U LA CONSCIENCE
Il n'y a qu'une ressource pour essayer d'y croire, c'est d'oublier d'y penser. Quoi ! la multitude innombrable des hommes, sauf quelques rares élus, marcherait à nos côtes vers le gouffre embrasé; à chaque instant quelqu'un y tomberait sous nos yeux, et parmi eux nos amis les plus chers, nos frères, nos sœurs, nos mères et nos pères, nos enfants ; et nous supporterions la vie sans être dévorés d'angoisse, saisis d'horreur, accablés d'épouvante ! Un tel égoïsme serait plus invraisemblable, plus cruel que celui des hommes sans foi et sans mœurs. Mais la mort la plus horrible, les tourments d'un malheureux qui expire sous le fer du chirurgien, les supplices barbarement prolongés qu'infligent les bourreaux de la Chine, les plus hideuses morts racontées dans les martyrologes, ne seraient rien, pas même un instant de l'éternilé des damnés, et vous supporteriez la vie 1 vous vous laisseriez distraire d'un si incalculable malheur -, l'atrocité de votre indifférente légèreté ressemblerait alors à l'atrocité de votre Dieu dans sa vengeance.
Non, vous n'en croyez rien. — Ayez donc le
courage de le dire et d'avouer que vous n'êtes orthodoxes, ni selon Rome, ni à la façon de Moscou, ni à la manière anglicane, ni selon les réformateurs, et qu'en un mol vous ne l'êtes point. Dites qu'on peut croire, dans l'autre vie, à des peines très-graves, juste conséquence de nos fautes, effet naturel de la dégradation de notre âme dans le péché : j'ai besoin de le penser; j'ai besoin de croire que la justice, trop imparfaite ici-bas, aura son jour! Dites que ces peines se prolongeront tant que nous persisterons dans le mal; dites même que si l'homme voulait éternellement le mal, il voudrait par cela même et éternellement les conséquences du mal qui se punit lui-même ; dites, si vous le voulez, qu'un seul passage de l'Écriture semble enseigner en propres termes les peines éternelles; mais ajoutez que, là même, tout le différend porte sur un adjectif qui signifie d'abord séculaire^ comme le substantif dont il dérive signifie un siècle; dites qu'à aucune époque les mots abstraits n'ont eu, dans les langues d'Orient, la rigueur et la précision qu'ils ont dans les idiomes de l'Occidenl; ajoutez qu'une
si immense question ne peut dépendre uniquement de la valeur d'un mot français, traduction plus ou moins juste d'un mot grec, qui luimême l'ait partie d'un discours prononcé dans une troisième langue, l'araméen, comme tous les discours de Jésus. Mais faites plus: répondez à ceux qui prêchent la damnation, par ce mot des apôtres Jean et Pierre, à qui le Sanhédrin et Caïphe ordonnaient de cesser la fondation de l'Église, mot célèbre dont on a usé trop souvent mal à propos et pas assez quand il l'aurait fallu : Non possumiis. Je ne puis obéir, je ne puis me (aire-, il faut que je parle, que je proteste contre d'épouvantables erreurs, contre des exagérations hideuses qui outragent Dieu et sa justice, et sa sainteté, et sa miséricorde. Oui, je ne me tairai pas. — Que faites-vous, me dit-on? Imprudent! Quoi, voilà des multitudes qui peut-être s'imaginaient croire à un dogme, et vous leur démontrez qu'elles n'y croient pas ; qui se regardaient comme orthodoxes, et vous leur apprenez qu'elles ne l'ont jamais étél Voilà des dogmes auxquels on ne touchait pas, et vous les attaquez sans mesure.
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— Je réponds sans crainte : Non, la multitude n'est plus aveugle ; mais les orthodoxes de tout genre font auprès d'elle un tort immense à la religion et portent à la conscience une atteinte délétère, funeste, profondément immorale, avec leurs fictions et leurs réticences. Non, il n'y a pas d'éternel enfer; non, les punitions ne sont pas de stériles tortures où Dieu se venge ; saProvidencefaitressorlir, des suites funestes du mal, un avertissement, un moyende relèvement, une excitation au progrès; lot ou tard, très-tôt ou très-tard, dans l'éternité, toutes les âmes le reconnaîtront; la raison suprême finira par avoir raison, la justice suprême par se faire accepter librement, l'amour suprême par gagner tous les cœurs.
La porte sur laquelle Dante a lu ces horribles mots : Laissez lespérarice derrière vous, ô vous gui entrez, n'a existé que dans les rêves lugubres de ce vieux et sublime génie, nourri du pain amer de l'exil, débordant de poésie et de haine. Saint Paul a appelé Dieu, le Dieu d'espérance. Dieu est partout, et l'espoir est partout avec lui. Quand les damnés, pour repren-
dre et réfuter une trop cruelle image, quand les damnés, c'est-à-dire ceux qui portent la juste peine de leurs fautes, soulèvent leur tête au-dessus de la mer de feu pour demander l'heure, aucun démon ne répond : L'éternité! l'éternité! mais un ange miséricordieux leur crie : Il est l'heure du relèvement, du repentir, l'heure du salut, l'heure du progrès. Cet ange, ce messager de Dieu, je puis vous dire son nom : c'est la conscience.
Et si l'on réplique : le mot terrible de peines éternelles est de Jésus, c'est lui qui Ta prononcé dans une de ses paraboles; si malgré le vague d'une double traduction el du terme lui-même, on insiste sur un seul mot, voici ma réponse. Je suis parfaitement convaincu que si Jésus éitait là debout au milieu de nous, et si nous lui disions avec angoisse, avec vénération, gratitude et amour : Maître, l'as-tu dit? — Il nous répondrait avec ce sourire doux et triste qui trahissait sa surprise et sa douleur en présence de la petitesse humaine : 0 gens de peu de foi, n'avez-vous pas compris encore que la lettre tue, tandis que l esprit vivifie? Puis, ou*
vrant ce même livre dont on veut opposer quelques syllabes à tout l'esprit de sa religion, il nous y montrerait ce que maintes fois les prophètes d'Israël ont répété : Par ma vie^ dit le Seigneur^ l'Eternel, je ne prends point de plaisir à la mort du méchant , mais à ce quil revienne de sa voie et quil vive!
« Qu'il revienne de sa voie et qu'il vive », que signifient ces mots, sinon le relèvement, le salut, le progrès éternel ?
Ainsi ressort du fait de la conscience, et de notre nature d'êtres responsables, celte majestueuse vérité : l'unité de la vie humaine. Une et constante à elle-même, fidèle à sa loi unique, à son droit divin, le progrès. La vie humaine se déroule à travers le temps et l'éternité, à travers les peines et les joies, les luttes et les progrès. Je me sens né pour grandir dans le bien, le vrai, le beau, le saint et le juste , dans le dévouement et l'amour, dans l'aspiration vers l'infini, dans l'éternel mouvement de l'être créé vers le Créateur, dans l'élan filial des enfants de Dieu vers leur père.
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Je ne sais quel mode d'existence m'attend après la mort, quelle forme de l'être sera la mienne, quelle fonction et quel rang seront les miens dans le cortège éclatant qui marche à la rencontre de mon Dieu; mais je me vois d'avance dans l'avenir, comme dans le présent, montant vers mon Père, gravissant les degrés de l'échelle lumineuse à travers les siècles, et les mondes, et les cieux, appelé, attiré toujours plus puissamment par la paternelle bonté de Dieu.
A ce point de vue, il n'y a pas deux vies, mais une seule. Comme le dit l'Évangile, celui qui croit possède la vie éternelle. Elle n'est pas ajournée à je ne sais quel jour mystérieux du réveil des trépassés et de la fin des temps. Ici même, avant notre propre mort, elle a commencé; nous y sommes, elle est le flot qui nous porte, le fleuve qui nous entraîne dans son cours.
Ainsi apparaît l'inanité de cette accusation adressée par l'irréligion à la piété, d'ajourner les progrès de l'humanité, de négliger les devoirs actifs qu'exige le présent, et de vivre en
dehors du réel, dans rindifférence pour les maux actuels, dans l'attente paresseuse d'une aulre vie. Adressez, j'y consens, ce reproche à ces couvents où l'oisiveté se complaît à mépriser le monde et à se promettre un paradis égoïste. Mais ne l'adressez point à la conscience chrétienne. Pour elle, l'homme sera ce qu'il se sera fait; pour elle, la vie est une éternelle et réciproque éducation; pour elle, chacun de nous passe son temps à se développer lui-même, et les autres avec lui, soit en bien, soit en mal. Vivre et aider à vivre, vivre en homme, en chrétien, en être immortel, voilà le devoir. Ajourner le devoir, c'est renoncer à l'avenir autant qu'au présent. Aucune indifférence n'est permise. Dieu, la bonté infinie, n'est indifférent à rien. Les besoins, les droits, les souffrances de nos frères sont notre affaire, affaire urgente d'aujourd'hui et non de demain, de la terre et non du ciel. Être indifférent à l'humanité, à la société, à la civilisation, à la patrie, à la hberté, c'est un crime. Ces grandes questions, ces problèmes terribles sont la responsabihté de tous. Je ne puis à cet égard admettre l'exemption pour
personne, ni le plus riche, ni le plus pauvre, ni l'homme, ni la femme. Oui, sans arracher la femme à la modestie sévère qui est le charme et la dignité de son sexe ; Fans vouloir la jeter dans l'arène grossière des luttes politiques et sociales, sans lui ôter la spécialité divine et sublime de ses fonctions maternelles, je prétends qu'elle peut et qu'elle doit éprouver une pitié profonde pour tout ce qui souffre, venir en aide à l'humanité, aimer sa patrie, sentir son cœur battre pour les grandes causes, y dévouer ses fils au besoin, ce qui est plus dur que de s'y dévouer soi-même, et soutenir par l'élévation de ses idées et de son amour l'âme de son mari à la hauteur de tous les sacrifices. Je plains profondément, en notre temps de lutte, l'homme de devoir qui a lié son sort à celui d'une femme frivole, charmante peutêtre, et l'ornement du monde, mais au cœur vulgaire, à l'âme intéressée, incapable de comprendre ce qui est grand, de conseiller au besoin ce qui est héroïque, et de s'ensevelir plutôt avec son mari dans une misère glorieuse que de lui conseiller, par légèreté ou par inté^
rêt, un seul pas hors de la ligne droite. J'estime heureux au contraire, et bien plus fortqu'il ne le serait seul, l'homme qui trouve dans l'âme de sa femme autant d'élévation au moins que dans la sienne, et qui sent qu'il a doublé les forces de sa conscience et sa propre valeur morale, en joignant un si noble cœur au sien.
Hommes , femmes, vieillards, adolescents, n'ajournez rien, ne restez indifférents à rien. Il y a énormément à faire pour instruire, pour améliorer, pour rendre plus digne, plus libre, plus heureuse, l'humanité dont vous faites partie. Il y a d'effrayants problèmes à résoudre; il y a des montagnes d'ignorance et de préjugés à soulever, il y a de détestables influences à vaincre par l'influence bénie de la vérité et du devoir; il y a des abus odieux à détruire, des progrès urgents à opérer, des douleurs et des dangers croissants à conjurer.
Vous voulez vivre, jeunes gens, et vivre largement, puissamment; vous voulez vivre longtemps, vieillards. Vivez en autrui, vivez pour autrui; épousez les bonnes causes et donnezleur une part de votre vie ; vivez pour Dieu et
&l LA CONSCIENCE ET LA VIE HUMAINE.
pour ses enfants, et votre vie ne sera perdue ni pour eux, ni pour vous.
Est-ce là, je le demande, en finissant, à chacun de vous, est-ce là ce que vous faites ? Vous vivez : pour qui? pourquoi? à quoi êtes-vous utiles? A vous-mêmes, à vos intérêts, vos vanités, vos passions? ou seulement à vos enfants, à un cercle étroitement limité? Ou bien vivez-vous, comme des hommes énergiques que je pourrais nommer, comme de saintes femmes que je vénère, pour être utiles partout où il se peut, en commençant par les plus proches, mais sans s'arrêter qu'aux limites du possible ? Alors persévérez, développez plus encore votre noble et chrétienne activité. Mais si jusqu'à ce jour vous-même, votre plaisir, votre avantage, que dis-je, votre salut, vous ont absorbés tout entiers, je ne crains pas de vous le dire, et votre conscience vous le répète en ce moment, après moi, de la part de Dieu : Vous n'avez jamais vécu ; hâtez-vous de changer, il en est temps ; commencez à vivre !