SCÈNE IV JEAN, RICHARD, puis JENNY
RIGIIAHD, ému, suivant des yeux Jenny.
Touchante illusion de l'amour !
JEANj, nerveux.
Es-tu sûr qu'il y ait là une illusion? Tu en es encore à ce vieux mythe de l'amour aveugle? L'amour est clairvoyant, au contraire. Lui seul pénètre au fond du cœur et
LA CONSCIKNCK DE L'ENKANT
devine les ('lénients précieux dans une àme suspecte. Si mauvaise qu'ait été la vie de M. Montrct, un pareil amour plaide pour lui.
RICHARD
Voilà de belles théories, mon garçon. Mais regarde autour de toi. Tout cela plaide-t-il aussi pour ton homme? Pense à toutes les habiletés de sa carrière ! Pense à cette fortune si rapidement relevée ! il y a six mois, c'était la banqueroute et presque la correctionnelle ! Aujourd'hui, c'est la situation la plus ])rillante ! on n'a pas tant do chance que
ça sans le faire exprès ! (Mouvement de Jean.)
Montret est un malin, et nous, nous sommes des naïfs! Il est venu me faire un tas de promesses, mais les promesses d'un homme comme ça, c'est du vent!
JEAN
Et moi Je te dis que Alontret n'est pas
l'homme que tu crois ! Il u commis des fautes, sans doute, et je suis loin de les approuver, mais ce ne furent que fautes de circonstances, excès de vitalité dans un mauvais champ d'action! Il a été coupable, mais il n'est pas vil, j'en suis sûr, et cela seul nous importe, au point de vue de l'enfant ! Car on est solidaire de son père, soit! mais on l'est de l'homme intime et profond, et non de l'être extérieur plus ou moins souillé par la vie!
•RICHARD, avec douleur.
Alors, tu es décidé à rompre avec moi. (Afiirmation de Jean.) Jean^ ne me fais pas ce chagrin ! Je sens bien que, depuis quelques jours, tu es prêt aux résolutions définitives. C'est pour cela que j'ai voulu t'accompag-ner aujourd'hui. [J'ai voulu te dire encore une fois : songe que c'est une chose grave que de se marier, que d'avoir des enfants... Avoir
des enfants, c'est créer des consciences futures...]
JEAN
Je prétends qu'aucune femme ne me donnerait plus de garantie que Germaine, et je dis que Germaine sera ma femme !
3Ialgré moi?
JEAN
Malgré toi ! Tant que je n'étais pas sûr de mon cœur, je t'ai laissé maître de ma destinée. Aujourd'hui, c'est différent. J'aime et mon amour m'affranchit de ta tutelle.
RICHARD
Jean!
JEAN
Nous ne sommes plus au temps où l'autorité des chefs de famille était absolue! M.Cauvclin et toi , vous êtes des patriarches attardés !
RICHARD, accablé.
Si l'on m'avait dit qu'un jour mon fils me parlerait ainsi !
JEAN
Aie un peu de pitié! Consens!
RICHARD, se redressant.
Non!
JEAN
Eh! bien, je brise avec l'esprit étroit de notre famille, avec sa vertu farouche.
RICHARD
Et tu vas toucher à cet argent malpropre?
Tu sais bien que je ne prendrai pas la dot!
Un silence.
JENNY, entrant.
Monsieur Richard, Germaine va venir. Je
crains que votre présence no lui donne une grande émotion...
RICHARD, sombre.
Je m'en vais.
JENNY
Non, non, ne partez pas ainsi... Venez avec moi, j'ai encore à vous parler... Venez, je vous en prie.
Richard et .lenny sortent par une i)orle de gauche.