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d'utiliser la matière. Il faut qu'il apprenne à se perfectionner lui-même, à se vaincre; et ici apparaît devant nous l'idée du péché. Que signifie ce mot, rapetissé et affaibli trop souvent par des interprétations sans portée ? Qu'est-ce que le mal moral?
Comme le bien c'est le progrès, le mal c'est le recul. De même que l'âme humaine est tenue d'avancer et de grandir, elle viole la loi de son être, elle marche en sens inverse de sa destinée morale, quand elle fait le mal qui la dégrade et la souille.
Ne dites plus que le péché est une simple imperfection de notre nature, que nous faisons le mal parce que nous sommes imparfaits, et ne confondez pas ces deux idées de perfectibilité et de péché. Le péché consiste précisément à empirer au lieu de s'améliorer; et entre les deux il n'y a pas de milieu ; la pente est glissante : si l'on ne monte, on descend.
Le péché est une désobéissance, une révolte, un attentat contre Dieu. Le progrès moral a besoin de s'appuyer, pour être complet, sur le progrès religieux. Dieu est le but ; qui fait le
bien s'approche de Dieu, qui fait le mal refuse d'aller à lui et s'en éloigne.
La religion, mes frères, est l'élan de l'âme vers Dieu, le lien entre nous et lui, l'ensemble des rapports qui doivent exister entre l'adorateur et l'adoré. Le progrès sans Dieu, c'est le progrès sans but. Tout autre mobile que la religion vise trop bas. Elle seule élève assez haut notre pensée, notre cœur, notre saine ambition, nos légitimes espérances. Elle seule nous rend l'idéal que nous perdrions bientôt de vue au milieu des tristes et pauvres réalités de ce monde. De plus, elle seule provoque un développement général, harmonique, simultané, de tout notre être. Notre perfectibilité, notre besoin de l'infini, noire soif de progrès est comme le terrain commun où prennent racine toutes les facultés diverses de notre âme ; quand la religion rend ce sol fertile, tout y germe, tout y croît à la fois. Les autres stimulants de la nature humaine n'agissent que sur telle ou telle partie de notre âme; l'aspiration à Dieu, le progrès provoque tous les efforts, double toutes les forces ; il ne s'agit pas d'aimer Dieu seule-
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ment avec la pensée, ou seulement avec la volonté ou le cœur ; mais de nous élever à Lui avec toutes les forces de notre être intellectuel, moral et religieux.
Il n'y a pas d'erreur plus énorme que celle des hommes qui se représentent la religion comme un moyen de compression à l'usage du despotisme, qui voient en elle l'ennemi de tous les progrès. Elle en est l'âme. Elle les appelle tous, les provoque, les commande, les exige impérieusement. Elle est la plus grande puissance d'expansion qui ait jamais existé. Elle nous ordonne de devenir parfaits comme notre Père qui est aux deux est parfait. Elle nous oblige à nous mettre à l'œuvre pour y parvenir, sachant bien que nous n'y parviendrons pas, mais n'admettant pas que l'impossibilité d'achever la tâche éternelle nous dispense un seul instant de la commencer ou de la poursuivre. Examinez les grandes évolutions de l'histoire; tant qu'un mouvement national reste, je ne dis pas littéraire ou philosophique, je dis même poHtique, il n'intéresse, ne remue qu'une partie du pays. Dès qu'il touche à la religion, il met
tout en mouvement, personne n'échappe à son aciion ; il n'y a plus ni sexe, ni âge, ni condition qui puissent y rester indifférents.
Je ne conteste nullement que la religion mal conçue, prise au rebours, tournée contre le bien et le vrai, révoltée contre Dieu, ait fait plus de mal au monde que tout autre fléau. De même que la parole, la science, l'écriture, la presse, font immensément de mal ou de bien; de même que dans l'ordre physique, le feu, l'eau, la vapeur, ces indispensables instruments de l'homme, quand ils échappent à la force intelligente, nous brûlent, nous noient, nous déchirent en débris horribles; de même la force religieuse, mal mise en œuvre, devient ce monstre, odieux et exécrable entre tous, qui s'appelle le fanatisme. Mais vouloir proscrire la religion à cause des abus qu'on en a faits et qu'on en peut faire, c'est exactement aussi insensé qu'il le serait de détruire toutes les lignes de chemins de fer parce qu'il est arrivé sur quelques-unes d'épouvantables accidents, ou les bateaux à vapeur parce que plusieurs ont fait explosion, ou toute navigation par peur des naufrages,
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ou tout mouvement, enfin, par peur des chutes.
C'est le procédé adopté de nos jours par l'irréligion. Elle convient que la progrès est le but de la vie, mais non que le progrès mène à Dieu. Elle nie Dieu ou n'en veut tenir aucun compte, tout en maintenant les prescriptions de la morale, et c'est ce que l'on enseigne de nos jours sous le nom d'indépendance de la morale. Ce mot séduit bien des esprits. On veut mettre la morale indépendante à la place de toutes les religions. Sans doute la morale est et doit être indépendante, mais de quoi?
Indépendante des dogmes officiels, des théologies, des systèmes et des sociétés ecclésiastiques, des clergés? — Sans doute; mais alors l'indépendance de la morale n'est qu'un autre nom de cette souveraineté de la conscience que je vous prêche d'après l'Évangile même. En vain saint Augustin et Calvin voudront me prouver que Thomme est radicalement corrompu; je trouve en moi, je vois chez ceux que j'estime des sentiments généreux , de nobles élans, et si l'on s'oublie jusqu'à appeler les vertus des païens de beaux péchés, ma conscience
proleste contre cette odieuse injustice et se déclare indépendante de l'évêque d'Hippone ou du réformateur de Genève. Aucune Église, aucun pape ne fera croire à la conscience du genre humain qu'il soit permis de voler un enfant à son père et à sa mère. Dieu le leur a donné, et la conscience réprouve quiconque le leur dérobe, fût-ce pour son salut.
Si l'on prétend que la morale est indépendante de Dieu, on dit une chose non-seulement fausse, mais absolument dénuée de sens.
La morale indépendante de Dieu est un vain mot, un leurre impie dont on s'abuse soi-même ; car le sens moral, le fait de la conscience, c'est Dieu en nous ; et la morale scientifique n'est que l'étude, l'observation de ce grand fait sans cesse renaissant. La morale est indépendante de Dieu comme la flèche de la cible qu'il s'agit d'atteindre, comme le chemin du lieu où il conduit, comme l'aimant du fer qui l'attire.
C'est une des pauvretés de l'esprit français que celle manière de se révolter contre Dieu pour faire pièce aux prêtres. Comme si l'on évitait, en niant Dieu, de se laisser duper par
des charlatans, somnambules ou tourneurs de tables ! Comme si les bouddhistes, plus nombreux que tous les chrétiens réunis, et dont l'informe rehgion n*a pas même une idée arrêtée sur Dieu, étaient, depuis une longue série de siècles, moins joués el dominés que d'autres par leurs prêtres et leurs moines !
Il y a contre l'esprit sacerdotal un seul remède, c'est de supprimer, non pas Dieu, qui se révèle directement dans les âmes ; non pas le prêtre, qui reparaît bientôt sous une forme quelconque, fût-ce dans l'athéisme, mais le laïque; c'est de donner à tous cette royale sacrificature dont parle l'Évangile; c'est de faire de chaque homme son prêtre, son pape, son pasteur. Alors seulement l'homme arrive à la plénitude de dignité, de tendresse, de dévouement dont il est capable et à laquelle il doit prétendre. Il existe sans doute d'honnêtes gens partout, et j'en ai connu même parmi les soidisant athées. J'en ai vu bien vivre; je dis plus, j'en ai vu mourir avec courage. Mais j'ai vu aussi tout ce que l'absence de rehgion leur avait fait perdre ; combien ces cœurs sans Dieu
étaient plus vides, plus secs et plus froids; combien leur vie était rétrécie, malgré la science et le succès; combien, dans les plus tendres et les plus intimes de toutes les relations , quelque chose d'inconnu , mais d'immense, leur manquait constamment.
Les stoïciens n'ont jamais connu la nature humaine tout entière, ses douleurs, ses luttes, ses nobles misères , ses secrètes angoisses. N'intervenez pas entre l'enfant qui chancelle et le père qui lui tend la main ; entre le fils prodigue qui revient humilié, brisé par le repentir, et le pardon paternel qui l'accueille et le relève. Laissez Dieu à l'humanité ; elle a besoin de Lui. Il est la consolation et l'espérance, il est le Père qui pardonne, qui relève et qui sauve ; il faut que le jour vienne où il sera tout en tous.
Et l'homme n'est pas lui-même, l'homme n'est pas tout ce qu'il doit être, quand il oublie que la loi de son existence c'est le progrès dans la vie présente et dans la vie à venir, sur la terre, au ciel, dans l'enfer même... si l'enfer existe, et c'est ce qu'il nous faut examiner maintenant.
Pas plus que Tirréligion, l'absolutisme n'accepte le mouvement des âmes vers Dieu comme le mot de l'énigme; le progrès lui déplaît; d'ailleurs, pour l'absolutisme, il existe tout un monde de supplices et d'horreurs peuplé d'une immense multitude , l'immense majorité des hommes voués à des maux sans terme et à des regrets sans efficace.
Cela est-il vrai? Les chutes de l'âme qui s'éloigne de Dieu aboutissent-elles, en un moment donné, à un abîme sans fond, à un gouffre enflammé? Ce moment est-il pour la moitié, pour la majorité des hommes, celui de la mort? cette chute est-elle irréparable? et chacun de nous peut-il, à tout instant, si le fil fragile de la vie se rompt par accident, se réveiller du rêve fugitif de l'existence actuelle, dans un brasier infernal qui brûle sans consumer, et où l'espérance, je ne dis pas de la délivrance, mais d'un seul instant de relâche à l'excès des tortures, est interdite et impossible? Ceux que nous avons aimés et perdus, mais dont le salut ne nous est garanti par aucune autorité, brûlent-
ils dans cet horrible feu, en ce moment même et depuis l'inslant de leur dernier soupir? Sont-ils irrévocablement destinés à y brûler heure après heure, siècle après siècle, éternité après éternité?
Le croyez-YOus? Mes frères, j'ose affirmer que vous ne le croyez pas. En vain toutes les orthodoxies, en désaccord sur tant d'autres points, s'accordent sur celui-là et vous commandent impérieusement d'y croire ; en vain l'orthodoxie romaine ou grecque, anglicane, luthérienne, ou calviniste vous ordonnent d'y croire , vous n'y croyez pas. Et pourquoi ? parce que votre conscience s'y oppose. Votre conscience vous crie qu'une infinité de tourments et d'horreurs est un châtiment exagéré, et par conséquent inique, atroce, fût-ce pour les plus grands crimes ; que la liberté même de l'homme et sa culpabilité ayant des limites par suite de l'éducation, de l'hérédité physique et morale, de l'exemple et de la faiblesse humaine, il serait monstrueux que le châtiment seul fût sans bornes ; et que l'éternité de la damnation est un blasphème aussi bien
contre la justice de Dieu que contre sa bonté.
Cette révolte si naturelle de la conscience contre le plus hideux de tous les dogmes, je l'ai trouvée naïvement et finement exprimée dans une lettre intime d'un des esprits les plus brillants et les plus sensés de notre pays, d'une femme pieuse dont le bon sens se laissa quelquefois égarer par une religion d'autorité, mais aussi se révoltait par moments contre le joug. M""' de Sévigné, dans l'effusion de sa correspondance avec sa fille, lui écrit quelque part : Vous aurez peine a nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête^ à moins que d'un ordre du Roi ou de la sainte Écriture^ et elle appelle l'espérance de la réconciliation V opinion d'Origène et la notre^ c'est-à-dire la sienne et celle d'un prêtre son ami, l'abbé de la Mousse (1).
L'ordre du Roi nous fait sourire aujourd'hui en pareille matière. Les amis jansénistes de la marquise de Sévigné ont résisté quelque temps aux ordres dogmatiques de Louis XIV, et
(1) Note 4, à la fin du volume.
les ruines de Port-Royal subsisteront comme un des monuments glorieux de la libre conscience dans l'histoire de notre pays. La conscience de nos pères a su résister avec une bien autre grandeur aux ordres du roi, qu'il s'appelât François P' ou Charles IX, Henri III ou Louis XIV, Grâce à Dieu, le temps est passé où Ton peut dire, même ironiquement : Je croirai à la damnation, s'il plaît à Sa Majesté que j'y croie.
Il en est autrement quant à Vordre de la sainte Ecriture. Bien des gens croient encore que la Bible a été écrite pour donner, en matière de foi, non-seulement des lumières et des secours infiniment précieux , mais des ordres à la conscience. J'espère, dans notre troisième entretien, vous montrer combien ils se trompent Aujourd'hui, je me borne, en cette matière comme en toute autre, à réclamer pour l'autorité intérieure de la conscience la suprématie qui lui appartient. Il n'est pas possible que Dieu, dans la Bible, m'ordonne de croire à la damnation; car, dans ma conscience, Dieu me le défend.