‹ La conscience de l'enfant; comédie en quatre actesChapitre 47 sur 54 · SCENE PREMIÈRE JENNY, EMMANUEL · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE JENNY, EMMANUEL

Pendant cette scène, Jenny est anxieuse et regarde souvent du côté de la porte du cabinet de Montret.

EMMANUEL

Alors, Germaine est malade?

236 L\ CONSCIENCE DE L'KNFANT

JENNY

Très malade,

EMMANUEL

Cane m'étonne pas, après toutes ces his toires ! Ah ! la famille, c'est admirable, la famille ! Mais quand ça se met à ne plus marcher, c'est terrible !... Et qu'est-ce qu'elle a en somme, la pauvre petite?

JENNY

Depuis six mois que nous sommes installés ici, elle dépérit.

fi

Et le mariage ne se fait toujours pas ?

JENNY

Hélas! non.

EMMANUEL

A cause de l'opposition du vieux Richard ?

JENNY

Oui, d'abord.

EMMANUEL

Oh ! les pères ! . . . Tous les mêmes, ou à peu près... L'amour les horripile... Mais, bah! quand il y a de l'amour, ça s'arrange toujours!

JENNY

S'il ne nous manquait que le consentement de M. Richard, cela ne serait rien; car son fils est décidé à s'en passer. Mais c'est Germaine, elle-même, qui refuse de se marier...

(Prêlant.l'oreille et se levant.) N'aS-tu paS entendu

une voiture?

EMMANUEL

Non.

JENNY

Quelle heure est-il donc?

Cinq heures et demie.

JENNY, plus calme.

Je croyais qu'il était plus tard.

EMMANUEL

Tu attends quelqu'un?

JENNY

J'attends Georges... et les chagrins m^ont faite si nerveuse que je ne sais plus attendre... Tout de suite, l'inquiétude me prend....

EMMANUEL

Je vois, ma bonne Jenny, que vous n'avez pas été heureux depuis le fameux jour de la rupture!... Nous pouvons nous donner la main!... Depuis longtemps, je voulais venir te voir et te conter mes peines... Je n'osais pas... à cause de ton mari. Après ce qui s'est passé, j'aime autant ne pas le revoir... pas

encore... Enfin, aujourd'hui, j'ai eu le courage de monter, parce qu'on m'a dit que tu étais seule. Ah. ma pauvre Jcnny, si tu savais les chagrins que j'ai eus, moi aussi I... des chagrins!... A propos, tu sais que j'ai quitté, il y a huit jours, la maison paternelle...

JENNY

Tu as quitté papa?

EMMANUEL

Avec regret et douleur... Mais je ne pourais plus vivre comme ça ! Tu ne t'imagines pas mon existence, depuis trois mois. Un enfer ! Papa est plus passionné, plus autoritaire que jamais! Et je te préviens qu'il a toujours dans la tète de vous reprendre Germaine. Est-ce drôle, ça? Quand nous étions petits, il faisait nos quatre volontés, et maintenant que nous sommes vieux, il entend que

nous fassions les siennes:^ Mais à la fin des fins, je fais comme toi, J€ me révolte !

JENNY

Que s'est-il donc passé ?

EMMANUEL

Papa avait la prétention de me remarier ! Après avoir brisé mon ménage et piétiné sur mon bonheur; après m'avoir forcé à demander le divorce contre une femme que j'adorais, — que j'adore toujours, malgré tout ! — ne s'acharnait-il pas à me faire épouser une jeune fille... charmante... riche... et capable à son avis, de me donner un tas d'enfants? Car il a. tu le sais, la manie de la postérité!... Mais je n'ai pas voulu, moi ! Elle ne médisait rien, sa jeune fille ! Et au diable la postérité ! Quoi ! je sacrifierais ma vie d'aujourd'hui, et les joies réelles qui sont à portée de ma main, pour un avenir que je ne verrai pas ? Non !

mille fois non ! Je n'ai pas besoin de postérité, moi ! .lai besoin d'être heureux, comme tout le monde !

JENNY

Et que vas-tu faire?

J)"abord, un grand voyage... Je suis venu surtout pour te faire mes adieux... Oui,, j'ai besoin de changer d'air^ de milieu, d'idées... Alors, j'ai demandé un congé, et je compte visiter l'Italie, l'Egypte, etc..

JENNY

Seul ?

EMMANUEL, baissant la tête.

Seul!... Seul?... Non... Je n'ose pas te dire tout...

JENNY) avec une grande bonté.

Allons, parle franchement à ta sœur... Tu

pars... avec elle...

EMMANUEL

Eh! bien, oui, là! Et l'on dira ce qu'on voudra ! Je ne peux pas me passer d'elle ! Il n'y a pas pour moi d'autre femme au monde ! D'ailleurs, à tout péché, miséricorde! Elle se repent sincèrement, elle est très malheureuse, et, au fond, elle n'a jamais aimé que moi, j'en suis sur! Après tout, tu as pardonné à ton mari, j'ai bien le droit de pardonner à ma femme !

JENNY

On a toujours le droit de pardonner.

EMMANUEL, ravi.

Parbleu I Et puis on ne se refond pas I Nous sommes jmreils, en cela : nous nous attachons... et quand nous sommes attachés, c'est solide!

JENNY, simplement.

Très solide.

LA CONSCIENCE DE L'ENFANT 2^l3

EMMANUEL, contemplant sa sœur.

Ohl je sais bien que ce n'est pas la même chose... Je te ressemble... en laid... Mes raisons d'aimer ne valent pas les tiennes... .Te n'ai pas d'enfant, moi. .. Mais enfin, j'aime comme je peux, j'aime de toutes mes forces. ., et j'ai .souiïert... beaucoup souffert!... J'ai v('cu trois mois avec papa : c'est quelque chose !

JENNY, se levant.

Cette fois, je ne me trompe pas... j'ai entendu une porte... Georges est rentré sans doute.

EMMANUEL

Oh ! alors, je me sauve!... Au revoir, ma bonne Jenny, au revoir !... Je t'écrirai... Tu es gentille, toi!...

Il sort rapidement .

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