MONTRE T
Je le sais, mon enfant. Si lu ne m'aimais pas, tu ne souffrirais pas,, et voilà justement le plus cruel pour moi, c'est que ton sentiment filial soit la cause de ta souffrance !... Eh bien! déteste-moi donc encore une fois, puisqu'il faut que tu me détestes pour vivre ! Retourne à ton grand-père : il a raison. Je sens bien qu'il n'y a aucun contact possible entre nous... car moi, hélas ! je ne suis pas un homme vertueux! Non! je suis un misérable ! Ma vie est pleine d'actions mauvaises ! Pourquoi ai-je fait tout ça? Pourquoi me suis-je laissé emporter par ma passion? Je n'aime pourtant pas l'argent pour lui-môme! Ce que j'aime avant tout, c'est laction, c'est la bataille, c'est la vie ellemême, la vie puissante et créatrice ! Oh I je ne m'excuse jias ! Je ne veux pas m'excuser ! Je ne suis pas excusable! Mes fautes, je les
276 LA coNSCiENCi!: i-iE l'enfant
ai en lioiTcur, puisqu'elles font que ma fille rougit de moi ! puisqu'elles 1 empêchent de -î
vivre et d'aimer! Oh ! l'airreuse torture de tL
se sentir une charge écrasante et non un sou- à
tien pour ceux (ju'on aime, une source de ^ mort et non une source de vie !
Il tombe assis et pleure.
GERMAINE, se levaut, avec un trouble profond.
Père...
JENNY, penchée sur Monlret.
Calme-toi, mon ami, calme-toi. Nous t'aimons tendrement...
MONTRET.
Pleurer ainsi devant tous ! Pleurer devant mon enfant! Ah! je ne pensais pas que j'en arriverais jamais là... Je cr(jis (|ue j'ai touché le fond de la douleur humaine! (use
passe une main sur le front, repris lio 1 idée qui le
liante. Il se \i've, et va vers son cabinet.) AUons !
tout est dit!
JliNNYj lui barrant la route.
Où vas-tu?
MONTRET.
Je vais chez moi !
JENNY, affolée.
J'ai deviné ta pensée!
MONTRET, malgré lui.
Tais-toi donc !
Depuis quelques jours, je n'ose te quitter, je vis dans l'angoisse I Cette nuit, j'ai passé deux heures à la porte de ton cabinet, épiant les moindres bruits, et quand je suis entrée, tu as cachr i|uelque chose! Tu veux te tuer!
278 LA i;o.\sciL;N(:ii ut L'iiNrA.M
GERMAI NE> se jetant dans les bras de Montret avec un cri déchirant.
Père!...
MONTRET.
11 fallait me faisser faire, Jenny. Ma fille me verrait déjà... autrement que je ne suis !
GERMAINE
Oh! mon Dieu! que de souffrances j'ai causées ! Père, je te demande pardon. (Elle s'agenouille devant lui.) Je ne savais pas... je ne te connaissais p;is... j'ignorais la profondeur
de ton amour pour moi!... (se levant et se tournant vers cauveiin.) Ail! i;Tand-père, pourquoi m'as-tu enseigné des principes aussi rigides qui vous empêchent d'aimer et de pleurer quand on a du chagrin. . .
GAUVELIN", s'approchant de Germaine.
Germaine, ne me repousse pas de ton cœur ! Dis-moi que j'ai encore une petite-fille !
GERMAINE, gravement.
Dis-moi donc que ta haine fut injuste, et je tâcherai d'oublier, et je tâcherai de me souvenir.
G AU VELIN, après un débat intérieur, à voix basse.
Non, ma haine fut juste !
GERMAINE» avec douleur, mais avec énergie.
Adieu donc I Adieu à jamais !
GAUVELIN.
Soit! Adieu!
GERMAINE, avec un accent où il y a presque de la .joie, en même temps qu'un accent de repentir.
Père, je veux réparer ma faute ! Je te ferai oublier mon ing-ratitude I Je t'aime et je te respecte !
MONTRET.
Respecte ce qu'il y a de bon en moi... Tâche d'oublier le mauvais... Et garde tes scrupules, mon enfant, fj-ardo ta droiture...
380 LA CONSCIENCE UE L'ENFaNT
L'homme, plein do fautes que je suis, aime la pureté de tes yeux. Si ton innocence me fut cruelle, elle fut aussi, sache-le, mon luxe le plus délicat...
Germaine regarde son père avec amour.
JEAN, à son père.
Tu ne resteras pas inflexible... Tu vois bien que cet homme a du cœur !
RICHARD- lui donnant la main.
Tu avais raison, Jean. L'amour a mieux jug-é que la haine !
MONTRET, conduisant sa fille à Richard qui l'embrasse.
Bien entendu, monsieur Richard, je tiendrai toutes mes promesses : Je renonce aux affaires. Toute ma fortune sera donnée aux hôpitaux. Germaine est pauvre.
Richard met la main de (iermaine dans celle de Jean.
LA COXSCIENCK DE L'ENFA.NT 2.S1
MADAME G AU VELIN, allant à Gauveliii. qui est resté accablé de douleur, se soutenant, à la table.
Mon ami, un mot d'indulgence...
CAUVELIX.
De l'indulgence?... On ne change pas d'idées à mon âge. {\ sa femne.) Allons-nous en, mon amie...
Il s'éloigne. Tous les personnages le suivent des yeux.
MADAME CAUVELIN, ne pouvant se décider à partir.
Si tu voulais, nous pourrions rester...
Mouvement g.'néral vi rs cauvclin.
CAUVKLIN'î avec toute son énergie retrouvée.
Non, je ne renierai pas mes principes, je ne renierai pas toute ma vie! (Regardant sa
femme.) Reste, toi. si tu Veux!...
MADAME GAUVELIN, après un long regard d'amour.
Ingrat
Elle lui prend le bras. Les deux vieillards se dirigent lentement vers la porte. Germaine s'assied tristement. Jean la console. Montret et Jennj se donnent la main.
Rideau.
Imprimerie (îéinîrale d'i (^h.itilloii sSeino. — A. l'icli.i .
mzsisn
l'-i Dévore, Gaston