ET L'ÉGLISE
La conscience et l'Église.
Dans toutes les choses humaines, science ou pohtique, rehgion ou philosophie, beaux-arts ou littérature, il n'est peut-être pas d'illusion plus fréquente que celle qui consiste à s'imaginer que Ton a trouvé une solution, tranché une difficulté grave, quand on a supprimé un des termes du problème. Tout serait simple si, dans chaque question, on n'avait à considérer qu'un seul principe général et essentiel. Maisj dans tout ce qui inquiète les esprits, agite les consciences et trouble le repos du monde., se
trouvent toujours engagés à la fois plusieurs principes qui ne se laisseront point impunément méconnaître, et qui se vengeront tôt ou lard en renversant l'édifice que l'on aura laborieusement construit sans eux. En pareil cas, le conseil de Bossuet(l) doit être rigoureusementsuivi par tout esprit sérieux et désireux d'arriver h la vérilé. Si vous êtes sûr que telle idée fondamentale, tel fait général est vrai, n'y renoncez jamais à aucun prix ; et si tel autre, également important dans la question qui vous occupe, est également certain, restez-y fidèle aussi, quoi qu'il arrive. Courez au secours de celui des deux principes qui peut être en danger, mais sans jamais oublier les droits de l'autre; tenez ferme des deux mains les deux bouts de la chaîne, même si vous ne pouvez voir en quel point et de quelle manière ils s'unissent.
Un seul exemple suffira pour montrer combien ce précepte est fondé. Rien de moins aisé assurément que de faire leur légitime part, dans un domaine quelconque de l'ac-
(1) Nule 6, à la fin du volume.
ET l'Église. 149
tivité ou de la pensée humaine, à Taulorilé et à la liberté. Mille fois, pour en finir avec celle redoutable énigme, on a essayé de sacrifier l'un des deux termes à l'autre, de nier, soit la liberté, soit Tautorité; mais jamais, par ce moyen, on n'a trouvé et jamais on ne trouvera le repos : quand on a procédé ainsi, tout est toujours à recommencer.
Une des formes délicates et périlleuses de cet antagonisme, apparent au moins, entre des nécessités égales, c'est, en toute société, quelle qu'elle soit, la conciliation des droits collectifs de l'association elle-même avec les droits personnels de chacun de ses membres. C'est à cela que se réduisent toutes les complications de la politique intérieure des Étals. Mais, entre toutes les associations imaginables, celle où la difficulté prend les proportions les plus menaçantes et entraîne les plus graves conséquences, c'est l'Église.
D'un côté, l'individu seul, au moins en matière de religion, est pleinement réel; la conscience individuelle, nous l'avons constaté à chaque pas depuis le commencement de cette
série d'entretiens, la conscience est souveraine; tout ce qu'elle ne peut pas croire n'existe pas pour elle: personne n'a aucun droit, bien plus, personne n'a aucun moyen de forcer une conscience humaine à admettre ce qu'elle ne peut pas croire, à trouver bon ce qu'elle blâme, à regarder comme mauvais ce qu'elle approuve. La seule réalité pleine et entière, vivante et souveraine, dans la société religieuse, c'est la conscience, c'est l'individu. Tout ce qui est foi collective, décrétée, officielle, a plus ou moins, pour chacun et pour tous, un caractère conventionnel, une forme fictive; car chacun, s'il était seul à exprimer sa foi, le ferait, selon ses expériences ou ses besoins personnels, autrement que ne Ta fait une autorité quelconque. D'un autre côté, on peut répondre avec entière vérité, qu'en religion comme partout, l'individu absolument séparé de l'espèce, l'individu réduit à lui-même et se sufïîsant à lui-même, est une chimère ; que chacun de nous tient plus qu'il ne croit de sa race, de sa famille, de sa patrie, de l'éducation, du milieu moral et même physique au sein duquel il a
ET l'Église. 151
vécu et s'est formé. On peut ajouter que presque toujours l'individu a peu de moyens d'action, et que s'il veut faire le bien et répandre le vrai, il faut qu'il s'unisse à d'autres, qu'il multiplie ainsi le peu de forces dont il dispose, etque c'est seulement par l'influence énorme, incalculable, del'association, que l'homme arrive à exercerun pouvoir réel et durable. D'ailleurs nous avons dû nous élever avec énergie contre l'égoïsme dévot, contre une préoccupation trop personnelle du salut, où le croyant n'aurait en vue que son propre intérêt dans la vie future. Enfin on peut ajouter, quant à l'Église chrétienne, que si jamais il fut une rehgion au monde qui ait obligé les hommes à s'aUier les uns avec les autres, à s'aimer et à s'entr'aider; une religion où la préoccupation égoïste du salut personnel soit une monstruosité odieuse, où notre prochain, à nos propres yeux, ait le même droit que nous d'être aimé, éclairé, sauvé 5 s'il est une religion où chacun soit tenu de se donner aux autres, de se dépenser pour tous, c'est la religion de Jésus, et que par conséquent, bien loin de sacrifier l'Éghse à la conscience
individuelle, notre devoir est de maintenir active, puissante pour le bien, étroitement unie, la sainte communauté des chrétiens.
Je reconnais que ces deux points de vue ont Tun et l'autre une haute valeur. A Dieu ne plaise qu'il nous arrive de mutiler la vérité et de nier un côté des choses; nous en serions justement punis par le manque absolu de solidité des résultats que nous aurions cru établir. Essayons de nous rendre compte de ce qu'est, de ce que doit être l'Église, sans méconnaître ouaffaiblirnilesgrandsavantagesque peut nous procurer une libre association religieuse dont Jésus serait l'âme, ni la souveraineté de la conscience, reconnue par nous plus d'une fois et à laquelle rien ne nous fera renoncer.
Que signifie le mot Église, et d'où vient-il ? L'idée qu'il éveille, celle d'une assemblée, a quelque analogie avec celle des synagogues dans lesquelles le peuple juif, pendant et depuis la captivité, prit l'habitude de prier, de chanter les psaumes et d'entendre expliquer la loi et les prophètes. Mais le mot Église, qui signifie à
ET l'Église. 153
la lettre une assemblée convoquée, une réunion d'appelés, emporte l'idée d'une association permanente à laquelle se joint quiconque s'y sent appelé. Jésus n'a pas voulu seulement jeter dans le monde des idées justes ou des préceptes purs; il a voulu que ses adeptes continuassent à s'unir après lui en une famille de frères; il a appelé l'humanité tout entière à entrer dans cette grande famille dont Dieu est le Père ; il a institué le baptême comme marque d'adhésion ou d'entrée dans le royaume de Dieu, et la sainte cène tout à la fois comme le mémorial de sa personne et de son œuvre, et comme l'acte toujours renouvelé d'une double alliance entre chaque chrétien et Dieu, entre chaque chrétien et tous les autres.
Notre antique confession de foi de la Rochelle définissait l'Eglise, la compagnie des fidèles; disons plus simplement encore : c'est l'assemblée des chrétiens. Nul ne le conteste, jusqu'ici tous sont d'accord ; mais qui est fidèle, qui est chrétien, et par conséquent qui est de l'Église ? C'est ici que l'on diffère ; cependant toutes les réponses à cette question peuvent se
réduire à trois ; il existe trois types différents auxquels toutes les Églises se rattachent.
Selon le premier, celui-là seul est fidèle ou chrétien qui est reconnu tel par le gouvernement de l'Église. Tous les membres de la chrétienté sont considérés comme des mineurs, dont la tutelle spirituelle est censée avoir été exercée d'abord par Jésus lui-même et léguée ensuite par lui à un corps que l'on aime à confondre avec l'Église, mais qui est seulement le clergé, l'autorité ecclésiastique chargée de penser et de vouloir pour ses administrés, autorité dont le siège a été placé dans la capitale même du monde antique, à Rome. Aussi l'Église romaine affectionne le titre de mère des fidèles, qui implique à la fois, de sa part les intentions les plus pures et les plus tendres, et de la leur Tobéissance filiale, la soumission que doit, à l'âge mûr, une éternelle enfance. La foi catholique tout entière est celle que le saint-siège a déclarée telle, et le fidèle quiconque l'accepte sans restriction, y compris le dogme décrété de nos jours. Malheur à qui s'en écarte ! Écoutez en quels termes le grand Bos-
ET l'église. 155
suet, du haut de la chaire, et devant la fameuse assemblée du clergé de France en 1682, louait le catholicisme de ses rigueurs : « Que vous » êtes donc belle, ô Église sainte! lorsque » vous marchez, Pierre à voire tête, et la ï> chaire de l'unité vous unissant toute ; abat- » tant les têtes superbes et toute hauteur qui » s'élève contre la science de Dieu ; pressant » ses ennemis de tout le poids de vos bataillons » serrés ; les accablant tous ensemble, et de » toute l'autorité des siècles passés et de toute » l'exécration des siècles futurs ; dissipant les » hérésies elles étouffant quelquefois dans leur )) naissance ; prenant les petits de Babylone et » les hérésies naissantes, et les écrasant contre » votre Pierre. » Quel christianisuie que celuilà, où les plus cruelles images enfantées parla haine atroce des Juifs contre les païens, haine exaspérée par la captivité, suffisent à peine pour exprimer les colères du catholicisme contre l'hérésie, c'est-à-dire contre la pensée, la science, la liberté, la spontanéité de la foi !
Selon d'autres, ce gouvernement si dur des âmes n'est qu'une usurpation. Est chrétien,
est fidèle quiconque a la foi de l'Église; et cette foi, c'est l'ensemble des dogmes chrétiens qui ont été enseignés avec précision et d'une manière pleinement identique, en tout ce qui est essentiel, par Jésus, les apôtres et leurs continuateurs. Mais ces continuateurs qui sont-ils? Ces dogmes, où les trouver? C'est pour répondre à cette question qu'on rédige des confessions de foi. Le goût des confessions de foi est devenu chez quelques-uns de nos coreligionnaires une véritable manie, et l'on a dit avec esprit que si trois de ces protestants-là se trouvaient réfugiés sur une île déserte, le premier se hâterait de tirer de sa poche une confession de foi, et chercherait à s'entendre avec le second pour imposer sa confession de foi au troisième. Chaque Église autoritaire prétend posséder le vrai mieux que toute autre, en tolère quelques-unes peut-être comme plus ou moins suffisantes , mais condamne toutes les autres comme ayant abandonné la foi. Si ce système est vrai, il nous faudra examiner toutes les dogmatiques une à une, et commencer par prouver que les écrivains mêmes du Nouveau
ET l'Église. 157
Testament, les évangélistes, saint Paul, saint Jacques, saint Jean, étaient d^accord sur tous les points essentiels. Or, c'est là une pure fiction, une convention offîcielie dont tout examen quelque peu sérieux et impartial aura bientôt fait justice. Si les apôtres ont différé, leurs prétendus continuateurs diffèrent bien plus encore ; ils essayent en vain de s'accorder. Toutes les fois que Ton voudra vous imposer l'unité orthodoxe, exigez avant tout que les orthodoxes s'accordent entre eux sur ce qu'ils veulent vous imposer. Le dernier et le plus éclatant essai de ce genre, parmi nous, n'a pu être rédigé qu'en passant sous un silence prudent trois dogmes essentiels à l'orthodoxie : trinité, péché originel et expiation; et ceux qui l'ont adopté à plusieurs reprises par leurs votes ont manqué, en le faisant, à leurs propres principes, déchiré eux-mêmes leur propre bannière au moment où ils voulaient l'imposer à autrui, et caché quelques-unes de ses couleurs qu'ils déclaraient sacrées (1). Aussi est-ce
(1) Note 5, à la fin du volume.
temps perdu que de réfuter telle ou telle dogmatique orthodoxe ; elles se réfutent, elles se réfuteront de plus en plus l'une l'autre, comme le firent les écoles philosophiques du paganisme à l'époque de leur irrémédiable et rapide décadence.
Reste une troisième conception de TÉglise, fondée aussi sur la foi, mais sur la foi définie selon l'Évangile, selon Jésus, et non selon les dogmatiseurs. Quand Jésus disait à de pauvres âmes angoissées : Ta foi t'a sauvée, il ne leur parlait ni de Trinité, ni de péché originel, ni d'expiation, ni d'aucun dogme, ni faux ni vrai. La foi n'est pas le dogme ; la foi, dans le sens primitif et seul réel, c'est le sentiment religieux, la vie intérieure arrivant à la plénitude de son efficacité morale et de sa grandeur chrétienne : on voit tous les jours d'humbles âmes la posséder sans théologie, et les docteurs les plus convaincus en manquer. La foi, c'est l'adhésion du cœur, l'élan de la conscience vers le Dieu de Jésus-Christ, vers le Dieu qui pardonne, qui relève, qui sanctifie. Ce n'est pas la vérité déchiquetée en articles numérotés, secs et précis; c'est
ET l'église. 159
la vérité de l'amour divin, du pardon divin, du progrès élernel et de la paternité de Dieu. Saisie par l'âme, avec une confiance ardente et puissante, cette foi, cette nouvelle et véritable vie pour le temps et pour l'éternité, ont en Jésus leur auteur. Il est le chef et le consommateur de la foi, comme disent, en style fort peu intelligible, nos mauvaises versions de la Bible; ce qui signifie que c'est de lui qu'elle dérive et lui qui la porte à son entier développement. Aussi a-t-on défini avec raison l'Église « une société dont les membres s'unissent pour se nourrir de la parole, de l'exemple, de l'esprit de Jésus-Christ. » Par conséquent est chrétien, est fidèle quiconque est en communion spirituelle avec Jésus-Christ, c'est-à-dire pense et agit selon les principes et l'impulsion qu'il a donnés. Or, personne, à cet égard, n'est juge d'autrui, et de là résulte cette règle : Doit être présumé fidèle et réputé chrétien quiconque se réclame de Jésus-Christ, quiconque se dit fidèle et chrétien. S'il ment, c'est à ses risques et périls; aucune Église n'a le moyen de discerner et d'éviter à coup sûr les hypocrites.
N'est-ce rien, est-ce peu de chose que de se réclamer de Jésus-Christ? C'est heaucoup. Il y a, dans ce fait, dans ce nom, dans celte sublime figure, dans les paroles impérissables du Maître, dans sa vie et sa mort, dans son union avec le Père et avec nous tous, ses frères, un lien puissant, une féconde, une merveilleuse force d'expansion et de relèvement. — Il est inconcevable qu'on le nie.
Au fond, malgré d'énormes et d'éclatantes différences, tous les chrétiens sont de la même religion. Entrez avec moi à Florence, dans le cloître de Saint-Marc ; entr'ouvrez la cellule où ce moine, ce dominicain, entouré des images de madones et d'anges qu'il venait de peindre, s'agenouillait avec une touchante piété et une foi profonde pour esquisser une figure du Christ : l'Église catholique l'appelle le bienheureux Jean de Fiesole et l'a surnommé le frère Angélique. Sortons ensuite de ce couvent, et dans cette même ville venez contempler la tombe de Théodore Parker, mort récemment. Ce pasteur unitaire, ce citoyen des États-Unis, a passé sa vie au milieu d'un monde infiniment
ET l'Église. 161
différent de celui où vivait six siècles avant lui le peintre des anges. Aucune intelligence n\i plus hardiment lutté, non-seulement contre les notions autoritaires, monacales, catholiques, orthodoxes, qui seules existaient pour le frère Angélique, mais il a porté ses négations jusqu'à l'extrême, nié tout surnaturel et tout miracle ; et cependant, chez ces deux hommes si énormément divers, régnait le même amour pour Jésus-Christ, le môme désir de le faire aimer, vénérer, obéir, et d'amener les âmes à Dieu par lui. Ce dominicain rigide entre les moines, et cet unitaire hardi entre les plus hérétiques, ont eu, non-seulement Dieu pour Père comme tous les hommes, mais Jésus pour Maître, accepté et servi avec une égale foi.
Le mot de saint Paul restera toujours vrai. Le seul fondement sur lequel les chrétiens bâtissent l'édifice de leur [o\, c'est Jésus-Christ. Sur cette base, les uns se construisent une demeure d'or, d'argent ou de pierre; les autres, de bois ou de paille. Le feu ou le temps en fera l'épreuve ; mais celui dont la demeure périra sera sauvé, fût-ce au travers du feu.
Ne refusons à personne, ni catholiques ni hérétiques, le titre de chrétien, et reconnaissons que quiconque se rattache à Jésus peut apprendre de lui à aimer et à se dévouer, à s'élever au-dessus de lui-même et à se rapprocher de Dieu.
Il ne demeure pas moins vrai que les Églises chrétiennes sont profondément inégales. Celles qui ont pour base un gouvernement infaillible et absolu, faisant servir à l'avantage d'un pouvoir de ce monde les forces vives du christianisme, deviennent, avec le temps, le plus redoutable instrument d'asservissement que le monde ait jamais vu, et entrent tôt ou tard dans une guerre à mort avec le progrès et la liberté, quoique progrès et liberté soient inhérents au christianisme lui-même.
De là est née la répugnance absolue, irréconciliable que le catholicisme inspire à la génération actuelle et à l'esprit moderne. Il Ta méritée; il n'a cessé de la mériter depuis le concile de Nicée et depuis la mort de Priscillien, le premier hérétique martyrisé par des
ET l'égltse. 163
chrétiens (en 385), jusqu'au Sijllahus de l'an dernier, où les droits de l'esprit humain et de la souveraine conscience sont attaqués en face et radicalement niés.
Les communions qui ont pour point de départ un ensemble de dogmes entrent aussi, tôt ou tard, mais nécessairement, en collision avec la science, avec les plus nobles besoins des âmes, avec les droits les plus sacrés de la conscience. Alors leurs chefs s'irritent de l'opposition qu'eux-mêmes soulèvent, et ils s'efforcent de la dompter par la violence, l'exclusion, les anathèmes; ce qui produit nécessairement, providentiellement ces deux conséquences : rendre la liberté de pensée et de foi plus populaire chaque jour, et rendre l'illibérale orthodoxie justement suspecte et naturellement odieuse à tout ce qui pense.
Notre Église, qui est égale ou supérieure à toutes celles qui existent, par les persécutions qu'elle a subies, par le nombre et l'éclat des sacrifices qu'elle a faits à la vérité et des martyrs qui ont souffert pour sa foi, a cette autre gloire qu'elle n'est, aujourd'hui, de fait et de
droit, ni une Église de gouvernement, comme le catholicisme , ni une Église de dogme, comme elle-même l'a été jadis. Elle est une Église de conscience et de foi, rien de plus, rien de moins. 11 n'existe chez nous aucun tribunal dogmatique en droit d'exclure les libres croyants; on établirait ce tribunal demain, qu'il serait impuissant, car il n'existe aucune loi qu'il pourrait appliquer, aucun code auquel il pourrait en appeler. Notre confession de foi de la Rochelle, signée en 1572 et pendant un siècle par tous, pasteurs, docteurs, professeurs, instituteurs, membres de consistoires et diacres , ne l'est par personne depuis deux cents ans. Aussi notre Église est-elle essentiellement libérale; ses pasteurs ne sont obligés de prêter que le noble serment que j'ai prêté et tenu, de prêcher l'Évangile selon leur conscience, et Tonne peut jamais dire d'aucun de ses libres ministres : « S'il osait émettre sa propre pensée, il parlerait autrement ; sa langue est enchaînée , il ne peut pas ne pas dire ce qu'il dit. » Un véritable pasteur ose dire tout ce qu'il sait ; il le dit à tous, sans distinc-
ET l'église. 165
lion de situations sociales, ni de sexe, ni d'âge. Il n'a pas une morale et une foi pour ceux-ci, une autre pour ceux-là ; et la seule chose qu'il n'ose point, c'est d'enseigner ce qu'il ne croit pas ou d'engager la jeunesse à conserver le plus d'illusions possible, à s'en repaître et à y chercher sa force. Pour nous, la vérité seule est forte ; nous nous souvenons qu'en se berçant d'illusions, on s'endort si bien, qu'on risque de ne plus vivre qu'en rêve, d'oublier son temps et la réalité, et de se réveiller un jour au fond de l'abîme. La conscience ne s'accommode pas d'illusions; elle est trop virile, elle est trop sérieuse, elle est trop honnête, elle est trop chrétienne pour cela. Elle demande, elle exige, de ceux qui l' éclairent et la nourrissent, la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Elle la veut pour les enfants autantet, s'il était possible, plus que pour les pères. J'affirme devant vous, mes catéchumènes de tout âge, que vos parents, en me confiant votre instruction religieuse, ne m'ont jamais demandé de vous enseigner autre chose que ce que je pense. Nul d'entre eux ne l'aurait voulu; personne, il
166 LA CONSCÎERCË
doit m'éli'C permis de le dire, ne l'eût ose, cL je n'ai accepté de vous instruire tous, depuis les jeunes enfants de sept ans jusqu'à des prosélytes qui sont mes aînés, qu'avec la ferme volonté de ne jamais vous rien dire qui ne me parût vrai et certain. C'est ainsi que l'entend notre Église libérale.
La conscience, dans l'Église réformée de France, est souveraine de fait et de droit. Cela n'est pas seulement évident, puisque après en avoir été reçu membre, fût-ce dans l'adolescence, vous êtes, dès l'âge mûr et pour la vie, membre et électeur de cette Église, sans que rien puisse vous faire perdre ce droit religieux tant que vous n'avez pas perdu vos droits civils. Mais de plus, la souveraineté de la conscience règne dans nos sanctuaires au moment le plus solennel du culte, et en voici la preuve publique, journalière, officielle, sacrée au plus haut degré :
Où il y a communion, il y a Église. Or, parmi nous, la communion est libre. Communiants de l'Église réformée de France, quel prêtre vous donne, pour prendre part à la cène, un billet
ET l'Église. 167
de confession? Où sont les méreaiix, ces médailles dont nos pères, au xvip siècle, avaient besoin pour y participer, et que les pasteurs ou le consistoire leur refusaient trop souvent? L'accès du rite le plus saint, le plus intime de l'Église, est ouvert à tous. Le pasteur n'a aucun droit d'en exclure qui veut s'en approcher, et le consistoire ne Ta pas plus que le pasteur. La liberté entière, Tunique responsabilité de la ^conscience personnelle, la sacrificalure universelle, chacun étant son juge, son prêtre, son évêque et son pape ; voilà chez nous le droit commun. Voilà l'ordre, l'ordre établi et
Dans cette situation glorieuse, en avant des autres Églises par la liberté comme par le nombre de nos martyrs encore récents, quel est notre devoir? Un seul mot le dira : maintenir notre Église à cette hauteur, maintenir en elle l'esprit de Jésus -Christ, les droits individuels de la conscience et la solidarité chrétienne.
L'esprit de Jésus-Christ, d'abord. C'est la raison d'être de l'Église, sa source, sa vie, la
réponse à tous les besoins des âmes; c'est le point (Je départ d'une religion si supérieure, qu'une foule de paroles et d'actes du Maître ne sont pas encore appliqués ni obéis aujourd'hui, parce qu'ils dépassent trop le point que notre temps peut atteindre. Oii est le Christ^ a dit un Père catholique, là est V Église, Admirable parole, parole profondément chrétienne, et qui n'est que le commentaire de ce mot de l'Évangile : Vous avez un seul Maître^ Christ, et vous, vous êtes tous frères.
Je n'ignore pas que l'on accuse le christianisme libéral de ne se rattacher à Jésus qu'en apparence et pour la forme, d'ouvrir l'Église à toutes les doctrines, y compris celle des mormons polygames ou des mahométans. Respectons, il le faut, la bonne foi de nos adversaires; efforçons-nous de croire qu'ils sont persuadés de ce qu'ils disent; en ce cas, plaignons l'extrême aveuglement dont ils font preuve en parlant ainsi, mais ne prenons pas la peine de répondre à des inepties par trop dignes de pitié.
Jésus est notre maître, et il l'est seul; il l'est
ET l'Église. 169
beaucoup plus pour nous que pour ceux qui, après ou avant lui, ont pour maître telle ou telle petite orthodoxie officielle, plus ou moins mitigéeet devenue contradictoire parles modifications que l'on n'a pu s'empêcher d'y introduire de jour en jour. Que l'esprit de Jésus règne mieux que jamais parmi nous, c'est-à-dire l'esprit d'union étroite avec Dieu ou d'aspiration incessante à la perfection, et l'esprit d'union avec les âmes ou de charité universelle 1
Maintenons également et dans leur glorieuse intégrité les droits de l'individualité chrétienne, de la conscience. Maintenons notre Éghse avec sa sublime histoire dans le passé et sa pleine liberté dans le présent. Pour d'autres, l'amour de notre Église s'arrête à certaines dates mal définies. Quand ils parlent de la foi de nos pères, ce qu'ils appellent ainsi, c'est tout au plus la dogmatique de nos bisaïeuls. Nos derniers pasteurs du désert, nos derniers martyrs, nos derniers forçats pour la foi^ n'étaient point orthodoxes; si on le prétend, c'est une de ces fictions officielles [)ar lesquelles les hommes d'autorité se trompent eux-mêmes et trompent
l'Église. Dans le système d'exclusion qu'où met en action contre nous, on aurait à comprendre des galériens comme Jean Fabre et Marteilhe, des suppliciés comme Galas et Rabaut Saint- Étienne. Oserait-on les renier ? Ce serait la plus révoltante ingratitude.
On n'en a pas le droit : Jésus, qui accueillait tous ceux qui venaient à lui, et qui censurait Texclusivisme judaïque des pharisiens, a flétri d'avance et interdit l'esprit d'exclusion dans quelques-uns de ses enseignements les plus personnels, dans ses magnifiques paraboles des noces, du grand fdet, de l'ivraie. Le royaume des cieux commence par tout accueillir, bons cl méchants, ivraie et bon grain^ les perles précieuses et le rebut de la mer. Jésus ne permet pas aux siens de prétendre épurer le royaume du Père 5 il renvoie à la fin des destinées humaines ces exclusions témérairement tentées par les inquisitions de toutes les Églises. Quiconque exclut usurpe donc un droit que Dieu se réservé, que Jésus a attribué formellement et itérativement à la seule puissance divine.
Et d'ailleurs n*est-ce pas un spectacle cho-
ET L'ÉCtLISE. 171
quant, révoltant pour la conscience, que de voir survivre dansl'Église ces incohérents lambeaux d'exclusivisme? Nos ancêtres étaient plus logiques: les consistoires excluaient les pécheurs scandaleux, et en conséquence s'érigeaient en tribunaux, juges de la vie privée. Nos mœurs ne le permettent plus; mais on voudrait qu'un débris de l'ancienne juridiction régnât encore sur le dogme. On ne prétend plus chasser de l'Église les adultères ou ceux qui s'enrichissent déshonnêtement ; on se borne à vouloir en exclure les libres croyants, ceux dont on ne partage pas les doctrines.
On n'y réussira pas. Nous maintiendrons dans l'Église cette solidarité chrétienne dont s'effrayent nos adversaires. La quitter serait la rendre étroite, exclusive, la donner en proie à la servitude et au dogmatisme; nous n'en avons pas le droit. Nous l'avons reçue libre, grande, largement ouverte, conséquente à son origine et à son principe ; nous voulons qu'elle subsiste la même pour nos enfants et nos petits enfants. Nous n'irons pas fonder à l'écart quelque secte particulière, comme nous en avons reçu officiel-
lement le conseil trop intéressé. Nous resterons dans l'Église qui représente pour nous à la fois la tradition et le progrès, la vérité et laliberté, la durée et le mouvement;TÉglise qui nous maintient en communion avec nos prédécesseurs et nos pères; l'Église qui oppose à la contagion de l'erreur et du mal la sainte propagande du vrai et du bien, qui a la force acquise du progrès antérieur, l'impulsion du passé, les trésors de Texpérience, les leçons de la tradition contrôlées sans cesse par la libre critique el par la conscience de chacun; l'Église la plus libre du monde, et celle par conséquent qui a le plus d'avenir, l'Église que nous ne laisserons, avec l'aide de Dieu, confisquer par personne.
Nous l'aimons, nous lui demeurerons fidèles; nous avons gardé sa foi libre et vivante, nous la garderons encore, et nous ne reconnaissons à personne le droit de s'en dire membre plus réellement, plus sincèrement et plus légitimement que nous.
Un mot encore, avant définir, sur une question qui, de notre temps, préoccupe les esprits
ET l'Église. 173
toujours davantage. Ne vaudrait-il pas mieux, demande-t-on, que l'Église et l'État se trouvant entièrement séparés, l'État ne donnant rien à l'Église, hors la liberté, etrÉglise n'éUnt en rien solidaire de l'État, chaque fidèle eût à entretenir, pour sa part, le culte qu'il lui plairait de professer, sans rien attendre que de son propre zèle et de celui de ses frères?
Je n'hésite pas à répondre qu'avec le temps il en sera ainsi, que le moment est peut-être moins éloigné qu'on ne pense, et que cette situation sera plus normale, plus conforme à l'origine du christianisme, à sa nature et à son but, que l'union actuelle des Églises avec la société politique.
Aussi, quand le moment sera venu, n'auronsnous aucune peur de notre propre indépendance, et saurons-nous prendre notre large part de ce grand progrès : les consciences et les Eglises libres dans l'Etat libre. Mais ici encore gardons-nous de vouloir réaliser le progrès avant qu'il soit compris. N'avons-nous pas appris encore qu'avancer Irop vite, c'est reculer pour longtemps? A cet égard, je ne
le dis point sans regret, l'esprit public en France, ni dans l'État, ni dans l'Église, n'est mûr, surtout dans une multitude d'Églises pauvres dont il est nécessaire de tenir grand compte; une rupture actuelle nous mettrait gratuitement, au milieu de ceux de nos frères qui ne l'approuveraient point, et de l'Église romaine, qui s'en ferait des armes contre nous, dans une position moins indépendante que celle où nous sommes.
De plus, j'oserai le dire : comme rien ne se fait, dans ce monde, sans argent, séparer l'Église de l'État, c'est peut-être l'exposer à être dominée par ceux de ses membres qui ont en main la fortune. Or, nous savons ce qu'était la loi de germinal qui, en formant les consistoires des membres les plus imposés au rôle des contributions directes, a fait à notre Église, en divers endroits, et à celle de Paris en particulier, non pas tout le mal qu'on aurait pu redouter d'une loi pareille, mais un grand mal dont nous souffrons encore. Nous trouvons dans les faits de graves leçons. 11 n'y a rien de si dépendant que les groupes étroits qui.
ET l'église. 475
à nos côtés, ont pris le nom complètement inexact cVÉglises libres ; on y plie sous un joug dogmatique que nous ne porterions pas un instant ; les progrès de la foi et de la science y sont sans cesse entravés par l'intolérance sectaire. Tout notre cœur et toute notre foi répugnent à ce servage et à cette étroitesse; notre idéal de l'Église, c'est un édifice vaste, immense, ouvert à tous, abritant sous ses larges parvis de nombreuses variétés d'opinions, et enseignant aux hommes à se supporter, h s'aimer, à s'édifier ensemble, malgré les divergences de doctrine. Le grand mérite, à nos yeux, des Églises nationales, c'est que cette largeur y existe, non à l'état d'aspiration ou de projet, mais y existe comme un fait public et patent.
D'ailleurs, quelques-uns ne veulent nous séparer de l'État que dans l'espoir de nous exclure et d'envahir plus sûrement l'Église de nos pères : nous ne leur devons point celte salisfaction ; notre devoir de fidélité est de la leur refuser et de maintenir l'intégrité de ce principe accepté et reconnu par l'État : Est mem-
bre de rÊglise réformée de France quiconque a été admis à la sainte cène, dans le sein de celte Église ; et il y exerce, sans confession de foi quelconque, sans interrogatoire dogmatique, sans répondre à des questions que nul n'a droit de lui poser, ses droits de membre de l'Eglise et d'électeur. Nous acceptons pleinement, et sans arrière-pensée, dans nos communautés protestantes, ce suffrage de tous que les apôtres eux-mêmes ont accepté et 'pratiqué à Jérusalem, mais que l'on cherche aujourd'hui à restreindre le plus possible, dont on essaye de frustrer un grand nombre d'ayants droits, et cela sous des prétextes otTensants d'indignité dogmatique ou d'incapacité religieuse. Membres de l'Eglise la plus libre qui fut jamais, entendez-le bien, vous ne relevez que de votre conscience et de votre Dieu. Maintenez tous vos droits : vous vous le devez à vousmêmes, comme hommes, comme chrétiens, comme consciences que Dieu a créées indépendantes et souveraines ; vous n'avez pas le droit d'abdiquer ce caractère de sacrificateurs et de rois que l'Évangile vous reconnaît dans
ET l'Église. 177
rÉglise. Maintenez tous vos droits : vous le devez à vos enfants ; ne permettez pas qu'ils soient frustrés un jour des libertés dont vous jouissez et dont ils doivent jouir après vous. Ne permettez pas que notre libre et large Église dégénère jamais pour eux en une secte étroitement tyrannique et leur fasse subir une domination dans laquelle ils ne sont pas nés. Ne souffrez pas qu'on leur présente la religion sous un jour faux qui vicierait leurs rapports avec leurs concitoyens et leur rendrait difficiles toutes les relations de la vie. Maintenez tous vos droits : vous le devez à vos pères ; ne reculez pas en arrière ; ne détruisez pas follement les progrès qu'ils ont lentement opérés, n'abdiquez pas les privilèges qu'ils vous ont conquis. Maintenez tous vos droits : vous le devez à votre patrie et à votre siècle, qui cherchent une Église vraiment libre, où la pensée, la science, la vie, aient la liberté de leur développement légitime. La responsabilité de l'Église du libre examen, en ce temps de crise universelle, est immense, et une foule de catholiques ou de philosophes,
quand on leur propose un protestantisme aussi intolérant et aussi peu respectueux des droits individuels que l'Église de Rome, s'en détournent avec un juste mépris, et souvent, hélas! renoncent à Jésus et à Dieu même. Maintenez tous vos droits : vous le devez enfin à Dieu et à Christ; vous êtes infidèles au mandat qu'ils vous donnent, et ingrats après avoir été comblés d'immunités et d'avantages spirituels, si vous trahissez la sainte et grande cause de la liberté protestante. Votre abandon ne la perdrait pas, elle ne peut pas être perdue (que tous le sachent bien !); mais votre abandon, votre ingratitude, votre lâcheté, entraveraient, retarderaient son développement et sa victoire.
Laissez mourir de vétusté les dogmes faux et les formes abusives, et voici ce qui en résultera : Dieu règne; Christ parle, son Évangile touche les cœurs; la vérité gagne les esprits, les consciences s'affermissent et s'élèvent; les justes droits sont compris, défendus, exercés; la liberté triomphe de toutes les ambitions dominatrices et de toutes les peurs; le monde incrédule admire et vient de plus en plus s'enrôler
ET l'Église. 179
sousimebannièresilibre.Le catholicisme s'use, délaissé par quiconque a réellement une conscience indépendante; et le temps approche où l'Église, unie par la profondeur du sentiment chrétien, malgré toutes les divereités des esprits, adoptera pour mot d'ordre, pour signe de ralliement, pour seule confession de foi, l'accomplissement de ce magnifique oracle de Jésus, si peu réalisé jusqu'ici : « C'est à ceci que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. »
(1) Édition Régnier, t. Il, p. 364.
(2) Ce que je blâme ici, c'est un mauvais choix des frag*menls de l'Écriture désignés pour être lus dans les temples anglicans. Je n'oublie pas que l'Église d'Angleterre, malgré les XL articles de sa confession de foi, malgré les symboles de» Apôtres, d'Athanase et de Nicée, qu'elle lit dans son culte, n'est nullement fermée de nos jours à l'esprit de progrès. A distance presque égale d'un parti qui se nomme lui-même évangélique et qu'on appelle aussi basse Église (parti dont l'inlolérance et l'étroitesse exercent, en France, une influence très-regrettable) et d'un parti puséisle ou ritualistCy qui s'appelle par excellence haute Église, et qui cherche le salut dans les pompes extérieures et l'imitation du catholicisme, il existe un troisième parti, dit Église large, qui est plus modéré et plus éclairé que les deux autres, et qui ne cesse de grandir dans le clergé, les universités, les populations les plus cultivées et^ en particulier, à la cour : c'est l'opinion que représen* tent, avec éclat et autorité, l'évêque de Natal, Colenso ; le
professeur Jowett, à Oxford ; le doyen de Westminster, Stanley, savant de premier ordre, qui jouit d'une haute et puissante influence, méritée par son vif amour de la vérité, de la justice, du progrès, son vaste savoir, son grand tact et par un caractère auquel ceux qui le craignent rendent hommage. On entend aujourd'hui, dans mainte Église anglicane, des sermons fort peu orthodoxes, où la vérité franche et hardie offre un contraste caractéristique avec l'antiquité des cathédrales gothiques et les formes imposantes, à quelques égards surannées, du culte officiel.
(3) Rubens a peint^ pour l'église des Récollets, de Gand, un tableau de grandes dimensions où saint François et Marie s'opposent à la colère du Christ, qui veut lancer la foudre sur le globe terrestre. Dans le fond est un vaste paysage, où l'on voit s'accomplir les crimes qui ont irrité Jésus : le meurtre, le vol, le rapt, l'incendie. Un arc-en-ciel indique au spectateur que la Vierge et le saint l'ont emporté. Cette toile est au musée de Bruxelles. Une autre, tout à fait analogue et du même peintre, est à Lyon; mais comme elle a été faite pour les Dominicains d'Anvers, saint Dominique s'y joint à Marie et à saint François pour défendre le monde contre le Christ, et d'autres saints personnages concourent à l'action ou en son^ témoins.
A une époque plus reculée, c'était Jésus qur, assisté de sa mère, était représenté comme détournant le courroux de Dieu. Ihi triptyque d'autel, de Hans Baldung Griin (1478-1545), conservé au musée germanique de Nuremberg, représente une multitude au milieu de laquelle on distingue des moines, des évêques, un roi, un empereur, un pape, demandant à Dieu la
fin d'une peste. Dans la partie supérieure de la toile, Dieu, en cheveux blancs, portant sur son front la colombe mystique, tire de l'arc contre les hommes ; ses flèches, couleur de sang, sont lancées plusieurs à la fois vers la terre. A droite et à gauche, Jésus et Marie sont à genoux; le premier montre à Dieu ses plaies, la seconde son sein. A mesure qu'elles passent entre les deux intercesseurs, les flèches divines se rompent* elles tombent à terre impuissantes. On ne dit pas dans quelle occasion cet ex-voto public a été consacré. Sans être un chefd'œuvre^ le tableau est loin d'être sans mérite.
(4) Voici les propres termes du symbole dit d'Athanase et admis par toutes les Églises ou sectes orthodoxes : « Quiconque veut être sauvé doit, avant toutes choses, professer la foi catholique. Et quiconque ne la gardera pas pure et entière, il périra indubitablement à jamais. Or, la foi catholique est que nous adorions un Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l'Unité, — sans confondre les personnes ou diviser l'essence, — car autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Mais la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit n'est qu'une. Leur gloire est égale et leur majesté est coéternelle. Tel qu'est le Père, tel est le Fils et tel est le Saint-Esprit. Le Père non créé, le Fils non créé et le Saint-Esprit non créé. Le Père incompréhensible, le Fils incompréhensible et le Saint-Esprit incompréhensible. Le Père éternel, le Fils éternel, le Saint-Esprit éternel. Toutefois, ils ne sont pas trois Éternels, mais un Éternel. Comme aussi il n'y a pas trois incompréhensibles, ni trois non créés ; mais un non créé et un incompréhensible. Et ainsi le Père est toutpuissant, le Fils tout-puissant et le Saint-Esprit tout-puissant.
Et cependanlils ne sont pas trois Tout-Puissants, mais un Tout- Puissant. Et ainsi le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint- Esprit est Dieu. Et cependant ils ne sont pas trois Dieux, mais un Dieu. Et de même que le Père est Seigneur, le Fils est Seigneur et le Saint-Esprit est Seigneur. Et cependant ils ne sont pas trois Seigneurs, mais un Seigneur. Car, comme la yérité chrétienne nous oblige de reconnaître que chacune des personnes prise à part est Dieu et Seigneur, aussi la religion chrétienne nous défend de dire qu'il y a trois Dieux ou trois Seigneurs. Le Père n'est fait de quoi que ce soit, il n'est ni créé, ni engendré. Le Fils est du Père seul, non fait ni créé, mais engendré. Le Saint-Esprit est du Père et du Fils, n'étant ni fait, ni créé, ni engendré, mais procédant. De sorte qu'il y a un Père, non trois Pères ; un Fils, non trois Fils ; un Saint- Esprit, non trois Saints-Esprits. Et dans celte Trinité il n'y a ni priorité ni postériorité; l'un n'est pas plus grand ni moindre que l'autre ; mais les trois personnes sont ensemble de même éternité et égales en toutes choses. Tellement qu'en toutes choses, comme il a été dit ci-devant, il faut adorer l'Unité dans la Trinité et la Trinité dans l'Unité, Quiconque vent donc être sauvé doit penser ainsi de la Trinité... «
(5) Rédigée par M. Guizot, cette déclaration de principes orthodoxes a été plusieurs fois votée par des conférences pastorales, à Paris et ailleurs. Pour pallier le mauvais effet produit par les lacunes qu'elle présente, on a répondu qu'elle était destinée seulement à affirmer les dogmes attaqués. C'est une pauvre défaite, car les trois dogmes omis sont précisément de ceux que la science et la conscience modernes ont niés nu transformés le plus complètement.
(6) « C'est pourquoi la première règle de notre logique c'est qu'il ne faut jamais abandonner les vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne quand on veut les concilier ; mais qu'il faut, au contraire, pour ainsi parler, tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue. » (BossuET, Traité du libre arbitre, ch. IV.)