SCÈNE V JEAN, GERMAINE
Jean va au devant de Germaine, et l'amène doucement près d'un fauteuil.
JEAN
Comment te sens-tu aujourd'hui. Ger- Miairie?
•2Vt() LA CONSCIENCE DE L'ENFANT
GERMAINE, amèrement.
Un peu plus près de la guérison.
un silence; Germaine s'assie.'..
JEAN, s'asseyant auprès d'elle.
Ecoute-moi, Germaine, je n'ai pas toujours été pour toi ce que je suis aujourd'hui. 11 fut un temps où tu me plaisantais gentiment de ne pouvoir te parler d'amour...
GERMAINE, souriant trisleinent.
Oh! je m'en souviens.
JEAN
Et je me félicite de n'avoir jamais dit ce mot tant qu'il dépassait mon sentiment. Cela doit te donner confiance quand je t'affirme que le dévouement de ta mère a fait vraiment de moi un être nouveau, plein de coniiance et de foi... Je t'aime aujourd'hui, Cermaine. de toutes les forces de mon âme !
GERMAINE, douloureuse.
Tu sais bien, Jean, que notre mariage est impossible, et que si le dévouement de ma mère t'a changé à ce point, il a accompli, en moi, un autre miracle... Je ne suis plus la fille ingrate et révoltée qui s'indignait do répondre pour des actes qu'elle na pas commis. Aujourd'hui j'aime mon père comme je le dois; qui le juge, me juge, et qui le condamne, me condamne!
Elle pleure.
JEAN? doucement.
Ce n'est pas moi qui condamne ton père...
GERMAINE, vivement.
Oh! je n'ignore pas ce que tu penses, val Tout nous sépare, quand ce no serait que la question de ma dot.
JEAN
Je n'ai pas besoin de ta dot. Jo n'ai pas
besoin d'argent! C'est toi, toi seule que je veux.
GERMAINE
Je sais, je sais... Mais ma dot est une partie de moi-même. On ne peut pas m'époiiser sans la prendre, car je ne referai pas à mon père l'aiïront que je lui fis un jour «de repousser sa fortune.
JEAN
C'est avec lui que je réglerai cette que^ tion.
GERMAINE
C'est moi seule qu'elle regarde. Il faut que tu le saches,. Jean : je suis riche ! Je suis
très riche! (un temps. Jean se lève, en soupirant.
Tu vois bien que je ne puis pas entrer dans ta famille. M. Richard a raison.
JEAN, revenant.
Je ne partage pas ses préjugés !
Jean, ne romps pas avec Ion père. [Songe ([ue si ta mère vivait, elle serait déchirée de cette rupture.
JEAN
Ma mère me soutiendrait, car elle était toute indulgence, toute bonté, et toute amour !...
GERMAINE, profondément.
Elle te ferait donc sentir le lien indestructible qui attache un enfant à son père!...]
JEAN
Eh ! que m'importe mon père ! J'existe par nioi-niùme ! J'ai un cœur à moi, une âme à moi, une soull'rance à moi! J'ai le droit de t'aimer, et je t'aime, parce que lu es la condition de ma vie, de mon travail, de l'œuvre que j'entrevois. En dehors de loi, je n'ai
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plus d'idée, plus de volonté, ni même désir 'M d'en avoir. Je ne suis plus qu'un enfant perdu, un être i nul lie et vide... Et je sens en moi, pourtant, des facultés qui peuvent devenir belles!... Mais, pour qu'elles agissent et fructifient, il faut que je te sente à mes côtés, partageant mes inquiétudes et mes espoirs, te passionnant à ce qui me passionne, il fîiutque tu sois ma femme!...
GERMAINE
Je ne puis l'être, sans le consentement de M. Richard.
.JEAN} se levant, désespéré.
Tu veux être malheureuse ! Tu as soif de douleur et de sacrifice ! Voilà la vérité I Non, ce n'est pas un préjugé qui nous sépare, ce n'est pas davantage une question d'argent! Non! l'obstacle véritable est plus grave. 11
est en toi ! (uevenant s'asseoir près d'elle.) Voyons,
Germaine, pourquoi te défends-tu aussi obstinément contre la vie que je t'offre? Pourquoi désespères-tu, pourquoi veux-tu désespérer, toi qui étais autrefois si pleine de gaîté et de courage?
GERMAINE, douloureuse.
Hélas! le temps n'est plus où mes devoirs se confandaient avec mes élans naturels, où je marchais fièrement dans la vie, où j'allais vers toi, vers le bonheur, en toute naïveté et en toute confiance ! Mon àme aujourd'hui est brisée. Ma confiance est morte!
Elle pleure.
JEAN
Laisse-toi aimer, Germaine. Je te rendrai le courage, je te rendrai l'espoir ! Je t'arracherai aux tristes pensées!... Je veux, entends-tu, je veux que tu vives ! Je veux voir la santé et la joie sur ton visage!... Laisse-
toi aimer... Tu verras la vie douce et charmante que Jious aurons... Tu verras comme l'es fantômes qui t'oppriment s'évanouiront au soleil de notre amour!...
Oh ! ne sois pas cruel ! ne me fais pâte entrevoir des choses impossibles...
JEAN
Impossibles ? Pourquoi ?
GERMAINE
Parce qu'il n'y a plus en moi que du doute et de la douleur ! Tu m'aimes, Jean ? Quelle Germaine aimes-tu ? Il y en a deux, maintenant, qui se déchirent l'.une l'autre! La nouvelle Germaine que ma mère a fait jaillir du fond de mon âme n'a pas tué l'ancienne, hélas ! la Germaine de mon grandpère! Et maintenant, il y a dans ma con-
science comme deux consciences ennemies I Oh ! l'angoisse dans laquelle je viS;, entre mes deux devoirs contraires ! Je voudrais être bonne fille, être toujours sincère, je voudrais que pia mère fût contente de moi, que mon cœur fût en accord parfait avec le sien... Je ne le puis pas! Malgré moi, je me retrouve telle que me voulut mon grandpère... Ses discours passionnés me hantent et m'enthousiasment !... Je m'épouvante d'être ici !... Ah I Jean, tu me demandes de t'aimer... Je n'ai même plus la force de vivre !
Elle sanglote.
JEAN, avec passion.
Germaine...
Jenny entre, suivie de Richard père.