SCENE PREMIÈRE JENNY, EMMANUEL
Pendant cette scène, Jenny est anxieuse et regarde souvent du côté de la porte du cabinet de Montret.
EMMANUEL
Alors, Germaine est malade?
236 L\ CONSCIENCE DE L'KNFANT
JENNY
Très malade,
EMMANUEL
Cane m'étonne pas, après toutes ces his toires ! Ah ! la famille, c'est admirable, la famille ! Mais quand ça se met à ne plus marcher, c'est terrible !... Et qu'est-ce qu'elle a en somme, la pauvre petite?
JENNY
Depuis six mois que nous sommes installés ici, elle dépérit.
fi
Et le mariage ne se fait toujours pas ?
JENNY
Hélas! non.
EMMANUEL
A cause de l'opposition du vieux Richard ?
JENNY
Oui, d'abord.
EMMANUEL
Oh ! les pères ! . . . Tous les mêmes, ou à peu près... L'amour les horripile... Mais, bah! quand il y a de l'amour, ça s'arrange toujours!
JENNY
S'il ne nous manquait que le consentement de M. Richard, cela ne serait rien; car son fils est décidé à s'en passer. Mais c'est Germaine, elle-même, qui refuse de se marier...
(Prêlant.l'oreille et se levant.) N'aS-tu paS entendu
une voiture?
EMMANUEL
Non.
JENNY
Quelle heure est-il donc?
Cinq heures et demie.
JENNY, plus calme.
Je croyais qu'il était plus tard.
EMMANUEL
Tu attends quelqu'un?
JENNY
J'attends Georges... et les chagrins m^ont faite si nerveuse que je ne sais plus attendre... Tout de suite, l'inquiétude me prend....
EMMANUEL
Je vois, ma bonne Jenny, que vous n'avez pas été heureux depuis le fameux jour de la rupture!... Nous pouvons nous donner la main!... Depuis longtemps, je voulais venir te voir et te conter mes peines... Je n'osais pas... à cause de ton mari. Après ce qui s'est passé, j'aime autant ne pas le revoir... pas
encore... Enfin, aujourd'hui, j'ai eu le courage de monter, parce qu'on m'a dit que tu étais seule. Ah. ma pauvre Jcnny, si tu savais les chagrins que j'ai eus, moi aussi I... des chagrins!... A propos, tu sais que j'ai quitté, il y a huit jours, la maison paternelle...
JENNY
Tu as quitté papa?
EMMANUEL
Avec regret et douleur... Mais je ne pourais plus vivre comme ça ! Tu ne t'imagines pas mon existence, depuis trois mois. Un enfer ! Papa est plus passionné, plus autoritaire que jamais! Et je te préviens qu'il a toujours dans la tète de vous reprendre Germaine. Est-ce drôle, ça? Quand nous étions petits, il faisait nos quatre volontés, et maintenant que nous sommes vieux, il entend que
nous fassions les siennes:^ Mais à la fin des fins, je fais comme toi, J€ me révolte !
JENNY
Que s'est-il donc passé ?
EMMANUEL
Papa avait la prétention de me remarier ! Après avoir brisé mon ménage et piétiné sur mon bonheur; après m'avoir forcé à demander le divorce contre une femme que j'adorais, — que j'adore toujours, malgré tout ! — ne s'acharnait-il pas à me faire épouser une jeune fille... charmante... riche... et capable à son avis, de me donner un tas d'enfants? Car il a. tu le sais, la manie de la postérité!... Mais je n'ai pas voulu, moi ! Elle ne médisait rien, sa jeune fille ! Et au diable la postérité ! Quoi ! je sacrifierais ma vie d'aujourd'hui, et les joies réelles qui sont à portée de ma main, pour un avenir que je ne verrai pas ? Non !
mille fois non ! Je n'ai pas besoin de postérité, moi ! .lai besoin d'être heureux, comme tout le monde !
JENNY
Et que vas-tu faire?
J)"abord, un grand voyage... Je suis venu surtout pour te faire mes adieux... Oui,, j'ai besoin de changer d'air^ de milieu, d'idées... Alors, j'ai demandé un congé, et je compte visiter l'Italie, l'Egypte, etc..
JENNY
Seul ?
EMMANUEL, baissant la tête.
Seul!... Seul?... Non... Je n'ose pas te dire tout...
JENNY) avec une grande bonté.
Allons, parle franchement à ta sœur... Tu
pars... avec elle...
EMMANUEL
Eh! bien, oui, là! Et l'on dira ce qu'on voudra ! Je ne peux pas me passer d'elle ! Il n'y a pas pour moi d'autre femme au monde ! D'ailleurs, à tout péché, miséricorde! Elle se repent sincèrement, elle est très malheureuse, et, au fond, elle n'a jamais aimé que moi, j'en suis sur! Après tout, tu as pardonné à ton mari, j'ai bien le droit de pardonner à ma femme !
JENNY
On a toujours le droit de pardonner.
EMMANUEL, ravi.
Parbleu I Et puis on ne se refond pas I Nous sommes jmreils, en cela : nous nous attachons... et quand nous sommes attachés, c'est solide!
JENNY, simplement.
Très solide.
LA CONSCIENCE DE L'ENFANT 2^l3
EMMANUEL, contemplant sa sœur.
Ohl je sais bien que ce n'est pas la même chose... Je te ressemble... en laid... Mes raisons d'aimer ne valent pas les tiennes... .Te n'ai pas d'enfant, moi. .. Mais enfin, j'aime comme je peux, j'aime de toutes mes forces. ., et j'ai .souiïert... beaucoup souffert!... J'ai v('cu trois mois avec papa : c'est quelque chose !
JENNY, se levant.
Cette fois, je ne me trompe pas... j'ai entendu une porte... Georges est rentré sans doute.
EMMANUEL
Oh ! alors, je me sauve!... Au revoir, ma bonne Jenny, au revoir !... Je t'écrirai... Tu es gentille, toi!...
Il sort rapidement .