‹ La conscience et la foi (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

mon ministère m'ont empêché de faire dans cette ville un assez long séjour pour terminer celte série d'enseignements chrétiens au sein d'une Église dont j'ai été pasteur, qui me sera toujours profondément chère à bien des titres et où les convictions, à la fois trèslibres et très-évangéliques, énoncées dans les pages qui vont suivre, ont été accueillies avec une sympathie tout à fait fraternelle.

Le temps des fictions officielles en religion est passé ; les populations refusent de se laisser traiter en mineures et demandent des preuves Si, dans l'Église réformée de Paris, on essaye, au nom d'une majorité de neuf voix, de confisquer les droits de la conscience chrétienne et d'étouffer la libre recherche , les vieux centres protestants du Midi, et en particulier Nîmes, le plus important de tous, ont gardé et développé pieusement l'héri-

V AVERTliîSEMIKT.

tage de liberté religieuse que les pasteurs du désert et les forçais pour la foi ont transmis à leurs descendants par les mains libérales des Rabaut Saint*Étienne et des Samuel Vincent.

IjA coBscIcBee et IH«a.

Nous vivons dans un temps où rien n'échappe à la discussion, où les plus graves de toutes les questions se posent de toutes parts, où l'on apporte à l'examen de toutes choses un degré inconnu de netteté, de hardiesse, et souvent, hélas ! de violence passionnée.

Je vois partout aux prises deux opinions ex« trèmes, aussi démesurément exagérées, aussi dangereuses l'une que l'autre, c Ne croyez rien^ disent les uns ; niez toute religion et Dieu lui-

COQUEBEL. i

même; niez toute espérance d'une autre vie, l'âme et son immortalité, et son existence même. C'est, par la négation radicale, par la haine de toute autorité, qu'il faut se défendre contre les empiétements ou les abus de l'autorité. » Ainsi parle Tirréligion moderne ; bien loin de s'arrêter où s'arrêta Voltaire, elle le méprise parce qu'il croyait en Dieu ; elle abaisse tout idéal moral, étouffe à dessein, même dans l'éducation des enfants (j'en pourrais citer des exemples), le sens religieux, et dés lors, avec l'anéantissement de tout ce qui est austère et élevé, coïncident le relâchement effréné des mœurs, la recherche éhontée de toutes les jouissances, l'impudent étalage des passions sensuelles. Notre époque semblait avoir adopté ce mot d'ordre honteux : le sans gêne; on n'en demeure plus là; on se moque de tout ce qui est beau, pur, noble, saint, poétique. On pratiquCj on enseigne le goût de l'ignoble, du laid, du vil, et Ton fôule aux pieds, de parti pris, toute dignité; tant on s'efforce, en un mot, de rabaisser l'homme jusqu'à la brute t J'ai entendu naguère, dans un lieu publie^ des r^-

présentants turbulents de la jeunesse moderne nier Dieu avec forfanterie et fracas, et inter-^ rompre grossièrement un discours où le mot de conscience avait été pronpncé (non par un ministre de la religion, mais par un libre pen* seur), en se disant Tun à l'autre : c La conscience? sais*tu ce que c'est? pour moi, je ne Vai jamais su I >

De pareilles aberrations font peur ; on pré^ voit ce que feraient de la société, de nos biens, de nos familles, de notre honneur, s'ils en étaient les maîtres, ces énerguménes sans foi ni loi ; et cette juste peur, quelqu'un Texploite. En face de Tirréligion, que je viens de vous peindre telle que je l'ai vue, se dresse un autre ennemi qui ne vaut pas mieui qu'elle. C'est l'absolutisme. Il ne se lasse pas de crier à la so« ciélé : « Vous êtes perdus ; vous n^aves de re« fuge qu'entre mes bras. Tombez à mes pieds, * livrez -vous à moi et je vous sauverai. Ne voyei que par mes yeux; croyez tout, ou au moins faites semblant de croire tout ce que je vous enseigne. Renoncez à penser; c'est ce qui vous égare ; reniez la science ; c'est elle qui ébranle

les bases de la certitude ; abdiquez votre volonté, car il n'en faut qu'une, la mienne, pour tout sauver. Abjurez l'espérance du progrès : il n'y a de solide que ce qui a beaucoup vieilli. Il ne s'agit ni de votre dignité morale, c'est de l'orgueil ; ni de votre liberté, orgueil encore; ni de votre raison, orgueil toujours. Il faut, comme Ta dit un grand génie vaincu, il faut vous abêtir ; devenez entre mes mains insensibles, inertes comme des cadavres, et je vous sauverai.

» Quantau goût denotre temps pour Tignoble, j'ai de quoi le satisfaire, et je vais ramasser au besoin dans les égouts les plus nauséabonds, de dignes arguments pour combattre avec leurs propres armes les ennemis de l'ordre ; tout peut être utilisé au profit de l'autorité, même la boue à jeter au visage de l'ennemi, et il importe peu qu'on se salisse ou non au service d'une si grande cause. >

Ainsi parle, ainsi agit l'absolutisme. A ce langage, quelques âmes honnêtes se révoltent/ s'indignent et, voulant maintenir leur liberté, leur dignité, leur honneur, ne consentant ni

à s^abêtir ni à devenir cadavres, voulant rester ce que Dieu les a faites, se jettent dans les rangs des impies; tandis que d^autres, épouvantées et saisies d'horreur par les violences de ces derniers contre Dieu, contre le Ibien, le beau et le vrai, abdiquent tpute indépendance entre les mains de fer de l'absolutisme.

Tel est notre temps ; les deux adversaires se provoquent, s'exaspèrent l'un l'autre, l'irréligion impie enfantant l'absolutisme et l'absolutisme l'irréligion. Yoilà où nous en sommes.

£xiste-t-il quelque part, à égale distance do ces deux écueils, un port assuré, un refuge inviolable, un asile où l'on soit à l'abri de ces deux détestables compétiteurs, d'où ni l'un ni Tautre ne puisse nous chasser, une retraite sûre, également à la portée de tous, de l'ignorant comme du savant, du faible comme du fort ?

Oui, messieurs, ce refuge existe et il est à la disposition de chacun; il s'appelle la conscience, ma conscience et la vôtre. Vous pouvez répondre hardiment à l'autorité absolue qui veut

6 LA eONSCIBirCK

foira d6 voua un cadavre pour vous sauver :

f Arrière de moi I Je n'ai pas besoin de toi pour maintenir la vérité, la religion, la morale, Tordre social : je te reruse, ma conscience me suffit. » Vous pouvez dire tout aussi hardiment à rirréligion qui vient mutiler votre être en lui âtant tout ce qu'il a de plus précieux ; < Arriére de moi ! Je n'ai pas besoin de toi pour maintenir ma liberté d'esprit et de cœur, pour foire valoir mes justes droits et me défendre contre l'obscurantisme. Je te refuse, ma con* science me suffit. »

Oui, la conscience nous suffit; c'est ce que j'affirme et ce que je prétends prouver. Dieu nous l'a donnée, l'expérience de chacun et l'histoire de tous Font développée; Jésus, enfin, Ta mise en pleine possession d'elle-même. Asservie plus tard, elle a été émancipée par la réforme ; et toutes les fois qu'on veut la réduire en servitude, quelque chose en elle travaille, le vieux levain fermente, jusqu'à ce que la conscience ait repris ses droits.

Si j'afYlrme que la conscience suffit à tout sauvegarder, ce n'est pas qu'à mes yeux elle

HT DIIBU, 7

soit infaillible, ou qu'elle porte en elle toutes les lumière» ; mais parce qu'elle ost» pour chacun de nousi le juge définitif et souverain, qui prononce en dernier ressort ; parce que c'est son devoir et son droit de mettre h profit toutes les ressources et de s'éclairer de toutes les lumières ; nature, science, expérience, histoire, raison» religion; parce que, munie de toutes les armes, la conscience chrétienne juge de tout. Saint Paul Ta proclamé hautement quand il a dit : f V homme spiriluelj Thomme de l'esprit, juge de tout et personne ne juge de lui. »

Interrogeons aujourd'hui la conscience sur elle-même et sur Dieu ; nous l'interrogerons epsuite sur les grands 'problèmes et les objets les plus augustes de la foi chrétienne, la vie humaine, TÉcriture sainte, Jésus- Christ , rÉglise.

Aujourd'hui c'est de Dieu et de la conscience elle*môme que je viens vous parler, heureux si je vous montre avec Pascal que i c'est le consentement de vous-même avec vous-même et non d' autrui qui doit vous faire croire »#

s LA CONSCIENCE

Qu'est-ce que la conscience ?

Avant tout, il est indispensable de s'entendre sur le sens de ce grand mot qui dominera toute cette étude ; répondons à cette désolante interrogation d*un de nos contemporains :

Qu^est- ce que la conscience ?

C'est un fait constant, une force intérieure que chacun de nous apporte avec lui en naissant, un des éléments constitutifs de la nature humaine, plus ou moins développé en tout homme, et qu'on peut analyser et décomposer, pour ainsi dire, en l'examinant touràtour sous trois faces diverses.

D'abord, la conscience est le sentiment qu'a chacun de nous de sa propre personnalité. Se sentir soi-même, se distinguer d'autrui, avoir la pleine certitude d'élre non pas quelque chose mais quelqu'un, une personne, une volonté, voilà le premier enseignement de la conscience et celui dont tous les autres dérivent.

On le nie aujourd'hui. Il est une philosophie venue d'Allemagne en France, mais vieille de plusieurs milliers d'années et sortie jadis de l'Inde, qui a fait de nos jours, parmi nous, des

conquêtes nombreuses : on l'appelle le panthéisme. D'après cette doctrine» tout est un, tout est Dieu, Dieu est tout; rindividualité est une illusion. Chacun de nous, dans l'océan de la vie universelle, est un flot qui s'élève, retombe et disparaît, une partie non distincte du grand tout. Nou^ nous imaginons à tort être quelqu'un, avoir une volonté à nous ; nous ne sommes que le produit de tout ce qui nous a précédés, le jouet de tout ce qui nous entoure.

Tout en moi se soulève pour protester contre cette funeste et mensongère théorie. Et cependant je conçois qu'elle ait pu naître sur le sol enflammé de l'Inde ; là, le climat dévore toutes les énergies humaines ; la pesanteur de l'air accable tout ce qui vit; le soleil verse partout des torrents de feu ; les parfums les plus énervants pénètrent partout ; la nature est exubé-rante; une végétation luxuriante naît partout où il y a de l'eau, se développe avec une rapidité, une abondance prodigieuses, périt et renaît sans cesse/ et partout la vie fourmille; par*

tout court, raimpe, vole, une multitude innom-

40 LA comeiiMCB

brabla d'ètre$yinimés. Brisé d'una iMsitada wnu cessa renaissaala, rhomma na paut ni agir, ni pansar, ni vouloir sans efforts i il sa sant eomma débordé, oomma éorasé par TunivarSi et ja conçois à la rigueur que rbumanité» engourdie par le climat et la mollesse, ait fait du repos son idéal, ait remis à autrui sas destinées et se soit confondue elle-même avec la naturQ qui r obséda de sa puissante aption. h aonpois aussi que les pouverains de l^Indf», oisifs at vo-^ luptueux, assouvis de délices, énervés de dé? baucbes, aiment à faire prévaloir parmi leurs esclaves dégénérés cette molle doetrina, & leur faire croira qqe la oonsaienoQ est ufi vain met, et que personne n'est quelqu^un. La no« tion du droit périt avec celle de l'individu. Il est plus fiieile de régner eq mettre sur des milliers de panthéistes absorbés dans la con? templation du grand tout que pur la eonscienoe d'un seul homme actif et qui se respecte luit même.

Après ce mopde indien, o(| la réalité se con« fond avec le rêve et la veille ayee le sommeil, voulec-vous voir en idée* sous é'autrM m^Mf

ET muv. 11

ce que valent des hommes dont la conscience est pleine d'individualité et dévie?

Au milieu des brouillards et des frimas du nord, une poignée de marins endurcis au tra-* vail et au péril se sont créé une patrie ; la terre même sur laquelle ils vivent est leur ouvrage ; ils l'ont gagnée pied à pied en refoulant la mer plus loin. Au XVI'' siècle ils n'étaient pas libres. L'Espagne, maîtresse alors de la plus grande partie du monde, riche de tout l'or de l'Amérique, iière de ses troupes, les plus braves et les plus éprouvées qu il y eût au monde, l'Espagne voulut obliger ce peuple de matelots à être catholiques. Ils résistèrent; on les crut insensés ; on ne pensait pas qu'il existât une puissance capable de tenir tète aux vieille^ bandes espagnoles. Les matelots de la Hollande osèrent l'essayer, ils y réussirent; ils reconquirient Içur patrie sur l'Espagne comme ils l'aviient conquise sur la mer ; ils formèrent la plus puissante nation commerciale du xvif siccle , Tasile de tous les génies persécutés, de tous les penseurs méconnus, et d'une multitude de nos pères, les protestants de France. Ce

n'est pas tout ; ils voulurent être artistes sans aucun des avantages de climat et de race qui avaient fait de la Grèce et de l'Italie les deux reines de Part, aucun, excepté la liberté; à force d'individualité et de conscience, ils créèrent une école de peintres plus riche en originalité que toute autre, et, avec la seule opposition des ombres épaisses et d'une lumière avare, mais éblouissante par le contraste, le plus grand de leurs maîtres créa une nouvelle forme du beau, un aspect nouveau de l'art;

Tant est merveilleuse la force d'expansion de l'individualité humaine ! tant la libre conscience trouve en elle-même de ressources ignorées ! Youlez<vous des hommes qui sachent agir et penser, qui vivent ? émancipez leurs consciences. Mais quant à des rêveurs incapa* blés d'énergie et de responsabilité, le panthéisme vous les donnera; il n'est bon qu'à taire des esclaves : rêver est la seule chose qui se fasse aussi bien dans les chaînes qu'au grand air. La conscience, au contraire, ne peut se passer de liberté! Elle la demande,

elle la reprend si elle l'a perdue ; elle est, elle veut être maîtresse chez elle.

 ce tort grave d*asservir les âmes, le panthéisme en joint un autre pire encore. Nonseulement il relâche, il détend le ressort de l'Individualité; mais il diminue, il efface la distance, il comble Fabime qui sépare le bien du mal.

Or, la conscience, aussitôt après le sentiment de la personnalité, éveille en nous Tinstinct du devoir. Non-seulement je sens que je suis moi, mais je suis responsable et libre. Dieu m'a revêtu de cette dangereuse prérogative ; il m'a fait ce périlleux honneur.

Vous êtes libres, messieurs; vous Têtes tous, vous pouvez tous beaucoup, beaucoup pour vous-même et contre les autres. Je sais que le panthéisme le nie, je sais que, d'après lui, chaque homme est le produit des influences du dehors et subit la loi du passé, à tel point que sa propre indépendance est réduite à peu de chose ou à rien. On choisit un personnage illustre du passé ou un beau livre et Ton vous montre comment cet homme, ce livre même,

M LA eOHSCIBVCE

68t TaOet depi oirponstances at non de ]a va* lonté ! Basse et mauvaise doctrine, diaprés laquelle la nature de oe inonde et de tous les mondes, y compas Thumanité, n'est qu'un immense clavier sur lequel l'univers joue à sa propre gloire un hymne sans commencement et sans fin, qui est le but unique de l'être et dans lequel chaque époque est un accord ou une dissonance, chaque être une note qui retentit et qui passa.

C'est encore ce que je nie : la corde sonore ne peut rendre que le son juste ou faux, faible ou éclatant, qu'en fait sortir la main de l'artiste; mais moi je suis libre. Je peux et je veui, j'aime ou je hais, je me venge ou je pardonne. Le bieq et le mal sont devant moi, non pas égaux, non pas tous deux divins, mais oppo'?

ses, l'un béni, l'autre maudit. Je suis libre et quand ma conscience m^acouse, me condamna, me châtie, l'univers entier n'a ni le droit ni la pouvoir de m'absoudre. Je suis responsable, at quand ma conscience m'approuve, m'enoou* rage, m'ordonna de marcher en avant, aucune voix ne peut lui imposer silence : elle est sou«-

n pnv. Il

verain^, ella est fille de Diau, ella gaula m monde a des droits divins et immédiats.

En vain vous lui objecterez que tout ast ra-i latif, que rien p'QSt ^bsoli^i que l'exemple, l'éducation y le milieu, peuvent beaucoup sur nous i elle né Tignore peint, elle est la pre« miére i le proclamer. Elle ma crie ! « Fais ea que tu peui| et tout ce que tu peux, pour le bien et pour le vrai ; résiste à un milieu cor* rupteur, réagis da toutes tes forces eontre las influences qui t'aviliraient; dompté tout oa qui autour de toi ou en tei-méma fait obs^ tàele à ta vie morale ; commande au sang qui hrtile dans tes veines; sois homme, sois libre; méprise toute théorie qui attente à ta liberté 2 glorieuse créature du Dieu de liberté, rends tes comptas à ton Mattra, à ton Père. >

Ton père, ai-je dit, et ce mot a devancé ma pensée ; voilà le troisième, la dernier, la plus sublime enseignement de la eonseiance. Nous l'avons appelée, d'abord , sentiment de soi* même, puis sentiment du devoir; elle s'appelle enfin sentiment religieux, conscience des rap-* ports de l'homme avec l'infini.

i6 LA CONSCIENCE

Au siècle dernier, on accusait les prêtres d'avoir inventé la religion et Dieu. Voltaire répondait :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait Tinyenter.

C'est trop peu dire : Dieu existe, et la seule preuve que j'en donnerai est celle-ci : il est impossible à l'âme humaine de se passer de lui ; dés qu'elle l'ignore elle l'inj^ente. Je sais qu'il existe des exceptions ; il n*est pas une faculté deTâmeou du corps qui ne fasse défaut à quelques infortunés, mal nés ou mutilés par les accidents de la vie. Mais une société sans Dieu, la famille sans Dieu, l'humanité sans Dieu, sont aussi absurdes à imaginer qu*une société où tout le monde serait aveugle, ou perclus, ou idiot. Le prêtre qui a inventé Dieu, c'est l'homme.

Tout homme est prêtre en effet et doit l'ètr e; prêtre du Dieu intérieur, du Dieu de la conscience qui, au moment où j'ai péché, se révèle à moi par un trouble honteux, un malaise ven* geur, et qui sans cesse me crie : Fais le bien, fuis le mal, aime, adore, dévoue-toi, élève-toi de progrès en progrès !

Ici, je m'arrête; et avant de demander à la conscience tout ce qu'elle sait de Dieu, je constate un fait : la conscience est ce qui distingue rhomme de la bête. Seul ici-bas, l'homme a ce triple privilège de se distinguer nettement de tout ce qui n'est pas lui, de distinguer le bien du mal, et de trouver en lui, outre la loi du devoir, l'idéal, l'aspiration vers l'infini, la soif de Dieu. Quelle autre créature h nous connue se sent religieuse, c'est-à dire liée à l'inûni par des désirs, des espérances, des devoirs? Seul, l'homme trouve dans sa conscience Dieu vivant et parlant. Seul au milieu des traverses et des luttes de la vie, rhomme peut toujours, comme David proscrit, errant de caverne en caverne, fortifier et consoler son âme en disant à l'Etre infini , au maître de l'univers : Dieity tu es mon Dieu.

Si donc l'humiliante question que je vous ai rapportée frappe encore votre oreille, si l'on vous dit : Qu'est-ce que la conscience?

répondez : C'est ce qui fait l'homme supérieure toute la nature. Malheureux ! lu es un homme, un fils de Dieu, et tu t'ignores I Descends en

18 LA COUftCOINCE

toii*inème ; regarde en toi» tu y trouveras la conscience et Dieu*

Qui est Dieu? Tout, répondent quelqueg-un$; rien, s'écrient les autresi et chaque re)igion m'apporte sa réponse, ~ Souffre^, dirai-je à tous, que je consulte avant vous, sur cette question suprême, la voix intérieure, ma con^ science, Dieu lui-même parlant à son enfant, et se révélant directement à moi, à vous* à quiconque l'écoute.

Ma conscience me répond aussitôt : Dieu est quelqu'un, une personne. En vain on me répétera que ce sont là des expressions hu*maines, des termes trop précis, trop étroits. J'avouerai que tous les mots humains ne sont jamais assez purs, assex élevés, assea vastes, pour s'appliquer à Dieu; mais j'ai le droit, et je le maintiens, de comprendre le langage qu'on me parle et les mots dont on veut se servir avec moi. En vain voudrait-on faire de mon Dieu le total immense d'une addition sans fin, la somme vivante des existences, l'ensemble des êtres en qui tous vivent, ces grands mots

aeèumulég n'aboutinent qu'à des parôlèi re« tentiisantes et vides, à un chifiï*e impronon* çable, impossible et inutile. Si vous ne savejs mieux ce que vous voulez dire, rentres dans le silence. Je le sais moi, et j'affirme que la personnalité est la forme dé Tetra la plus haute, la plus accomplie, la plus parfaite que nous puissions concevoir. J'affirme que si Dieu ne la possédait, il ne serait pas, car il serait moins que mol, moins que vous, il ne serait pas Dieu. Qu'un disciple orthodoxe de Hegel vienne me dire : le Père est l'absolu qui s'igiiore, le Fils est Tabsolu qui âe révèle, et le Sainte-Esprit l'absolu arrivé à la conscience de lui^môipe ; je me révolte, indigné, et je lui réponds que l'absolu s'ignorant lui-même ne serait ni absolu ni Dieu, et que moi, qui ne m'ignore point, je suis plus Dieu que le grand tbut. Un autre vient me tendre ce piège : Dieu n'est pas personnel; il est la personnalité même, abstraite, unique, impersonnelle. Vain dis* cours, déclaration équivoque et contradictoire ! Il est une seule concession que je puisse faire. Là mot de personne vous parait- il trop bu-

main? dites, si vous Taimez mieux, que Dieu est une volonté, suprême, immuable, éternelle, qui a pleinement conscience d'elle et de soq but, la volonté immuable, infaillible, souveraine du bien, du vrai et du beau. !

Dieu est parfait. Il ne serait pas Dieu, dit encore la conscience, si quelque perfection lui manquait, s'il se trouvait en lui quelque la* cune, s'il ne réalisait tout idéal.

Bien plus, puisqu'il est parfait, il n'est jamais indifférent entre le mal et le bien, le îani et le vrai, le beau et l'ignoble. Essentiellement,^ et en vertu de sa nature souveraine il est partial pour l'éternelle vérité, pour la sainteté, pour l'amour. Il est du parti de tout ce qui est bon et saint contre toute chose mauvaise. Il n'est, indifférent à rien. L'indifférence est une impuissance et une imperfection.

Et ce n'est pas tout encore. Cette partialité du Tout-Puissant ne demeure pas inefficace ; le Dieu de la conscience ne ressemble pas au Dieu des déistes d'autrefois qui, après avoir* créé le monde, s'est retiré pour toujours dans un repos éternel dont on ne s'explique pas qu'il

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soit sorti même un instant. Le panthéisme nous a rendu au moins ce service, et je l'en bénis, d'avoir fait justice de cette notion de Dieu qui voyait en lui un de ces rois d'Asie renfermés dans leur oisive grandeur au fond d'une retraite impénétrable. Mon père, disait Jésus, réfutant l'idée des Juifs sur le repos du Créateur à partir du sixième jour, mon père agit jusqu'à présent; il agit à Tinstant où je vous parle. Le Dieu de la conscience ne s'est jamais laissé sans témoignage; il agit et il parle, il veut, il bénit, il aime. Nous pouvons à tout instant le trouver et comme le toucher de la main. Il remplit l'univers et nos âmes de sa sainte présence. Il embellit tout de sa beauté ; c*est de sa vie que tout vit; c'est par sa volonté créatrice et toujours active que tout existel II n'a pas seulement créé toutes choses dans le passé ; il crée tous les jours, à toute heure, à toute seconde, sous nos yeux. Il régne et il agit dans la nature, dans la conscience, dans l'histoire. Il nous parle, il nous enveloppe de toutes parts en son amour, et le Psalmiste avait raison de s'écrier avec les accents d'une

a LA GOHSCIIirGS

sublime et splendide poésie; c Où irais^Je loin de tan esprit^ où fuirats-je loin de ta face ! Si je monte aux deux, tu y est Si Je descends au séjour des morts ^ t'y voilai Si j'emprunte les ailes de t aurore pour fuir à Fautre bout des grandes mers^ là même ta droite me saisit ; et si je dis: aum^ns les ténèbres me couvriront à ses yeuXf la nuit mime devient lumière autour demoié »

Gesse de fuir, ô homme 1 jette-toi dans les bras de ton Père 1 ses secours tout-puissants te sont offerts, sa force agira en toi, sa puissance te grandira, son amour t'attirera à lui^ sa pré* sence t'élèvera au-dessus de toi-même et des exemples dégradants, et des fausses morales, et de tes propres misères. Tu es libre, ô homme, parce que Dieu a voulu, pour ton bien, être librement cherché et aimé, volontaire* ment obéi, par toi. Tu es appelé à Thonneur de marcher avec Dieu comme il est dit de quelques patriarches, avec Tantique majesté de langage des premières pages de rÉcriture. Tu es appelé à répéter avec la piété tendre et virile de Jésus : /<? ne suis jamais seul^ car le Père est avec mot.

AT DISU. 3S

Oui Je veux le dire ; oui, j'ai soif de Dieu, de sublimes pensées, d'immortelles espérances, d'amour céleste. Le monde sans Dieu est froid, vide, glacé. Les intérêts qui s'y débattent) les buts qu'on y poursuit, les combats qu'on s'y livre avec fureur, manquent de grandeur, de noblesse, et m'inspirent à la longue une lassitude mêlée d'angoisse et de dégoût. J'ai trouvé Dieu dans ma conscience, je me donne à lui, je m'attache à lui tout entier; et vous tous, dont ce monde vain et de courte durée ne suffit pas à remplir le cœur, vous qui avez été froissés et méconnus, vous qui luttez en vain contre des forces invincibles, et que courbe malgré vous la lourde main du malheur, mettez votre trésor en Dieu, cherchez en lui votre refuge, votre force, votre espérance. On lutte en vain contre lui ; mais, uni à lui, on peut tout supporter.

Est-ce à dire, parce que je veux me donner à Dieu, que j'accepterai pour vrai, pour fondé, tout ce que telle ou telle autorité humaine me dira de lui ou en son nom ? Nullement, mes-

2k LA CONSCIENCE

sieurs, et c'est ce qui me reste à vous montrer.

Tiens toy à toy^ s'écriait jadis un vieux moraliste français. Si nous avons pris jusqu'à ce moment la conscience pour guide, ce n'est pas pour l'abandonner ici. Elle demeure pour nous l'autorité supérieure, le juge définitif. Mais si elle est souveraine, elle ne se croit pas seule éclairée. En fait de vérité elle prend de foutes mains. Elle ne demande jamais à la vérité : d'où viens-tu ? qui t'envoie ? sachant que toute vérité est fille de Dieu et ne peut venir que de lui.

Elle sait aussi qu'aucune religion n'est en* tièrement fausse dans toutes ses parties, quelque énormes qu'aient pu être les erreurs et les abus dont elle a été complice, parce que le seul fait de chercher Dieu, l'inslinct religieux qui sert de base à toute forme de piété est de droit naturel et de droit divin. Elle sait aussi qu'aucune religion n'est absolument parfaite puisque Dieu seul connaît entièrement Dieu et serait digne de l'adorer. Mais elle sait que le sentiment religieux s'est toujours manifesté par un mélange de vérités et d'illusions, et

ET DIEC. ' 25

elle obéit à la parole du plus grand des apôlres en examinant toutes choses, en tenant ferme tout ce qu'elle reconnaît bon, et s'efforçant d'écarter toute espèce de mal. Dans cet esprit, elle cite à sa barre toutes les religions et leur demande ce qu'elles savent de Dieu.

Approchez, religions de la nature, formes antiques du polythéisme païen, variées de mille manières. — Ne me répétez point les fables frivoles et immorales de vos poètes, ma con« science s'en détourne avec dédain ; mais lorsqu'elle entend un d'entre eux, un Cléan« the, un Aratus, déclarer que nous sommes de la race de Dieuj elle s'écrie avec joie, comme saint Paul à l'Aréopage : En ceci^ vos poètes ont dit vrai !

Approchez, disciples de Moïse, peuple de Jéhovah. — Ne me redites pas que Dieu vous a ordonné de massacrer jusqu'au dernier vos ennemis, leurs prisonniers, leurs blessés, leurs vieillards, leurs femmes et leurs petits enfants. Ma conscience refuse hautement de le croire et vous accuse d'une erreur que la barbarie de votre époque explique sans l'excuser, et qu'il

2A LA GOHBCIINGE

nous qst impossible aujourd'hui d'accepter. Mais ma conscience grandit et s'éclaire quand Moise, dépassant en connaissance de Dieu tout ce qui l'a précédé et tout ce qui l'a suivi jusqu'à Jésus, déclare que Dieu se nomme Celui qui est^ ou quand il me le fait entendre donnant par deux fois à Israël cette sublime loi : Soyez saints parce que je suis saint. Ma conscience s'élève et s'émeut quand David et les Psalmistes chantent sur la lyre hébraïque leurs hymnes souvent merveilleuses de poétique élan, d'ampleur et de mouvement, de spiritualisme et de foi.

Approchez à votre tour, fils de l'Islam. — Je ne vous demande pas les rêves absurdes et les sensuelles promesses de votre Coran ; mais je regrette parfois, je l'avoue, que la voix du muezzin, laissant là Mahomet et son titre de prophète, ne fasse pas retentir souvent sur nos cités chrétiennes cette vérité fondamentale qu'oublient ou méconnaissent la majorité des chrétiens de toutes les églises : // ri y a de Dieu que Dieu.

Approchez, évangélistes et apôtres de Jésus-Christ; faites nous connaître les inap-

BT PJBU. 27

préoîables leçons de celui dont les ennemis disaient ; Jamais homme n'a parlé comme cet homme ; ces enseignements si simples, si populaires qu'il n'est personne qui n'en profite et si nouveaux encore au bout de dix-huit siècles qu'on ne pourrait les lire à haute voix dans les rues sans risquer d^ètre puni. Seulement souffrez, disciples de Jésus, que j'use contre vous-mèmesi s'il le faut, des droits qu'en son nom vous m'avez reconnus. Et toi, le plus grand de tous, énergique et admirable Paul, toi qui écrivais à tes fils dans la foi : Je vous parle comme à des personnes intelligentes :

Jugez vous-mêmes de ce que je vous dis^ toi qui te défendais avec une si généreuse indignation de prétendre dominer sur la foi de tes adeptes, permets-nous d'en appeler de toi-même à nos consciences lorsque, voulant réduire à néant rorgueilleux monopole des enfants d'Abraham qui se croient élus seuls et de plein droit, tu semblés un instant attribuer le salut de quel^ ques-uns et la perte du grand nombre au bon plaisir de Dieu, sans nul égard aux actes, aux volontiéSy aux progrès, aux repentirs^,,

Et toi enfin, ô notre Maître sublime, vénéré, bien-aimé, viens^ Seigneur Jésus^ viens nous montrer Dieu présent en nos propres cœurs et son règne s'exerçant au dedans de nouSy viens nous faire entendre de nouveau cet appel direct à la souveraineté de la conscience et de l'expérience morale : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu^ il connaîtra si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de mon chef. Viens nous révéler que Dieu est esprit et qu'il veut que ceux qui tadoretit^ F adorent non ici plutôt que là, mais en esprit et en vérité^ qu'il est ton Dieu et notre Dieu^ ton Père et notre Père ^ que ce Père pardonne à quiconque revient à lui comme l'enfant prodigue de ta plus belle parabole , entièrement pur de tout sanglant ou sombre dogmatisme.

Toi seul. Seigneur, donnes à notre conscience entière satisfaction. Toi seul la relèves, la régénères, la mets en possession d'ellemême. Toi seul lui rends ses titres de noblesse et les forces qui lui manquaient; toi seul ouvres devant elle la carrière sans terme, où elle doit courir de progrès en progrès et qui con-

siste, pour nous, à devenir parfaits comme notre Père céleste est parfait.

C'est cette pensée sublime : le progrès éternel, la marche éternelle des âmes vers Dieu, le progrés donné comme le mot de Ténigme de la vie^ que je vous demanderai de venir bientôt méditer ici même avec moi, heureux au* jourd'hui si j'ai pu réveiller, en quelques consciences, le sentiment de leurs droits et de leurs devoirs, leur faire sentir en elles mêmes Dieu présent et leur montrer en Jésus le chemin qui nous mène à Dieu, c est-à-dire la vérité et la vie.

lia eoBseieaee et la wle tiamatne.

Je veux vivre! je veux éprouver en moi l'expansion mystérieuse, mais puissanle de la vie; je veux me sentir vivre aussi complètement^, aussi énergiquement que possible. Ainsi parle, ainsi pense naturellement tout être vivant. Pour le jeune homme au cœur élevé, à Tâme sévère, ce vœu est le principe des plus louables efforts, des développements les plus nobles; pour le libertin, c'est Fexcuse, très-mal fondée, de toutes les folies, et quelquefois des plus coupables. Pour le vieillard même, le désir de

^k LÀ CONSCIENCE

vivre encore adoucit bien des infirmités et des privations.

En conséquence, il nous est ordinaire de regarder comme notre plus grand ennemi quiconque prétend gêner, restreindre en nous le mouvement nécessaire de la vie , et, pour ainsi dire, nous mutiler; notre bienfaiteur est au contraire celui qui rend notre existence plus complète, plus variée, plus animée.

Ce sentiment est-il légitime, messieurs? Il Test entièrement, tant que la conscience en est la garantie. Tout être aie droit de devenir tout ce qu'il peut, de se développer selon sa nature, à cette seule condition que la conscience, austère, éclairée, fidèle à elle-même, le sanctionne et l'approuve. Aussi est-ce à la conscience quQ je vous propose de demander aujourd'hui le secret de la vie : pourquoi sommes-nous? qui suis-je? oùvais-je?

Déjà, il y a quelques jours, dans cette enceinte, nous avons interirogé l'oracle intérieur sur lui-même et sur Dieu*

Nous avons vu partout aux prises deux ennemis également redoutables , rirréligion et

l'absolutisme , chacun des deux exaspérant son adversaire et le poussant de plus en plus, par l'emportement de la contradiction» à s'exagérer lui-même. A égale distance de l'un et de l'au** tre^ nous avons cherché un asile contre tous deux, dans la conscience individuelle. Étudiant les enseignements de cette voix intérieure, nous avons trouvé en nous, d'abord le sentiment de notre propre personnalité, puis celui de la responsabilité ou du devoir, et enfin le besoin de connaître l'Être divin envers qui nous nous sentons responsables. Cet Être s'est révélé A nous par la voix même de la conscience, comme personnel: il est une volonté ; comme parfait: ii est l'idéal réalisé et vivant ; comme présent et agissant, créant sans cesse le monde et se manifestant à toutes les âmes qni le cherchent.

Appuyés sur ces grandes certitudes, nous avons appelé à la barre de la conscience toutes les religions ; aucune, même des plus détestables, ne s'est trouvée dénuée de toute vérité et de toute valeur morale, puisque Finstinct même qui force l'homme à chercher Dieu est déjà un bieui Mais aucune religion, même là

meillcurCi n'a élé reconnue parraite, la perfection n'appartenant qu'à Dieu seul; nous avons accepté avec joie tout ce que les cultes divers nous ont appris de bon et de vrai, et quand enfin Jésus, à son tour, nous est apparu, nous l'avons entendu en appeler lui-même à notre propre conscience et à l'expérience humaine en nous disant : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de mon chef. Il nous a révélé ensuite l'amour de Dieu et son pardon, nous a appris à le nommer notre père, et notre conscience convaincue, épurée, agrandie, sanctifiée, trouvant enfin en lui tout ce qu'elle cher^ cbait, Ta proclamé son maître et son sauveur. ' C'est ce même Jésus que je viens vous mon^» trer de nouveau, expliquant à l'homme sa propre destinée. Un docteur de la loi lui a demandé publiquement, dans une synagogue, ce qu'il faut faire pour obtenir la vie éternelle. Jésus, pour lui faire avouer qu'il sait ce qu'il demande, aidresse un appel à sa propre conscience, lui fttit répéter le sommaire de la loi ; et quand le scribe a redit que nous devons aimer Dieu

de toutes les puissances de notre âme et notre prochain comme nous-méme, le maître lui répond : Tu as bien répotidut fats cela, et tu vivras.

Tu vivras, que ce mot est grand dans sa brièveté ! Point de complément , point d'épi *^ thète ; point de distinction entre cette vie et la vie Tuture. On ne pourrait ajouter un mot qui n'affaiblit l'idée. La vie ainsi entendue, c'est la vie également sainte et heureuse, à la fois immédiate et éternelle.

Disciples de Jésus, soyons fidèles à sa méthode : interrogeons à notre tour nos consciences, et demandons-leur, pour notre propre compte, le mot de cette grande énigme de la vie, dont la solution implique pour nous toutes choses, le présent, l'avenir, l'éternité.

Pour tout être qui pense et qui veut, la vie doit avoir un but. Pour tout être qui se sent responsable, elle est nécessairement une œuvre à faire, une tâche à accompUr. Aussi sont- ils profondément à plaindre, ceux qui vivent sans

S8 LA CONSClËIfCË

but ; uii ennui mortel les dévore et les châtie. , Us ne sont hommes qu'à demi. Ce qui est plus commun encore, c'est de vivre pour soi-même ; l'égoïsme, sous mille masques divers, est le grand moteur dei^ siclions humaines. Selon Tâge, le6 tempéraments, les circonstancéis, il prend toutes les apparences et tous les noms : le plus souvent il prend là forme ou du plaisir, ôû de la cupidité, où de l'anibition. Quelquefois il ie fait dévot; alors la grande aSkire de l'égoïste, c'est son salut, auquel il Sacrifierait sans hésiter celui â^ tout le genre humain. Je ne m'arrête pas, mes> frères, à réfuter devant vous Tégoïsme , à répéter à l'homme qu'il n'«i pas te droit de vivre pour lui seul, qu'il Se fait une illusion puérile en se considérant lui^^même comme ce qu'il y a de plus important au monde et en rapportant tout à lui; que sa vie, ayant un centre si mesquin que lui-même, se rétrécit et se dessèche par un juste châtiment. Cela e^t vrai, même de l'égoïsme agrandi qui se propose pour butla famille, o\i de tîe patriotisme exclusif que Lamennais appelait Tégoïsmé des peuples^ Il faut, Â Tactivilé de thlfôUïi> un but plus re-

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levé, une tâche moins étroite, un principe supérieur.

Edi'^il possible, mh\gré l'inûnie variété des situations et quelle que soit la diversité des éducations, des Ages^ des intelligences, de dire à chacun quel doit être le but de sa vie? Oui, mes frères; qui que vous soyez, je puis le dire à tous A la fois, et à chacun pour ce qui le concerné, sans risquer de me tromper. La réponse est celle du scribe A Jésus: Aimer Dieu de tout notre cœur et notre prochain comme nous-méme, voilà notre vie. Aimer Dieu, c*est^ à-dîre tendre vers lui de toutes nos forces et nous en rapprocher sans cesse ; aimer les hpmmes, c'est-à-dire nous dévouer à nos semblables ; en deux mots, notre propre amélioratîoi et le bien d'autrui ; en un seul mot, le progrès , le progrès pour les autres et pour nous-mêmes, voilà le but, la loi, le sens de la Tie.

Seule, la vie humaine a cette haute dignité* L'animal ne fait pas de progrès dignes de ce nom. Il se développe^ puis il vieillit et meurt. L*heiiime se développe aussi ^ vieillit aussi,

hO LA CONSCIENCE

meurt aussi, mais son développement intellectuel, moral, religieux, est à peine ébauché quand déjà celui du corps est achevé. Nos corps n'ont jamais le même âge que nos âmes. A l'âge où nos forces physiques arrivent à la maturité, notre être moral en est bien loin encore. A vingt ans, on est un homme fait; on n'est pas un jurisconsulte expérimenté, un médecin accompli, un homme d'État consommé. On voit tous les jours des hommes vieillir quant au corps, en même temps que leur intelligence et leur savoir, leur expérience et leur habileté dans les affaires de ce monde ou dans la pratique de leur art, leur valeur morale et leur piété grandissent tous les jours. Enfin, quand l'animal meurt, le peu qu'il a su périt avec lui ; mais l'homme lègue sa pensée à ses enfants : le point où l'un est arrivé est celui d'où partiront les autres, et l'on a eu raison de comparer le genre humain à un homme qui ne meurt jamais et qui apprend toujours. Mettez côte à côte sous vos yeux le premier et le dernier instrument d'un art quelconque ; prenez pour exemple l'art de se défendre (hélas ! et d'atta-

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quer), qai a été la première nécessité de la vie en ce monde; mettez à côté d'une de ces armes savantes, dont Tavénement sur un champ de bataille a changé la face de TEurope, les premières haches de pierre à peine dégrossies qu'on trouve dans les plus anciennes sépultures que l'on connaisse, et convenez-en, la vie, même matérielle, de l'homme, n'a d'autre sens que le progrès. Nourriture, logis, vêtement, moyens de transport et de publicité fourniraient les mêmes preuves.

Mais ne voyez-vous pas partout autour de vous la preuve que le progrès matériel est insuffisant ? A lui seul, il est même dangereux. C'est un péril pour la civilisation ellemême que l'excès du luxe et des richesses ; le perfectionnement indéfini des moyens de détruire et les armées trop nombreuses, trop passives, pourraient finir par mettre entre des mains perverses le moyen de décimer le genre humain.

Le remède aux inconvénients graves du progrès matériel, c'est le progrès moral. L'homme a plus et mieux à faire que de perfectionner et

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d'uUlisar U matière. Il faut qu'il apprenna k se perfectionner lui-même, à se vaincre ; et ioi appareil devant nous l'idée du péché. Que ^\^ gnifie ce mot, rapetissé et affaibli trop souvent par des interprétations sans portée ? Qu'est*ce que le mal moral ?

Comme le bien c'est le progrès, le mal c'est le recul. De même que Tftme humaine est tenue d'avancer et de grandir, elle viole la loi de son être, elle marche en sens inverse de sa destinée morale, quand elle fait le mal qui la dégrade et la souille.

Ne dites plus que le péché est une $implo imperfection de notre nature, que nous faisons le mal parce que nous sommes imparfaits, et ne confondez pas ces deux idées de perfecli* bilité et de péché. Le péché consiste précisé* ment à empirer au lieu de s'améliorer; et entre les deux il n'y a pas de milieu ; la pente est glissante i si l'on ne monte, on descend.

Le péché est une désobéissance, une révolte, un attentat contre Dieu. Le progrès moral a besoin de s*appuyer, pour être complet, sur lo progrès religieux. Dieu est le but ; qui fait le

bien s'approche de Dieu, q^i fuit le mal refaae d'aller à lui et $'ea éloigne.

U religion, me9 frères, e$t l'élan de Tâma vers Dieu, le lien entre nous et lui, l'ensamble des rapports qui doivent e^iister entre l'adorateur et l's^doré, I^e progrès sans. Dieu, Q'fist 1q progrès sans but> Tout autre niobilQ que la re* ligion vise trop H$, ËUe saule él^va a^isesi haut notre pensée, notre cœur, notr§ saine ambi« tiop, nos légitimes espérances. Elle fieulQ noua r^nd l'idéal que npus perdriona bientôt de vue au milieu des tristes et pauvres réalit^i de Qd monde. Pe plus, elle seule provoque un développement général, harmonique, siqmltané, d^ tout notre être. Notre perfectibilité, notre be* soin de l'inâni» notre soif de progrès est commo le terrain commun où prennent racine toutes les facultés diverses de notre âme ; quand la religion rend ce sol fertile, tout y germe, tout y croit à la fois, Les autres stimulants de la nature humaine n'agissent que sur telle ou telle partie de notre âme; l'aspiration & Dieu, le progrès provoque tous les efforts, doubje toutes le^ forces ; il ne 3'agit pas d'aimer Dieu seules

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