‹ La conscience et la foi (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · UU LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

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ment avec la pensée, ou seulement avec la vo* lonté ou le cœur ; mais de nous élever à Lui avec toutes les forces de notre être intellectuel, moral et religieux.

Il n'y a pas d'erreur plus énorme que celle des hommes qui se représentent la religion comme un moyen de compression à l'usage du despotisme, qui voient en elle l'ennemi de tous les progrès. Elle en est l'âme. Elle les appelle tous, les provoque, les commande, les exige impérieusement. Elle est la plus grande puissance d'expansion qui ait jamais existé. Elle nous ordonne de devenir parfaits comme notre Père qui est aux deux est parfait. Elle nous oblige à nous mettre à l'œuvre pour y parvenir, sachant bien que nous n'y parviendrons pas, mais n'admettant pas que l'impossibilité d'achever la tâche éternelle nous dispense un seul instant de la commencer ou de la poursuivre.

Examinez les grandes évolutions de l'histoire; tant qu'un mouvement national reste, je ne dis pas littéraire ou philosophique, je dis même politique, il n'intéresse, ne remue qu'une partie du pays. Dès qu'il louche à la religion, il met

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tout en mouvement) personne n'échappe à son aciion; il n'y a plus ni sexe, ni âge, ni condition qui puissent y rester indifférents.

Je ne conteste nullement que la religion mal conçue, prise au rebours, tournée contre le bien et le vrai, révoltée contre Dieu, ait fait plus de mal au monde que tout autre fléau. De même que la parole, la science, l'écriture, la presse, font immensément de mal ou de bien; de même que dans l'ordre physique, le feu, l'eau, la vapeur, ces indispensables instruments de l'homme, quand ils échappent à la force intelligente, nous brûlent, nous noient, nous déchirent en débris horribles; de même la force religieuse, mal mise en œuvre, devient ce monstre, odieux et exécrable entre tous, qui s'appelle le fanatisme. Mais vouloir proscrire la religion à cause des abus qu'on en a faits et qu'on en peut faire, c'est exactement aussi insensé qu'il le serait de détruire toutes les lignes de chemins de fer parce qu'il est arrivé sur quelques-unes d'épouvantables accidents, ou les bateaux à vapeur parce que plusieurs ont fait explosion, ou toute navigation par peur des naufrages,

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OU tout mouvement» enfin, par peur des chutes.

C'est ie procédé adopté de nos jours par l'irréligion. Elle convient que le progrés est le but de la vie, mais non que le progrés mène à Dieu. Elle nie Dieu ou n'en veut tenir aucun compte, tout en maintenant les prescriptions de la morale, et c'est ce que l'on enseigne de nos jours sous le nom d'indépendance de la morale. Ce mot séduit bien des esprits. On veut mettre la morale indépendante à la place de toutes les religions. Sans doute la morale est et doit être indépendante, mais de quoi?

Indépendante des dogmes officiels, des théologies, des systèmes et des sociétés ecclésiastiques, des clergés? — Sans doute; mais alors l'indépendance de la morale n'est qu'un autre nom de cette souveraineté de la conscience que je vous prêche d'après l'Évangile même, lin vain saint Augustin et Calvin voudront me prouver que Thomme est radicalement cor* rompu; je trouve en moi, je vois chez ceux que j'estime des sentiments généreux , de nobles élans, et si l'on s'oublie jusqu'à appeler les vertus des paîffis de bçaux péchés, ma conscience

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proteste eontre cette odieuse injuatiee et &e déclare indépendante de Tévêque d'Hipponç ou du réformateur de Genèvfi. Auouiie Égliseï aucun pape ne fera eroire à la consciariQe du genre humain qu'il soit permit 40 volçr un enfant à son père et h sa mèr^. Pieu le leur a donné, et la conscience réprouve quiconque ]» leur dérobe, fût^ea pour sen salut.

Si Ton prétend que la morale est indé^ pendante de Dieu, on dit une chose non^seulemeut fausse, mais absolument déuuée de seps.

La morale indépendante de Dieu est un vain mot, un leurre impie dont on s'abuse soi-rnéme; car le sens moral, le fait de la eonsciencei c'est Dieu en nous ; et la morale seienltfique n'est que l'étude, l'observation de ce grand Cait sans cesse renaissant. La mors^le est indépendante de Dieu comme la flèche de la cibla qu'il s'agit d'atteindre, comme le chemin du lieu où i| conduit, comme Taimant du fer qui l'attire.

C'est une des pauvretés de l'esprit français que cette manière de se révolter cpntre Dieu pour faire pièce aux prêtres. Comme si l'on évitait, en niant Dieu, de se laisser duper par

des charlatans, somnambules ou tourneurs de tables I Gomme si les bouddhistes, plus nombreux que tous les chrétiens réunis, et dont l'informe religion n'a pas même une idée arrê* tée sur Dieu, étaient, depuis une longue série de siècles, moins joués et dominés que d'autres par leurs prêtres et leurs moines !

Il y a contre l'esprit sacerdotal un seul remède, c'est de supprimer, non pas Dieu, qui se révèle directement dans les âmes ; non pas le prêtre, qui reparait bientôt sous une forme quelconque, fût-ce dans l'athéisme, mais le laïque; c'est de donner à tous cette royale sacrificature dont parle l'Évangile; c'est de faire de chaque homme son prêtre, son pape, son pasteur. Alors seulement l'homme arrive à la plénitude de dignité, de tendresse, de dévouement dont il est capable et à laquelle il doit prétendre. Il existe sans doute d'honnêtes gens partout, et j'en ai connu même parmi les soi • disant athées. J'en ai vu bien vivre; je dis plus, j'en ai vu mourir avec courage. Mais j'ai vu aussi tout ce que l'absence de religion leur avait fait perdre ; combien ces cœurs sans Dieu

étaient plus vides, plus secs et plus froids; combien leur vie était rétrécie, malgré la science et le succès; combien , dans les plus tendres et les plus intimes de toutes les relations, quelque chose d'inconnu, mais d'immense, leur manquait constamment.

Les stoïciens n'ont jamais connu la nature humaine tout entière, ses douleurs, ses luttes, ses nobles misères, ses secrètes angoisses.

N'intervenez pas entre l'enfant qui chancelle et le père qui lui tend la main ; entre le ûls prodigue qui revient humilié, brisé par le repentir, et le pardon paternel qui l'accueille et le relève. Laissez Dieu à l'humanité ; elle a besoin de Lui. 11 est la consolation et l'espérance, il est le Père qui pardonne, qui relève et qui sauve ; il faut que le jour vienne où il sera tout en tous.

Et l'homme n'est pas lui-même, l'homme n*est pas tout ce qu'il doit être, quand il oublie que la loi de son existence c'est le progrès dans la vie présente et dans la vie à venir, sur la terre, au ciel, dans l'enfer même... si l'enfer existe, et c'est ce qu*il nous Hmt examiner maintenant.

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Pas pluft que Tirréligion, rabsclutiame »'aG^ cepte le mouvement des âmes vers Dieu eomme le mot de Ténigme; le progrès lui déplaît; daiU leurs, pour labsolutismot il existe tout ua monde de supplices et d'horreurs peuplé d'une immense multitude, Timmense majorité des hommes voués à des maux sans terme et à des regrets sans efficace.

Cela est-il vrai? Les chutes de Tâme qui s'éloigne de Dieu aboutissent-elles, en un moment donné, à un abime sans fond, â ua gouffre enflammé? Ce moment est-il pour la moitié, pour la majorité des hommes, celui da la mort? cette chute est">elle irréparable?

et chacun de nous peutt-il, à tout instant, si le fil fragile de la vie se rompt par ae^ cident, se réveiller du rêve fugitif de l'exisplence actuelle, dans un brasier infernal qui brûle sans consumer, et où l'espérance, je ne dis pas de la délivrance, mais d'un seul instant de relâche à l'excès des tortures, est interdite et impossible? Ceux que nous avons aimés et perdus, mais dont le salut ne nous est garanti par aucune autorité, brûlent-*

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ilg dans cet horrible feu, en ce moment même et depuis l'instant de leur dernier soupir?

Sont'-ils irrévocablement destinés ii y brûler heure après heure, siècle après siècle, éternité après éternité ?

Le croyez'vous? Mes frères, j'ose affirmer que vous ne le croyez pas. En vain toutes les ortbodoxies, en désaccord sur tant d'autres points, s'accordent sur celui-là et vous commandent impérieusement d'y croire; en vain l'orthodoxie romaine ou grecque, anglicane, luthérienne, ou calviniste vous ordonnent d'y croire, vous n'y croyez pas. Et pourquoi?

parce que votre conscience s'y oppose. Votre conscience vous crie qu une infinité de tour^ menls et d'horreurs est un châtiment exagéré, et par conséquent inique, atroce, fût-ce pour les plus grands crimes ; que la liberté même de l'homme et sa culpabilité ayant des limites par suite de réduoalion, de l'hérédité phyëi(|ue et morale, de l'exemple et de la faiblesse bu-* maîne, il serait monstrueux que le châtiment seul fût sans bornes; et que l'éternité de la damnation est un blasphème aussi bien

contre la justice de Dieu que contre sa bonté.

Cette révolte si naturelle de la conscience contre le plus hideux de tous les dogmes, je l'ai trouvée naïvement et finement exprimée dans une lettre intime d'un des esprits les plus brillants et les plus sensés de notre pays, d'une femme pieuse dont le bon sens se laissa quelquefois égarer par une religion d'autorité, mais aussi se révoltait par moments contre le joug. M*** de Sévigné, dans l'efTusion de sa correspondance avec sa fille, lui écrit quelque part : Votis aurez peine d nous faire entrer une éternité de supplices dans la téte^ à moins que d'un ordre du Roi ou de la sainte Écriture^ et elle appelle l'espérance de la réconciliation V opinion d Origène et la nd/re, c'est-à-dire la sienne et celle d'un prêtre son ami, l'abbé de la Mousse (1).

Vordre du Roi nous fait sourire aujourd'hui en pareille matière. Les amis jansénistes de la marquise de Sévigné ont résisté quelque temps aux ordres dogmatiques de Louis XIV, et

(1) Note 1^ à la fin du volume.

les raines de Port-Royal subsisteront comme un des monuments glorieux de la libre conscience dans rhistoire de notre pays. La conscience de nos pères a su résister avec une bien autre grandeur aux ordres du roi, qu'il s'appelât François I*' ou Charles IX, Henri III ou Louis XIV. Grâce à Dieu, le temps est passé où Ion peut dire, même ironiquement : Je croirai à la damnation, s'il plait à Sa Majesté que j'y croie.

Il en est autrement quant à Yordre de la sainte Ecriture. Bien des gens oroient encore que la Bible a été écrite pour donner, en matière de foi, non-seulement des lumières et des secours infiniment précieux , mais des ordres à la conscience. J'espère, dans notre troisième entretien, vous montrer combien ils se trompent. Aujourd'hui, je me borne, en cette matière comme en toute autre, à réclamer pour l'autorité intérieure de la conscience la suprématie qui lui appartient. Il n*est pas possible que Dieu, dans la Bible, m'ordonne de croire à la damnation ; car, dans ma conscience, Dieu me le défend.

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Il n'y a qu'une ressource pour essayer d*y crpîre, c*est d'oublier d'y penser. Quoîl la multitude innombrable des hommes, sauf quelques rares élus, marcherait à nos côtés vers le gouffre embrasé ; à chaque instant quelqu'un y tomberait sous nos yeux, et parmi eux nos amia leg plus ebers, nos iVères, nos sœurs, nos mères et nos pares, nos enfants ; et nous sup* porterions la vie sans être dévorés d'angoisse, saisis d'horreur, accablés d*épouvante I Un tel égoïsme serait plus invraisemblable, plus eruel que celui des hommes sans foi et sans mœurs* Mais la mort la plus horrible, les tourments d'un malheureux qui expire sous le fer du chi^ rurgien, le§ supplices barbarement prolonges qu'infligent les bourreaux de la Chine, les plus hideuses morts racontées dans les martyro-^ loges, ne seraient rien, pas même un instant de l'éternilé des damnés, et vous supporteries la vie 1 vous vous laisseriez distraire d^un si incalculable malheur ^ l'atrocité de votre in* différente légèreté ressemblerait alors à Tatro** cité de votre Dieu dans sa vengeance.

Non, vous n'en croyez rien. -^ Ayez donc le

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courage de le dire et d'avouer que vous n^éles orthodoxes, uî selon Rome, ni à la façon de Moscou, ni à la manière anglioane, ni selon les réformateurs» et qu'en un mot vous ne l'êtes point* Dites qu-on peut eroire, dans Tautre vie, & des peines très-graves, juste consé* quence de nos fautes, effet naturel de la dégra* dation de notre flme dans le péebé : j*ai besoin de le penser; j*ai besoin de eroire que la justice, trop imparfaite iei-bas, aura son jour I Dites que ces peines se prolongeront tant que nous persis** lerons dans le mal; dites même que si Fhomme voulait éternellement le mal, il voudrait par cela même et éternellement les conséquences du mal qui se punit lui*méme ; dites, si vous le voulez, qu*un seul passage de TÉcriture semble enseigner en propres termes les peines éternelles; mais ajoute? que, là même, tout le différend porte sur un adjeelif qui signifie d'abord séculaire^ comme le substantif dont il dérive signifie un siècle; dites qu'à aucune époque les mots abstraits n'ont eu, dans les langues d'Orient, la rigueur et la précision qu ils ont dans les idiomes de TOccident ; ajoutez qu une

SI immense question ne peut dépendre uniquement de la valeur d*un mot français, traduction plus ou moins juste d*un mot grec, qui luimême fait partie d'un discours prononcé dans une troisième langue, l'araméen, comme tous les discours de Jésus. Mais faites plus : répondez à ceux qui prêchent la damnation, par ce mot des apôtres Jean et Pierre, à qui le Sanhédrin et Caïphe ordonnaient de cesser la fondation de rÉglise; mot célèbre dont on a usé trop souvent mal à propos et pas assez quand il lauraît fallu : Non possumus. Je ne puis obéir, je ne puis me taire*, il faut que je parle, que je proteste contre d'épouvantables erreurs, contre des exagérations hideuses qui outragent Dieu et sa justice, et sa sainteté, et sa miséricorde. Oui, je ne me tairai pas. — Que faites-vous, me dit-on? Imprudent! Quoi, voilà des multitudes qui peut-être s'imaginaient croire à un dogme, et vous leur démontrez qu'elles n*y croient pas ; qui se regardaient comme orthodoxes, et vous leur apprenez qu'elles ne l'ont jamais été I Voilà des dogmes auxquels on ne touchait pas, et vous les attaquez sans mesure.

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— Je réponds sans crainte : Non, la multitude n^est plus aveugle ; mais les orthodoxes de tout genre font auprès d'elle un tort immense à la religion et portent à la conscience une atteinte délétère, funeste, profondément immorale, avec leurs fictions et leurs réticences. Non, il n*y a pas d'éternel enfer; non, les punitions ne sont pas de stériles tortures où Dieu se venge ; sa Providence fait ressortir, des suites funestes du mal, un avertissement, un moyen de relèvement, une excitation au progrès; tôt ou tard, très-tôt ou très-tard, dans Téternité, toutes les âmes le reconnaîtront; la raison suprême finira par avoir raison, la justice suprême par se faire accepter librement, l'amour suprême par gagner tous les cœurs.

La porte sur laquelle Dante a lu ces horribles mots : Laissez t espérance derrière vous^ ô vous qui entrez j n'a existé que dans les rêves lugubres de ce vieux et sublime génie, nourri du pain amer de l'exil, débordant de poésie et de haine. Saint Paul a appelé Dieu, le Dieu ff espérance. Dieu est partout, et l'espoir est partout avec lui. Quand les damnés, pour repren-

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