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nom de l'avenir, le peuple lui-même, les rois et les prêtres au nom de Dieu. Connus sous le nom de prophètes, c'est-^ire de prédicateurs» plusîeursd'entre eux furent, en outre, des poêles du premier ordre par la sublimité des penséesi la grandeur des mouvemaits, Taboiidanee et réciat des images. Organisés par Moïse» ce peuple et son culte ont reçu une législation si puissante et ont été pénétrés d'un esprit si vivace, que des milliers d'années, des milliers de défaites et des exils sans fin, la dispersion dans ie monde entier, Timpossibilité matérielle du culte et de la loi, Tapparilion, dans son propre ^in, d'une religion infiniment supérieure, n'ont pu l'anéantir encore. Après son premier exil en terre païenne, Bsdras reconstitua cette nation, réunit ses livres nationaux qui, pour la plupart, étaient tout imprégnés de religion ; il les fit lire à Israël assemblé, et dès lors le culte des synagogues, le ministère des docteurs de la loi s'organisèrent en Judée autour de ces livres retrouvés, qui eurent leurs interprètes accrédîtés, leurs lecteurs publics, leur explication fceèdomadaire.
Quand les rois de Syrie el plus lard Rome opprimèrent les Juifs, ces livres furent la consolation el Tcspérance des vaincus, le refuge d'un immense orgueil national cruellement froissé, raliment d'une ambition séculaire et d'un ardent désir d'indépendance et de vengeance, en même temps que la nourriture quotidienne de la foi et de la piété.
Un travail immense, infiniment minutieux, commença et se prolongea pendant des siècles sur les écrits sacrés; tandis qu'on en vénérait la lettre jusqu'à l'idolâtrie, on en traitait le sens fort librement. Pour y trouver sans cesse et partout des promesses de restauration, de conquête et de représailles, on attribuait à chaque parole une signification prophétique ; chaque fait donnait matière à mainte allégorie, chaque personnage devenait un type de l'avenir; enfin chaque mot, chaque caractère reçut une valeur mystique ou conventionnelle, et toute une science compliquée, la Kabbale, s'éleva sur le texte sacré. Les lettres ont été évaluées en chiffres, les chiffres remplacés par des lettres. On a imaginé de remplacer la première
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IcUre de l'alphabet par la dernière, Favaiil-dernière par la seconde, et c'est d'après celle méthode que Jércmie écrit deux fois, au lieu du nom de Babylone : Babel, le root mystérieux Chechak. On compta les mots et les lettres de chaque livre saint. On inscrivit dans les Bibles hébraïques, à la fln de chaque livre, le nombre des mois et des lettres qui y sont contenus, et Ton indiqua aussi quel est le mot, quelle est la lettre qui en occupe le milieu. On en a fait autant pour la Bible tout entière^ Six siècles après Jésus-Christ, ces recherches, qu'on appela du nom de massore (ou tradition) , se poursuivaient encore. Cependant quelques-uns de ces travaux étaient commencés depuis longtemps, quand parut Jésus.
En introduisant, dans la religion juive, ou plutôt en développant le principe de l'amour de Dieu et du pardon, qui s'y trouvait faiblement indiqué, il en fit une religion nouvelle. Le christianisme fut un épanouissement sublime du judaïsme par toutes les puissances de l'amour, du pardon, de l'esprit divin ; ce qui était le boulon de la fleur encore fermé et sans
couleur ni senteur, devint, sous le soufSe de Jésus, la fleur largement ouverte, resplendissante des couleurs les plus belles, remplissant Tair de parfums suaves et vivifiants.
Il supprima toutes les limites de nationalité et de race, toutes les incapacités attribuées au sexe ou à la servitude; à sa parole, cessèrent Tusage matériel, universel et ancien comme le monde, des sacrifices sanglants, le règne de la loi et de la lettre. Jésus ne supprima point la lettre et la loi, il ne fit pas table rase du passé comme les novateurs sans portée. Il transforma la lettre et la loi en les spiritualisant; il se dit venuy noii pour les abolir^ mais pour leur donner la plénitude de la puissance et de la sainteté. Il déclara, dès le premier jour, sur une colline de Galilée, la guerre au formalisme et à l'esprit pharisaïque, opposant hardiment son enseignement à celui de la Bible juive: Vous avez entendu qu^il a été dit à vos pères : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi; 'mais moi^ Je vous dis: Aimez vos ennemis^ bénisses ceux qui vous maudissent^ faites du bien à ceux qui vous haïssent^ et priez pour ceux qui vous
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persécutent. Il annonça en même temps les persécutions que devait provoquer sa pensée libératrice ; trois ans après, la lettre et la loi, les prêtres et les docteurs coalisés contre lui le punirent en le cruciQant.
Après lui, l'Église tout d*abord demeura émancipée. Saint Paul parle pour elle quand il dit : Nous servons Dieu selon Fesprit^ qui est nouveau f non selon la lettre y qui a vieilli. Admirable parole! car il est de la nature de la lettre de vieillir, tandis qu'il est de la nature de l'esprit de se montrer toujours nouveau.
Avant saint Paul, le premier des martyrs, parlant devant Caïphe et le Sanhédrin contre la lettre et la loi, plein de grâce et de puissance^ rempli de sagesse et de r esprit d'en haut, fulmina contre l'endurcissement et rétroitesse des Juife une accablante harangue, interrompue et close parle martyre. En prononçant ce merveilleux discours, il était rempli du Saint-Esprit ; mais en rappelant à grands traits, aux Juifs, leur histoire, il se trompa en bien des points sur les dates ou les détails, et son discours est arrivé jusqu'à nous plein de fautes historiques
sans que personne ait songé à le reclifier, tant l'Eglise des premiers siècles était peu préoccu pée delà lettre, tant le Saint-Esprit, même aux moments les plus sublimes de triomphe et d'extase, est étranger à Texactitude littérale d'une dictée.
Il faut le reconnaître, la puissance qui a fondé l'Eglise et conquis le monde païen, ce n'est pas l'Evangile écrit, le livre des chrétiens qui n'existait . pas encore, c'est TEvangile vivant, la parole des croyants, leurs exemples, leur amour, leurs martyrs. Un Père de l'Eglise, Irénée, a eu raison de le dire : Le Saint- Esprit ^ sans encre et sans papier ^ avait écrit et scellé dans le cœur des croyants fassiirafice du salut. Toutes les idées chrétiennes circulaient largement dans l'Église avant qu'un seul livre du Nouveau Testament fût écrit. Peu à peu, par degrés, ces livres se répandirent séparément. D'abord l'Apocalypse, pleine de consolations et d'espérances, et ce livre, si peu lu et compris depuis, fut à lui seul tout le Nouveau Testament de bien des chrétiens. Puis se propagèrent les Épîlres de saint Paul, isolées les
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unes des autres. Ensuite et toujours à part, les trois premiers Évangiles, et plus tard celui de saint Jean. Ces livres étaient rares, ne se trouvaient guère en la possession des simples fidèles et ne furent rassemblés que plus tard. On ne sait par qui. On ne sait ni h quelle époque, ni en quel lieu. On ne sait pas même quels principes, quelles règles présidèrent à la formation de ce recueil. Il est diiBcile de dire pourquoi on exclut du recueil Tépitre de Barnabas, qui est appelé apôtre dans le Nouveau Testament même et dont saint Paul ne fut d'abord que le compagnon d'œuvre; il est plus difficile encore d'approuver qu'on y ait admis la deuxième épitre de saint Pierre, dans laquelle un auteur inconnu et moins ancien combat, sous le nom de cet apôtre, une secte bien connue qui n*avait pas encore apparu de son vivant. Même quand le Nouveau- Testament exista, on le cita rarement ; ce n'était pas en lui qu'on plaçait Tautorité, mais en Jésus, dont le souvenir très-vivant et très-présent encore, dont Tesprit surtout avait seul autorité dans 1 Église.
Malheureusement la sève des premiers jours
cessa de monter dans le tronc et les branches du grand arbre semé par Jésus; Tesprit chrétien s'affaiblit y la vie spirituelle se ralentit. Le génie judaïque et le génie romain, tous deux obstinément attachés à la lettre, à la légalité, Vem^ portèrent sur le spiritualisme hardi de saint Paul. Ils formèrent, par leur alliance, le catho^ licisme, qui s'inspira de saint Pierre et de ses transactions timides, de ses faiblesses, que saint Paul lui avait reprochées avec. tant d'éclat dans Antioche : Je lui résistai en face^ écrit-il aux Galates, parce qu! il méritait (Têtre repris.
Peu à peu, TÉglise, le clergé, éclipsèrent à la fois les souvenirs de Jésus, l'esprit et la lettre même de TEcriture ; et ce f\]rent eux, non le Nouveau Testament, qui conquirent les barbares du Nord, lorsqu'ils envahirent l'empire romain. Les livres saints furent de plus en plus oubliés.
Ce fut la réforme qui les remit en lumière; et d'abord ce ne fut point la lettre, mais l'esprit dont elle restaura le règne. Son dogme fonda^ mental, la justification par la foi, signifiait que rhomme est rendu juste, régénéré, sanctifié,
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non par quoi que ce soit d'extérieur à lui, autorité, Église, culte, rite, loi, lettre, mais par la foi, qui n'est que le sentiment religieux, la conscience chrétienne arrivée au plus haut degré de vitalité et de puissance. Luther n'hésitait pas à écrire : « II ne suffit pas de dire : Luther, » Pierre ou Paul l'enseignent, mais il faut sen- » tir, dans sa conscience, d'une manière irrén sistible, que c'est là en effet la parole de Dieu, > quand l'univers entier le contesterait. > Il ne craignait pas d'en appeler hardiment de l'Écriture à Christ ; il appelait Jésus-Christ « le Seigneur et le Maître de TÉcriture ». Calvin affirmait aussi que a l'Écriture a de quoi se faire ^ connaître, voire d'un sentiment aussi notoire ]> et infailUble, comme ont les choses blanches » el^ noires de montrer leur couleur, et les cho- » ses douces et amères de montrer leur saveur. » Mais bientôt la ferveur et la liberté des premiers jours s'affaiblirent. Calvin, Luther luimême, qui tous deux avaient pris, à l'égard de l'Écriture, des libertés étranges, crurent devoir opposer une digue au torrent, mettre en regard de l'autorité catholique une autorité de même
Sk LA CONSCIENCE
genre et se séparer avec éclat de quelques enfants perdus de la réforme ou de libertins tels que les anabaptistes, qui effrayaient le monde par leur immoralité. Au lieu de comprendre que l'esprit chrétien était la meilleure défense, on se réfugia dans la lettre. Peu à peu les protestants dépassèrent les catholiques dans l'adoration insensée de la lettre ; on épuisa, à regard de FÉcriture, interprétée aussi littéralement que possible, toutes les expressions d'obéissance, de servilité, d'adoration. Malgré la vie, la variété de caractère, d'éducation et de style des écrivains sacrés, un théologien fameux (Galow)osa soutenir qu'ils n'avaient apporté, aux révélations divines, que leur bouche et leurs mains. Un haut dignitaire de l'Église luthérienne alla plus loin encore, et publia un traité intitulé : V Ecriture sainte est-elle Dieu lui-même ou une créature ? (1 )
On fit ainsi de la Bible une véritable idole, un fétiche; et l'on s'imagina même obliger Dieu à répondre à des questions de tout genre en
(1) Georg;es Nitzsche, surintendant au commencement du XVI !!• siècle.
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ouvrant une Bible au hasard. Le premier verset qu'indiquait la lame d'un couteau introduite dans le volume sacré passait pour la réponse deToracle. Honteuse et grossière superstition! dégradation irréligieuse, en fait^ sinon en intention, des saints livres. Indigne dégénérescence de la religion de Jésus, qui avait dit avec une autorité si élevée : Les paroles que je vous dis sont esprit et vie!
Je conviens volontiers que ces ténèbres se sont dissipées ; mais j'affirme qu'il en reste quelque chose dans les esprits et dans la façon dont on agit encore en notre temps à Tégard de la Bible. Il ne me sera que trop Tacile de vous le démontrer.
Comprendre n'est jamais irrespectueux; abuser Test toujours.
Cette idée fausse, déraisonnable, que chaque phrase de la Bible est un oracle, a trouvé un point d'appui dans les divisions qu'en avaient faites les auteurs de la Massorc et dans celle qu en firent plus tard les éditeurs, en chapitres et en versets. Les ignorants croient encore que le
Saint-Esprit a pris la peine de la découper ainsi, à mesure qu'il la dictait. On sait au contraire que, dans tous les manuscrits antiques, ni chapitres, ni versets, ni phrases, ni mots, ne sont séparés, et que toutes les lettres s'y touchent. Ce sont des moines dominicains, présidés par un cardinal, Hugues de Sainte-Cher, qui, au Xîii* siècle, ont divisé chaque livre en chapitres -, c'est un imprimeur protestant de Paris, au XVI* siècle, Robert Estienne, qui a subdivisé chaque chapitre en versets. Ni le cardinal, ni le huguenot, n'ont fait une œuvre parfaite, mais ils ont rendu faciles les renvois et les citations. On en a abusé. Rien de si commun que d'entendre deux adversaires se combattre en se jetant l'un à l'autre des versets de la Bible, en nombre effrayant, sans prendre la peine de s'assurer d'abord de ce qui précède et de ce qui suit chacun de ces textes. Je pourrais nommer un pasteur mort il y a vingt-cinq ans, qui prêcha sur ce mot du livre des Proverbes : Pourquoi le temps passé valait-il mieux que le 7iâtre?ku pied de la chaire on lui montra l'endroit du livre sacré ; et il y lut avec quel-
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que honte : Ne dis jamais : Pourquoi le temps passé valait-il mieux que le nôtre ^ car cette demande manque de sagesse.
J'ai eu souvent occasion de voir une statue de Joseph, l'époux de Mario, au pied de laquelle on lit, en lettres d'or: Ite adJosephum^ adressez-vous à Joseph ; et ces mots sont tirés de la Bible. Quoi donc ! TÉcriture ordonnet-elle le culte des saints et dirige-t-ellenos prières vers saint Joseph? Rassurez-vous, quoique le mot soit bien dans la Bible : il s'agit non de prières, mais de blé à acheter; non de l'époux de Marie, mais du fils de Jacob, et c'est le Pharaon d'Egypte qui répond à. ses sujets lui demandant du pain pendant la famine: Adressezvous à mon ministre.
Il est un monument de l'Immaculée Conception au bas duquel on a écrit ce texte : Ma fille^ cette loi n^ est pas faite pour vous. Quoi donc I le nouveau dogme est-il dans la Bible? S'agit-il de la loi de l'hérédité et du péché originel ? est-ce Dieu qui parle à Marie? Rassurez-vous encore ; il s'agit d'une loi de l'étiquette à la cour d'Assyrie, et c*estle roi Assuérus qui con-
sole sa femme Eslher au moment oii elle s'évanouit de crainte, pour élre entrée chez le souverain sans son ordre.
Il n'y a pas seulement, dans ces derniers exemples, la déplorable habitude de détacher une parole biblique de tout ce qui en déterminait le sens. Il y a Terreur d'après laquelle le texle sacré peut donner lieu à une infinité d'applications arbitraires. Les puritains fanatiques se justifiaient à eux-mêmes leurs crimes en appliquant à leurs ennemis les titres d'Âmalécites, d'Âmorrhéens, de Philistins, et les cruelles menaces des Juifs contre ces peuples délestés. Nos pères ont triomphé en croyant trouver l'Eglise catholique condamnée dans l'Apocalypse sous rimage de la grande Babylone, de la femme impudique ivre du sang des saints, et assise sur sept collines; l'Église de Rome a triomphé également en trouvant, dans le même livre, Marie représentée par la femme resplendissante qui a le soleil pour vêtement, la lune pour chaussure et les étoiles pour couronne.
L'erreur est égale des deux parts. Ce que l'on prend pour le catholicisme, c'est l'empire
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romain sous le règne païen de Néron, le bourreau des chrétiens. Ce qu'on donne partout pour le portrait de Marie immaculée, c'est la religion chrétienne, victorieuse des cultes juif et païen.
Un tort plus grave qu'on a souvent contre la Bible, c'est Taveuglement volontaire avec lequel on nie l'évidence, pour ne pas voir les erreurs matérielles d'histoire naturelle, d'astronomie ou de calcul qui s*y trouvent, maintes contradictions dans le détail des mêmes faits ou des mêmes discours rapportés autrement, et les éléments manifestement légendaires qui , en divers endroits, se sont mêlés h des histoires qui avaient circulé de bouche en bouche avant qu'on les écrivit. Jadis cet aveuglement allait jusqu'au dernier degré de la tyrannie la plus cruelle, et l'inquisition, en vertu d'un cri de guerre attribué à Josuc et emprunté par la Bible au livre inconnu de Jachar, prétendait rendre gloire à la vérité en forçant, par une torture morale et peut-être aussi par la torture matérielle, Galilée à menlir. Aujourd'hui ce même aveuglement n'est plus que ridicule.
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N'est-ce pas Tan dernier que de graves théologiens anglais suppliaient un illustre naturaliste de leur dire qu'il n'est pas tout à fait impossible que le lièvre rumine? Et cela parce que Moïse, en deux endroits du Pentateuque^ classe le lièvre parmi les animaux à deux estomacs, tandis qu'il n'en a qu'un !
Peu importe, direz-vous, et assurément la foi n'est point intéressée dans ce débat. Mais est-ce seulement à propos de choses étrangères à la religion que la Bible s'est quelquefois inexactement exprimée? Un pasteur de l'Église anglicane (1) a publié récemment un sermon sous ce titre : « Tout ce que dit l'Écriture au sujet de notre Père céleste est-il strictement vrai ?» A l'ouï de cette question, nous serions tous disposés à répondre affirmativement. Regardez-y cependant de plus près. N'avez- vous jamais lu, dans cette antique et belle parabole du premier péché, qu'on a si grand tort de dénaturer en la prenant à la lettre , que r Eternel Dieu se promenait dans lejar-
(1) M. Voisey.
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di7i^ à la brise du matin; ou dans Vhisloire de la tour de Babel, qu'il se dit à lui-même : 2)^5cendons pour voir la ville et la tour que bâtis^ sent les fils de Vhomme^ et qu'il descendit en effet? Ce langage puéril des premiers siècles vous paraît-il exact? Sont-ce là des expressions dignes de Dieu? N'avez-vous jamais vu qu'il est question, dans l'Ancien Testament, de Jéhovah qui se repent de ce quil a résolu^ ou qui est en colère et se venge ? Des sentiments pareils peuvent-ils être attribués au Père par des disciples de Jésus? Et qui de nous s'est jamais permis de chanter, dans un temple chrétien, cet horrible verset du beau psaume 137, où les Juifs captifs sur les bords des fleuves d'Assyrie, après avoir éloqueniment exhalé leur patrio-; tique douleur, se promettent le dédommagement infernal , la criminelle consolation de rendre largement le mal pour le mal, et d'arracher les petits enfants aux mamelles des mères païennes, pour écraser sur la pierre leurs têtes infidèles ?
Quelle folie! mes frères; quelle honte de ne pas oser dire que cela est abominable.
anlihumain, anlichrélien ! que Jésus nous a parlé tout autrement de nos ennemis et des petits enfants !
Ces scandales et bien d'autres viennent de l'inconcevable erreur qui met toutes ces choses sur le compte du Saint-Esprit et toutes les paroles de l'Écriture sur la même ligne.
Rien n'est plus fauxy plus mensonger! 11 y a des inégalités énormes de valeur, de beauté, d'autorité, d'inspiration, entre les diverses parlies de cet univers qu'on nomme la Bible.
L'Ecriture sainle contient deux religions différentes, la juive et la chrétienne ; quand on les confond, on recule en arrière de Jésus-Glirist. Certains protestants d'Ecosse et d'Amérique pratiquent scrupuleusement, quant au sabbat, ce que Jésus a blâmé et condamné cent fois chez les pharisiens. Dans le Nouveau Testament comme dans l'Ancien, tous les auteurs sacrés diffèrent; chacun a son caractère, ses idées, ses tendances, son style meilleur ou plus mauvais, sa valeur propre. Un mot de saint Jude n'a pas l'imporlance d'un précepte du grand apôtre saint Paul. Dans les écrits même
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de ce grand émancipateur chrétien, il faut avoir abjuré le bon sens pour ne pas donner n)ille fois plus d'autorité à son sublime tableau de la charité, qu'à ce conseil d'ami qu'il donne à son jeune disciple Timothée de boire un peu de vin, à cause delà faiblesse de son estomac, ou à la réclamation de son manteau qu'il a laissé à Troas chez Carpus. Il y a quelques semaines, on a prêché sur ce texte, en Angleterre, un sermon où l'on a voulu prouver que ce manteau était une chape ou une chasuble, et que saint Paul attachait une très-haute importance aux vêtements sacerdotaux.
Enfin attribuer à qui que ce soit la même autorité qu'à Jésus, c'est montrer qu'on ne le connaît pas, et je déclare que si j'avais à choisir entre les trois chapitres de saint Matthieu, qui contiennent le sermon sur la montagne (c'està-dire la religion de Jésus annoncée par luimême) et tout le reste des livres saints, je n'aurais pas un instant d'hésitation.
Il y a plus : pour comprendre soit l'Ancien Testament, soit le Nouveau, soit les prophètes, soit les évangélistes, soit le Maître lui-même,
il esl indispensable de se rappeler qu'ils parlc&t tous i des Orientaux et en langage oriental.
Je vais essayer de me faire entendre par un exemple tout moderne et bien clair. Peut*étre avez- vous lu les lettres échangées, il y a trente ans^ en Algérie, à propos d'un échange de prisonniers entre un maréchal français et Abd-el- Kader. La lettre du maréchal est nette, brève, va simplement, droit au but. Celle du fils de Mah* ed-I)in est pleine d'images : le soleil, le déserti l'eau vive, les fleurs y abondent. Cependaat ces deux lettres, si différentes, disent exactement la même chose, l'une en style oriental, l'autre en expressions occidentales^ Nouâ, hommes de rOcctdent, aoooutumés à parler naturellefflent et directement, nous ferions les plus grossières erreurs si nous prenions à la lettre las métaphores des fils du soleil.
Entrez sous la tente d'un Arabe ou ie toit d'un Kabyle, il vous dira que tout ce qu'il possède et sa demeure même est à tû9s; c'est son devoir d'hospitalité et de poliée^e. Le vôtre est de l'en remercier ; mais si vous aviez le malheur de prendre ses oéfres trop à
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la lettre, il vous tuerait comme un voleur, cl il en aurait le droit.
Voici maintenant un exemple des métaphores de l'Ancien Testament, expliqué par un apôtre.
Le jour de la Pentecôte, saint Pierre prêchait devant le peuple de Jérusalem, et voulant dire que l'esprit de Dieu était désormais donné à tous sans distinction d'âge ni de sexe, et n'était plus l'apanage des seuls prophètes, il cita une poésie magnifique de Joël : C'est ici, dit-il, ce qui a été prédit par le prophète Joël : // arriveray dit Dieu, que je répandrai de mon esprit sur toute chair : vos fils prophétiseront et vos filles aussi. . . Et je ferai des prodiges en haut dans le ciel et des signes en bas sur la terre ^du sang et du feu et une vapeur de fumée. Le soleil sera changé en ténèbres et la lune en sang, A ce mot, des hommes d'Occident, vous ou moi, nous aurions été tentés d'interrompre saint Pierre pour lui dire que l'oracle de Joël n'était point accompli comme il le disait, puisque le soleil ni la lune n'étaient changés en ténèbres ni en sang. Hais le premier venu dans
la foule nous aurait crus insensés de ne pas comprendre que le soleil transformé en ténèbres et la lune en sang, n'étaient que des métaphores, des images destinées & annoncer un immense changement : l'inspiration des prophètes devenue commune à tous les croyants.
Il en est de même à toutes les pages de l'Ecriture. Quand Jésus a dit: Si ton œil droit te fait pécher j arrache-le et jette-le loin de toi. Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu qiHà un chameau de passer par le trou d'une aiguille. Laisse les morts enterrer leurs morts. Cette coupe est la nouvelle alliance y ce pain est mon corps.. . personne autour de lui ne s'y est trompé, et ces images étranges pour nous, ces façons de parler démesurées selon notre sens, ces hyperboles qui nous semblent énormes, étaient claires et faciles pour un peuple qui ne s'exprimait jamais autrement. C'est nous qui, dans notre ignorance occidentale, nous y trompons. Notre devoir, et notre seul moyen pour comprendre l'enseignement qui nous est donné, est de traduire en langage occidental et moderne ce qui
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a été dit aux Juifs en termes orientaux et antiques. Il n'y a pas d'abus plus criant, hélas! et plus répandu dans les églises chrétiennes que d'emprunter à l'Écriture quelque sublime image, quelque saisissante hyperbole» pour la prendre maladroitement à la lettre, l'ériger en dogme, et déclarer exclus du ciel, ou tout au moins de l'Église, tous ceux qui ne veulent pas en faire autant. Moïse, si grandiose, si glorieusement spiritualiste en un temps barbare, qui enseignas le premier que Dieu s'appelle Je suis! David, si éloquent, si émouvant dans les angoisses déchirantes de ton repentir 1 saint Jean, l'apôtre de Tamour chrétien ! Jésus, incomparablement plus sage et plus saint qu'eux tous, quelle douleur, quel sujet d'indignation pour vous que l'abus qu'on fait de vos paroles !
Pour comprendre la Bible, vous disais-je, il faut la traduire à notre usage ; il faut peser, comparer, méditer, voir avec ses yeux, saisir avec sa raison, admirer avec son imagination, juger avec sa conscience. La conscience en présence de la Bible, et illuminée par elle,
reste ce qu'elle est partout, le juge scuverain et en dernier ressort. Cette liberté, elle-même nous la donne, nous l'impose, de livre en livre, de page en page . Ouvrez le Deutéronorae, relisez les adieux de Moïse à Israël, résumant en quelques mots toute sa religion et sa législation : Ce commandement que je te prescris aujourd'hui n* est point trop élevé au-dessus de toi. Il ri est pas éloigné de toi. Il ri est pas dans les cieux^ qu'on puisse dire : Qui est-ce qui montera pour nous aux deux et nous rapportera... ? // riest pas non plus au delà de la mer y qu*on puisse dire : Qui estHie qui passera au delà de la mer pour nous et nous rapportera? Car cette parole est fort proche de toi ; elle est dans ta bouche et dans ton cœur^ afin que tu raccom-^ plisses.
Rappelez-vous Josué terminant sa carrière par un appel aux consciences : Choisissez^ dit-îl à tous les Israélites, qui vous voulez servir; pour moi et ma maison^ mus servirons Jéhovah* Rappelez-vous Jésus provoquant la recherche avec la plus suprême hardiesse et sans ombre de restriction : Cherchez et vous trouverez^ demandez
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et Fon vous donnera^ heurtez et il vous sera ouvert. Immortelles paroles qui donnent toute liberté, en même temps, à la conscience et à toutes les sciences ! Écoutez saint Pierre recommandant aux pasteurs de paître le troupeau de Dieu qui leur est confié, mais non par contraintey non comme ayant domination sur les héritages du Seigneur. Entendez enfin saint Paul dire à ses disciples : Je vous parle comme à des personnesintelligentes; jugez vous-mêmes de ce que je vous dis. Examinez tout, retenez ferme tout ce qui est bon^ et abstenez-vous de toute espèce de mal.
Reconnaissez à toutes ces déclarations et à tant d'autres semblables, qui se pressent en foule dans ma mémoire; reconnaissez que changer la Bible en idole, adorer la lettre, c'est faire violence tout à la fois à la conscience et au bon sens, à l'esprit do l'Écriture et à la lettre elle-même. Alors on foule aux pieds tous les droits, on opprime les consciences, on entrave les esprits, on rend toute science impossible, on donne la mort au lieu de la vie, car la lettre tue ; c'est l'esprit seul qui vivifie.
Je ri^sumc tout ce discours en deux mots :
Nous sommes, et nous en rendons grâce à Dieu, avec une profonde, une ardente reconnaissance, nous sommes ce qu*on a appelé en langage oriental, les fils du Livre; mais nous ne sommes pas et nous ne voulons pas être les esclaves de la lettre.
Nous le serions si nous n'osions protester, comme nous le devons, contre les abus de la lettre. Un dernier exemple vous expliquera ma pensée. J'étais naguère dans une église anglicane : suivant l'usage suivi chaque dimanche matin, deux IrçonSy comme on les appelle, c'està-dire deux morceaux de la Bible furent lus solennellement par le pasteur, et l'assemblée entière s'était levée pour écouter avec plus de respect la parole de son Dieu. Le fragment de l'Ancien Testament que j'entendis lire et qu'on lisait à la même heure dans les temples anglicans très-nombreux de toutes les parties du monde, c'était une histoire qui me fit frissonner d'horreur : Saûl a vaincu les Amalécites et passé au fil de l'épée toute la peuplade, sans distinction d'âge ni de sexe, à la seule exception
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du roi vaincu, Agag. Le yieux Samuel, un prophète illustre entre tous, apprend celte nouvelle et accourt pour accabler Saûl des plus terribles reproches; mais pourquoi? Est-ce parce qu'il a égorgé une multilude d'hommes sans défense, de femmes et d*enfants? Nullement (tout cela lui était ordonné par Dieu). — Parce qu'il a épargné Agag. Puis, agissant d'autorité, Samuel se fait amener le captif. Ce malheureux vient, heureux, dans son infortune, d'avoir la vie sauve et se disant : Certainement C amertume de la mort est passée. II se trompait : Samuel^ est-il dit, le fit tailler €71 pièces devant r Etemel (1). Voilà ce que j'ai entendu lire. Et nous, des chrétiens, debout dans un temple chrétien dix-huit siècles après Jésus-Christ, nous écoutions avec vénération un pasteur chrétien, lire, pour nous édifler, cet épouvantable récit ! esclavage de la lettre! ô infidélité éclatante et inexplicable à l'esprit de l'Évangile I ô sanglant outrage au Dieu de Jésus, à notre Père céleste, que de Taccuser d'avoir commandé regorgement de tout
(1) Note 2, à la fin du volume .
un peuple et de s'être courroucé uniquement de ce qu'un peu de sang, une seule vie avait été épargnée I
Prenez-*y garde, mes frères, jamais le monde ne deviendra chrétien tant qu*on le nourrira de ces horreurs. Et vous, pères et mères de famille, instituteurs de la jeunesse, ministres de rÉvangile, je vous adjure, au nom du Dieu de charité, au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, SI vos enfants, vos élèves, vos catéchumènes vous demandent compte de cette affreuse page, je vous adjure de leur dire la vérité.
Affirmez-leur que Saûl se trompait en croyant plaire à Dieu par regorgement en masse d'une tribu vaincue, et quequand il fit tailler Âgag en pièces devant rÉlernel, Samuel, tout prophète qu'il était, n'élait qu'un fanatique. Je vous scandalise! Eh bien, j'en appelle à ce Jésus qui a dit de Jean-Baptiste qu'il était un prophète et le plus grand des prophètes, mais que le plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui. Demandez-moi qui je suis, pour traiter de fanatique un prophète tout couvert du sang d'un prisonnier sans défense, je vous dirai que
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je suis le plus petit des disciples de Jésus, mais que ce titre rae donne plein droit de juger et de condamner Samuel et tous les prophètes, fût-ce même de plus grands que moi dans l'Église, s'ils font de Dieu le complice, Fauteur d'un massacre ; plein droit de juger et de condamner l'abus d'après lequel de pareilles histoires sont la meilleure nourriture spirituelle que l'on sache donner à des chrétiens du XIX* siècle. Les esclaves de la lettre, nous ne voulons pas le devenir.
Les fils du Livre , oui ; car ce livre, à côté de quelques pages déplorables, monuments des erreurs du passé, restes cruels des temps les plus barbares, contient, en bien plus grand nombre, des pages saintes et sublimes; ce livre cil se lisent les admirables leçons de Moïse, de Job, les merveilleux psaumes de David, les poëmcs si élevés d'Esaïe, a fait plus qu'aucun autre pour l'éducation du genre humain. La piété grandiose des patriarches m'édifie, les invectives éloquentes d'Esaïe contre le formalisme me remplissent d'enthousiasme, les beaux psaumes me consolent et me fortifient. Nous
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sommes les fils du Livre, et surloat de TEvangile. Jamais on ne méditera assez les discours de Jésus, les épitres de Paul aux Galaies et aux Philippiens, le christianisme tout amour de saint Jean.
Nous sommes les fils du Livre; car c'est toujours là qu'il faudra chercher le christianisme à sa source, dans sa fraîcheur primitive et sa première beauté. A cette source, tous les siècles viendront retremper leur foi, et ils y puiseront à larges flots des applications nouvelles et des développements encore inconnus.
Nous sommes les fils du Livre enfin, et nous en sommes fiers, parce que de lui résulte notre culture intellectuelle et morale; la nécessité de l'école à côté du temple ; l'habitude pour nos esprits d'oser savoir; le devoir pour nos consciences de tout juger, et cette solidité, cette indépendance, ce gouvernement de soi qui font la gloire du protestantisme et sa force. Un livre n'est pas une autorité matérielle, coercitive comme un tribunal ou un conseil; il laisse tout leur jeu aux facultés humaines. Et un philosophe dont je suis loin de partager les doctrines,
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Hegel, a eu raison de dire de certains pays protestants : Ici la Bible est le préservatif contre tout asservissement des esprits.
C'est pourquoi l'absolutisme, tout en en faisant une idole, ne se fie pas à elle, n'ose pâSy comme l'écrivait Channing, nous laisser seuls avec Jésus y et veut y ajouter l'autorité humaine d'un code ou d'un Credo. Repoussez ce joug, mes frères; ce qu'il vous faut, c'est la Bible, librement interprétée par la conscience chrétienne.
Lisez et relisez-la, avec choix et jugement; quand votre conscience est froissée de ce c|u'elle y trouve, tournez la page, cherchez ailleurs, et ne forcez pas votre conscience à ne pas voir ce qu'elle voit, ni à approuver ce qu'elle doit condamner. Quand, au contraire, votre conscience confirme ce que vous trouvez dans la Bible, adorez, croyez, obéissez ; car c'est Dieu qui vous parle. Résister, serait faire la guerre à la conscience, à Dieu, pécher contre le Saint Esprit.
C'est ce péché que j'aurais cru commettre aujourd'hui, mes frères, si je ne vous avais
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dit sur ce sujet si délicat et si grave tout ce que je sais : la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, pour autant qu*il m'est donné de la connaître. Des réticences, des fictions auraient été indignes de vous et de moi. J'ose, en finissant, vous répéter après saint Paul : le vous ai dit la vérité en Christ; ma conscience m*en rend le témoignage par le Saint-Esprit,
Va eonseiencc et Jésus- Christ,
Tour à tour j'ai inlerrogé devant vous la conscience, qui est pour nous Tautorité souveraine, sur Dieu, sur l'homme, sur TÉcriture.
Aujourd'hui, ce qui nous occupera, c'est ce que nous devons croire au sujet de Jésus-Christ,
Cherchons d'abord à nous rendre compte de ce qu'en pense notre siècle. Deux opinions contraires sur le Christ existent à la fois parmi nous et se partagent les esprits.
Beaucoup d'âmes, dans toutes les Églises et même en dehors d'une Église quelconque, ai-
ment et vénèrent Jésus. A cet égard, le règne de Voltaire est loin de nous. Accoutumé, dès l'enfance, par ses maîtres jésuites, à confondre l'Evangile avec le catholicisme, Jésus avec l'Église et avec la papauté, cet esprit aussi léger que brillant n'apprit jamais à distinguer bien nettement des idées et des faits si étrangement disparates. Sa haine, sincère et légitime contre l'absolutisme, s'égara parfois sur celui qui fut le plus redoutable ennemi de tout asservissement des consciences. Quand il s'écrie avec une persistance infatigable: Ecrasons r infâme ^ c'est le despotisme clérical qu'il veut dénoncer, mais parfois c'est Jésus que sa démence blasphématoire semble désigner.
Un pareil langage aujourd'hui blesserait les cœtifs honnêtes et révolterait toute intelligence droite. Rousseau, malgré ses erreurs et ses palinodies, avait gardé de son éducation protestante, tout imparfaite qu'elle fut, des notions plus justes. Lui aussi, sans cesse et de toutes manières, éclate en invectives contre l'oppression spirituelle et stigmatise dans tous les cultes l'esprit d'ittloléraUce, mais il n'attribue ni
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à rÉvangile, ni à Jésus, les abus qu'il dénonce dans les diverses Églises, et c'est avec un enthousiasme ardent et loyal qu'il parle â maintes reprises de Jêsus-Chrlst, dé sa vie sublime el de sa mojrt plus totichanie encore.
Aujourd'hui Jésus est, pour un grand ilom* bre de nos concitoyens, en quelque Église qu'ils soient nés, l*oi3Jet d'une admiration instinctivement religieuse, une consolation, Uïi refuge, une espérance. Bien des personnel qu'épouvantent les périls de Tépoque actuelle cherchent, dans la parole et la personne dû Christ, un abri et une force. Le peuple, les petits et les pauvres aiment, admirent, révèrent le charpentier de Nazareth qui tonna contre les hypocrites et les oppresseurs, contre la dureté des riches égoïstes et les dédains insolents des faux dévots; qui, hors de là, se montra si dou^ et si tendre pour toutes les misères humaîheâ, avec qui les humbles, les cœurs froisl^és et déchirés se sentaient à l'aise, et par qui tout homme de bonne volonté, quelque ignorant qu'il fût, quelque coupable qu'il eût pu être àhtérieurement j se voyait accueilli) fdcvé,
ennobli. Le peuple a une compassion profonde pour tout ce que Jésus eut à souffrir de la part des prêtres, des grands et des scribes coalisés contre lui, et c'est avec une colère passionnée qu'il les voit mendier son supplice auprès d'un pouvoir militaire étranger, la honte et le fléau de la patrie.
Petits ou grands, la plupart de ceux pour qui la vie est une lutte difficile et douloureuse, sont tentés de se rallier autour du Christ : pour eux, sa parole, son exemple, son amour, sont toujours pleins de vie, d'autorité et d'un charme suprême.
Mais il existe un autre Christ, celui de toutes les orlhodoxies, celui que proclame la théologie des dogmatiseurs, celui dont le moyen âge a fait le pivot de sa théocratie. C'est sous l'image du crucifix qu'on affecte de nous le montrer surtout, et Ton nous parle beaucoup plus de l'effusion de son sang que de son enseignement ou de son exemple, beaucoup plus de sa mort que de sa vie, à moins cependant qu'on nous le fasse voir, juge terrible des vivants et des morts, plus semblable à un Jupiter irrité, à un
Pluton vengeur, qu'à celui qui aimait à redire: Venez à moiy je suis doux et humble de cœur.
Le Christ mort et le Christ déifié révoltent, il faut avoir le courage de le reconnaître, la conscience de notre siècle ; il n'y croit plus, il ne veut pas, et le voulût-il, il ne peut pas y croire. Souvent c'est avec des cris de triomphe qu'il s'éloigne de ce Christ. Le christianisme est mort, s'écriaient avec joie il y a trente ans saint--simoniens et fouriéristes ; le christianisme est mort, répètent à grand bruit, de nos jours, des matérialistes, des positivistes, des sceptiques. D'autres fois, au contraire, notre temps se désole, se désespère d'avoir perdu le Rédempteur, et peut-être, quand la postérité se demandera quel est le sentiment ou la pensée que la poésie du xix*" siècle a exprimée avec le plus de profondeur, d'originalité vraie et de puissance, elle citera les lamentables et sublimes accents de celui de nos poètes qui a dit des hymnes de la douleur :
Les plu» désespérés sont les chants les plus beaux. Et j'en sais dMmmortels qui sont de purs sanglots.
Mk U CONSCIENCE
Jamaif, en effet, le regret déchirant de h foi absente n'a inspiré à personne des gémisse^ ments plus patbéliquesi une plus tragique et plus amère ironie. Rappeles^^voqs, en frémis^ lant, cette page désolée placée en tête d'un poëme immonde comme une protestation éloquente de la conscience humaine contre 3a propre misère.
Christ, Je nt sois pas de ceux <{ue la prière.
Pans tes temples muets, amène à pas tremblanil ;.
Je ne suis pas de ceux qui vont à ton calvaire,
En se frappant le cœur, baiser (es pieds sanglants ;
Et je reste debout sous les sacrés portiques,
Qu^nd ton peuple fidèle, autour 4es noirs arceaux»
Se courbe, en murmurant sous le vent des cantiques,
Comme au souffle du nord un peuple de roseaux,
Je ne crois pas, 6 Cbrist 1 4 ta psrole sainte,
^e suis venu trop tard, dans un monde trop vieux.
D'un siècle sans espoir natt un siècle sans crainte ;
Les comètes du nôtre ont dépeuplé les eieux.
Maintenant le hasard promène au sein des ombres,
Dq leurs illusions les peuples réveillés ;
L'esprit des temps passés errant sur leurs décombres
Jette au gouffre éternel tes membres mutiléSt
Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ;
Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé ;
Ta gloire est morte , ô Christ ! et sur nos croix d'ébènc
Ton cadavre oéleste en poussière est tombét
Eh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière
ET JI3U3-CHEIST« 115
Au moins crédnle enfant de ce siècle sans foi.
Et de pleurer, d Christ ! sur cette froide terre
Qui vivait de la mort, et qui mourra sans toi.
maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie 7
Du plus pur de Ion sang tu Tavais rajeunie,
Jésus, ce que tu fls, qui jamais le fera ?
Nous, vieillards nés d'hier^ qui nous rajeunira T
Nous sommes aussi vieux qu'aux jours de ta naissance ;
Nous attendons autant, nous avons plus perdu.
Plus livide et plus froid^ dans son cercueil immense,
Pour la seconde fois Lazare est étendu.
Où donc est le Sauveur pour cntr'ouvrir nos lombes ?
Où donc le vieux saint Paul, haranguant les Ilomains,
Suspendant tout un peuple à ses haillons divins?
Où donc est le cénacle, où donc les catacoipbes ?
Avec qui marche donc Tauréole de feu ?
Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ?
Où donc vibre dans Tair une voix plus qu'humaine ?
Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ?
Qui de nous ? Aucun. Malheureux et grand poêle, tombé du doute dans le vice, mort usé avant Tâge par toutes les ivresses qui dégradenf , je te plains, et j'espère, je crois que dans une autre vie, ton âme, si richement douée par Dieu et si déplorablement souillée par toi, sera régénérée, purifiée par la vérité et le devoir. En t'écoutant, ô Musset! ce qqe je suis tenté de maudire, ce n'est pas toi ; ce
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sont les maîtres qui t'ont si mal instruit: Voltaire d'abord, auquel tu reproches avec tant d*amertume son cruel sourire ; et cependant Voltaire aussi fut dupe toute sa vie d'un christianisme défiguré comme à plaisir par les maîtres de son enfance. Ce que je suis tenté de maudire quand je lis vos pages impies à tous deux, beaux génies égarés, c'est ce système d'autorité, d'orthodoxie, qui a soulevé justement votre conscience et votre raison, et vous a armés en guerre contre l'Évangile dans l'intérêt des consciences opprimées et des esprits aveuglés.
Il faut le reconnaître, en effet, et c'est là l'enseignement infiniment grave qui résulte pour nous avec une irrésistible évidence, de ce coup d'œil jeté sur les opinions de notre temps : il existe aujourd'hui et depuis longtemps deux christianismes et deux Christ. L'un c'est le Christ des légendes et des sacristies, dont la croix et la divinité font trop souvent oublier la parole et la vie. C'est à lui que s'adressent les terribles et véridiques sentences du poëte ; c'est celui dont la gloire est morte;
c'est le crucifix déifié, le cadavre céleste que les clous du Golgotha soutiennent à peine j et t|ui tombe en poussière sous nos yeux chaque jour.
Mais Fautre, le Christ vivant et vrai, le Jésus de rÉvangile, de Thistoire, de la conscience, celui qui a prononcé le sublime sermon de la montagne et des fables exquises , divines de simplicité, de lumière et d'amour, comme la brebis égarée ou Tenfant prodigue, celui-là est réclamé par l'âme humaine, autant, et plus de nos jours qu*autrefois ; elle voit en lui son Maître, son Libérateur, son salut, son idéal réalisé.
A ces deux types si différents se rattachent toutes les conceptions diverses du christianisme. Sous ces deux chefs viennent se ranger les innombrables variétés de la religion chrétienne, toutes les Eglises, toutes les sectes, tous les schismes, les orthodoxies diverses et les hérésies sans cesse renaissantes.
En deux mots, pour les uns, le christianisme
est une religion dont Dieu seul est l'objet, mais
dont Jésus est l'auteur, le fondateur, la source :
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une religion qui a été la sienne» qu'il a enseignéâi propagée, dont il a vécu» dans laquelle il est mort. Aussi s'agit-il bien moinsi pour ceux qui la professent après lui, de contempler son cadavre, de baiser ses plaies ou d'adorer sa divinitéi que de l'écoutf r et de Tatmer, de lui obéir et de lui devenir semblable ; ce qui im** porte infiniment plus qu'aucun dogme, c'est son enseignement, son exemple, son esprit.
Pour d'autres, au contraire, le christianisme est une religion dont JésusrChrist est lui-mêmQ l'objet, qui s'est formée, développée, construite pièce à pièce avec des dogmes dont il a été l'occasion. Dès lors sa morale, ses actes, ^$ conseils et ses exemples importent beaucoup moins que sa mort, considérée comme un sa** crifica ei^piatoire par lequel est sauvé quicon«^ que y croit, ou sa divinité reconnu^ égale i celle de son Père,
Telles sont les deui^ théories qui se disputent; aujourd'hui le monde chrétien, et je metfi en fait que l'une marche en sens inverse de l'autre, que la première gagne les cœurs et gran*dit, tandis que Tautre est en pleine décadence»
ET JESUS-CQRIST. ilQ
C'est justice qu'il en soit ainsi. Le christia* nisme des subtilités dogmatiques, de la théo^ cratie cléricale, du cadavre divin, parle sur* tout à rimagination, à la peur ; il ébranle les sens, il asservit la pensée, il aboutit surtout h la domination. C'est pourquoi notre siècle s'insurge à bon droit contre lui.
Le christianisme de TÉvaugile, au contraire, la parole du Clirist vivant, s'adresse uniquement à la conscience religieuse et morale, et ne tend qu'à nous régénérer, à nous élever au-dessus de nous-mêmes, à nous rapprocher de Dieu.
Il est facile de s'^expliquer comment s'est formé, aux dépens du Christ de l'histoire et de l'Evangile, le Christ mythologique et officiel de l'Eglise. Un fait que ne peut contester aucun esprit impartial, c'est que Jésus de Nazareth, qui produit aujourd'hui encore une puissante impression sur ceux qui lisent sa parole, saisissait d'admiration et de respect ceux qui le virent et l'écoutèrent. C'est à lui qu'un Nathanael disait, dans un transport d'enthousiasme et de (oii Maître t Ht es le fils de Dieu^ tu es le
roi d'Israël; et un saint Pierre : Tu es le Christ^ le fils du Dieu vivant. C'est à lui que les sergents du temple envoyés pour l'arrêter rendaient ce témoignage : Jamais hcnnme ri a parlé comme cet homme ; et le centurion qui avait présidé à son supplice, cet hommage presque involontaire : Certainement celui-ci était fils de Dieu. Bientôt cette impression si vive de vénération et d'amour fut discutée, analysée, par ceux mêmes qui l'éprouvaient. On en chercha une explication ; on en trouva plusieurs, et nos livres saints en contiennent jusqu'à trois bien distinctes.
La plus ancienne, la seule générale, la seule qui se trouve également rapportée dans nos quatre Evangiles, c'est cette vision de Jean-Baptiste qui, au moment où Jésus reçut de lui le baptême, crut voir, dans un moment d'extase, l'Esprit divin descendre comme la colombe pour s'arrêter sur Jésus. On s'expliquait ce qu'on trouvait de divin en Christ par la présence ininterrompue, constante, de l'esprit de Dieu en lui; mais on ne se contenta point de cette explication, et il en surgit deux autres, à l'une ou
Tautre desquelles se rattachèrent la plupart des chrétiens et plusieurs même des apôtres.
Une deuxième interprétation inconnue à deux évangélîstes sur quatre, à saint Marc et saint Jean, ignorée également de saint Paul, mais attestée par saint Mathieu et par saint Luc, veut que Jésus ait eu pour père, non pas un homme, mais TEsprit divin. Il est impossible de ne point s'étonner que saint Paul et surtout saint Jean, sans cesse occupés d'élever aussi haut que possible la grandeur divine de leur maître, aient oublié, s'ils l'avaient connu, dans tous leurs écrits, un argument, un fait qui devait paraître si décisif.
Enfin, un troisième système se forma parmi les sectateurs nombreux, à Alexandrie et en Judée, des doctrines néo-platoniciennes. Nonseulement Platon personnifiait nos idées, mais ses adeptes hébreux appliquaient tout particu-^ lièrement sa méthode aux perfections divines. Chacun des attributs divins, lumière, gloire, vie, plénitude, sagesse, devenait une émanation de Dieu distincte et personnelle, formant ainsi, de lui à nous, une chaîne non interrompue