SCENE II JENNY, MONTRET
Qaand Montret paraît à la porte de son cabinet, Jenny s'élance vers lui et l'embrasse.
JENNY
Enfin ! te voilà !
MONTRET, étonné.
Je ne suis pas en retard.
JENNY
Non, mais je n'aime pas te savoir longtemps dehors.
MONTRET.
Pourquoi ?
JENNY
Je ne sais pas...
Un temps. Montret s'éloigne. Jenny le suit d. s yeux.
MONTRET.
Jean n'est pas encore venu?
JENNY
Pas encore.
MONTRET.
Et Germaine, que fait-elle?
Elle repose.
MONTRET.
Tu lui as parlé?
JENNY
Oui.
MONTRET.
Toujours la môme chose?
JENNY
Toujours !
MONTHET, sombre.
Oui, il y a en elle un découragement profond;, une tristesse infinie... Et toujours son refus obstiné du mariage?
JENNY, découragée.
Toujours ! «
MONTRETj lui prenant la main.
Pauvre amie, voilà le prix de ton dévouement. C'est à cause de moi que ton cœur de mère subit ces épreuves, *
JENNYs tendrement.
Mon cœur de mère, c'est mon cœur de femme.
MONTHET.
Tu m'as trop aimé, Jenny. Et je ne le mé-
rite pas ! Tu aurais mieux fait de m'abandonner.
JENNY
Je ne pouvais pas faire cela.
MONTRET.
Germaine serait mariée aujourd'hui.
JENNY, gravement.
Tu es le père. Je te devais compte de l'enfant.
MONTRET.
Moi aussi, je t'en dois compte. Ton incomparable amour a mis en moi quelque chose d'assez nouveau : le sentiment de la responsabilité. J'ai toujours été un joueur audacieux, jouant le tout pour le tout, et prêt à payer l'enjeuavec sa vie... Mais je m'aperçois qu'il faut payer avec la vôtre, et je trouve ça trop ciar... Aussi, sois tranquille, je ne vais pas
laisser la petite s'en aller ainsi ! J'aurais même agi plus tôt s'il ne m'avait fallu courir au plus pressé, sauver l'usine du désastre imminent... Aujourd'hui, c'est fait. J'ai reconquis ma situation, grâce à l'invincible énergie que tu m'as donnée. L'homme d'affaires peut donc se reposer et le père accomplir sa tâche.
JENNY, inquiète.
Ne fais rien sans me consulter... Dis-moi tes projets.
MONTRET.
J'en ai plusieurs, (un temps.) D'abord j'ai pensé à ce vieux puritain de Richard. Je viens de chez lui. Il résiste toujours. Pourtant, je ne désespère pas de le convaincre. C'est un brave homme, très sensible et très bon, mais d'une timidité en morale, et d'une prudence extraordinaires ! . . . S'il trouvait une
épingle, il la ferait tambouriner! Je me suis mis à sa discrétion absolue. Je lui ai dit que je me condamnerais à l'inaction, s'il le fallait I et Dieu sait pourtant quels projets grandioses bouillonnent dans ma cervelle!... Je lui ai offert de donner ma fortune aux hôpitaux !... Il a été touché, certes, mais il se raidit, il croit que je veux le tromper.
JENNY
Tous ces gens-là ne te connaissent pas.
MONTRET.
Parbleu. Ils s'imaginent que je plaide pour l'enfant, comme je ferais un prospectus! (Un temps.) Maintenant, si tu veux toute ma pensée, je crois que la tristesse de Germaine vient de ce qu'elle n'a pas revu son grandpère...
•lENNY. frappée.
Tu crois ?
MONTRET.
Le vieillard avait su s'attacher l'enfant par des liens subtils et forts. Tu as fait ce que tu as pu pour les briser, tu n'as pas réussi, et tu ne pouvais pas réussir ! De là, peut-être, son trouble, sa souiïrance. En tout cas, ton père a dû garder sur son esprit une influence toute-puissante, et lui seul est en état de la décider au mariage. Je lui ai donc écrit de venir voir^Germaine.
JENNYj avec admiration.
Tu as fait cela?
MONTRET.
Il m'a répondu qu'il serait ici à six heures.
JENNY, effrayée.
Et s'il allait nous reprendre Germaine?
MONTRET.
Qu'il la reprenne, pourvu qu'elle vive !