN.
Il l'aura. Tu as amené ton lils?
RICHARD
Il est dans le jardin avec Germaine.
! CAUVELIN.
Quel accueil vous a-t-elle fait, à Jean et à
toi?
RICHARD
Elle nous a tendu la main, comme si rien
ne s'était passé entre nous. Comment as-tu pu la retourner ainsi depuis hier?
GAUVELIN.
Elle pense ce que je veux. Je connais si bien tous les ressorts de son âme, et tous les recoins de son cœur.
RICHARD
Sait-elle que son père va partir?
GAUVELIN.
Oui.
RIGHARD.
Sait-elle que c'est pour toujours! Sait-elle que c'est la condition de son mariage ?
GAUVELIN.
Non. Elle s'imagine qu'il part pour un voyage d'affaires. Si je lui avais tout dit, sans doute, elle se croirait obligée de résister. Evitons-lui les inquiétudes inutiles.
RICHARD
Ae crains-tu pas qu'elle t'en veuille un jour de ce que tu fais aujourd'hui?
GAUVELIN.
Non. Son sentiment filial est mort. Et saistu ce qui a achevé de le tuer? C'est d'avoir vu pleurer sa mère. Ces larmes, dont elle ignore, bien entendu, la vraie cause, lui ont fait un effet terrible I Son cœur est plein de révolte !
Un temps.
RICHARD
C'est ég-al, l'idée du divorce a de la peine à m'enlrer dans la cervelle... car ma femme, morte, il y a dix ans, est toujours mêlée à ma vie comme si elle vivait encore!
CAUVELIX.
Vous étiez dij^nes l'un de l'autre!
RICHARD
C'est vrai. Quant à la séparation du père et de l'enfant, voilà ce qui m'inquiète plus que tout... Car j'ai un fils qui est toute ma joie, toute ma raison de vivre... et je sais bien qu'une rupture avec lui me tuerait!
GAUVELIN.
Comme c'est différent! Une rupture entre vous n'est pas à craindre. Vous vous aimez, vous êtes profondément unis, parce que vos consciences sont d'accord. Mais comprends donc qu'il n'y a rien de si incompatible que les idées de Montret et celles de sa fille. Comprends donc qu'il faut, à tout prix, sauvegarder l'enfant innocente du contact avec un père immoral! Cette séparation est cruelle, sans doute, mais elle est nécessaire. Je connais Germaine. On ne se doute pas de sa souffrance si ell^e aimait encore son père, et si elle devait vivre auprès de lui, dans un
luxe mal acquis! Elle en mourrait, tout simplement! Œt d'ailleurs, tu fais beaucoup d'honneur à cet homme de lui croire un sentiment paternel aussi fort que le tien. Il serait bien étonné de tes scrupules. Les gens de cette sorte n'ont pas le cœur dans la poitrine, mais dans leur coffre-fort!]
RICHARD
C'est bien ce que je me dis pour me rassurer. Aucun être ne m'inspire plus de ré- ])ulsion que le tripoteur d'argent! Ce n'est pas l'homme qui m'intéresse, mais le principe! [(Avec une gravité religiouse.) Tu Sais dans quelles idées j'ai été élevé. Tu sais que ma religion, c'est la religion de la Famille. Au cours de mes longs voyages, elle s'est enracinée en moi. Plus j'étais loin de mes parents, plus je me sentais attaché à eux. J'avais le cœur gonflé du sentiment de mon intime union avec tous les miens, les morts
comme les vivants! La Famille était pour moi un bloc indivisible ot sacre I Et voilà que je t'aide à porter la main sur ce bloc, à le faire sauter à la dynamite!... (Mouvement de cauveiin.)] Oh! je sais que tcs raisous sont excellentes ! Mais les cas particuliers ont toujours des raisons excellentes à opposer aux lois générales... Eh bien, je ne crois pas que nous ayons le droit d'agir ainsi! J'ai des doutes. N'en as-tu pas?
GAUVELIN.
Le doute n'est plus de mon âge. [J'en ai souffert quand j'étais jeune magistrat, mais par une forte discipline de l'esprit, j'ai terrassé le mal. Aujourd'hui, mes résolutions sont en marbre. ] Enfin que faut-il conclure de tes réflexions ? La parole que tu m'as donnée, tient-elle ou ne tient-elle pas?
RICHARD
Ma parole tient toujours, parbleu! tu le
sais bien;, — quoique je regrette d'avoir été^ à la fois, si faible... et si dur. Je n'aurais pas dû donner mon consentement, plulùt que de le donner ainsi. J'aurais dû m'en tenir à ma première impression, qui était la bonne! que ce mariage était impossible!
Mais voilà, d'avoir vu l'enfant si fière et si digne dans le malheur, cela m'a bouleversé... Et puis mon fils agité, inquiet, qui me regardait avec des yeux moins tendres... qui me menaçait de ne jamais se marier!., et puis toi, ton insistance, notre vieille amitié!.. Enfin, j'ai cédé... trop vite... tant pis pour moi! Aux conditions dites, Jean épouse Germaine. Cependant, réfléchis encore, Cauvelin, rélléchis bien à ce que tu vas faire!
CAUVELIN, le prenant par les épaules.
Allons ! allons ! sois tranquille ! Je suis sûr d'agir en honnête homme, et en bon
chef de famille! (Ilva sonnera la cheminée. Lc
domestique entre.) Veuillez (lire à M. Montret
que nous l'atteudons ici. (Le domestique sort. Revenant à Richard.) Si tu CS troublé aujourd'hui, tu te réjouiras plus tard. Un jour, tu me diras : comme tu avais raison !
Montret entre. Un silence.