CHAPITRE PREMIER
Imparfait ou déchu, rhoinme e»t le grand mystère.
Lamartihe.
Ce soir-là, un soir d'automne, il pleuvait JMtais dans ma chambre, seuU avec un petit feu. La pluie tombait avec fracas ; on entendait gronder la rivière et le vent siffler*
Le livre que je tenais à la main, était un de ceux qu'on ne relit point* Je l'avais pris, non pour chasser, mais pour endormir mon ennui.
Tandis que mes yeux épelaient les lignes, mon esprit était ailleurs, et je sentais, au fond de moi-même, gronder le flot des pensées intérieures.
Il LA CONSCIENCE
Dans le foyer, le feu s'éteignait. Au dehors, la tempête s'apaisait avec la nuit. Ma lampe baissait. Le calme se faisait autour de moi. Je fermai le livre, et je sentis que j'étais triste.
D'où venait ma tristesse? — De ma solitude?
j'y étais habitué; — de ma pauvreté? j'étais trop jeune pour en souffrir. Je n'avais d'ailleurs ni regrets, ni désirs qui pussent me faire considérer le présent comme insupportable. Et cependant la tristesse m'enveloppait tout entier, et je comprenais que, bon gré, mal gré, j'étais obligé de l'accepter pour compagne et que j'aurais mauvaise grâce à ia congédier.
Je m'arrangeai donc dans mon fauteuil, le mieux que je pus; je remontai ma lampe et je mis quelques morceaux de bois dans l'àtre. Puis je fermai les yeux à demi et je regardai vaguement dans l'angle obscur de la chambre, en prêtant l'oreille, comme quelqu'un qui attend une vision ou une voix»
La vision ne parut pas : j'étais triste et non halluciné ; mais la voix se fit entendre. Elle ne venait pas du dehors, il semblait qu'elle s'élevât du fond de mon être et que le Moi, enfin satis-
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fait du silence de toutes les choses extérieures, s'éveillât pour s'entretenir avec lui-même.
Je me laissai aller, tout de bon, à mon rêve. Peu à peu l'écheveau de mes pensées se débrouillait. Je commençais à en saisir quelques fils et à relier mes idées, qui tout à l'heure se mêlaient en gerbes folles. La méditation succédait à la rêverie, et bientôt, après avoir flotté quelque temps d'une chose à une autre, elle se fixait sur un objet déterminé, d'abord entrevu, puis clairement aperçu. J'étais en pleine possession de moi-même; je ne rêvais plus, je réfléchissais.
Je l'ai déjà dit, je n'étais troublé, ce soir-là, par aucun deuil ou par aucune joie du coeur, encore moins par aucune pensée d'ambition ou de fortune. — Il y a, en chacun de nous, deux hommes : l'homme intérieur, fait de conscience et de volonté; et Vautre^ l'homme du dehors, l'acteur qui joue son rôle sur la scène du monde, l'homme façonné, transformé ou défiguré par Tinfluence du milieu, des rapports, des passions, des intérêts créés par les rapports. Le premier est vraiment la personne humaine, le second n'est que le personnage; etr, h cette heure do.
recueillement, le personnage avait fui, le masque était tombé, la personne seule était restée.
Donc ma réflexion, en se repliant sur ellemême, s'attachait à l'homme véritable, au Moi, et non aux oripeaux dont s'affuble le personnage. Et en s' attachant à Moi, ma réflexion s'appliquait du même coup à l'humanité tout entière; car, en me dépouillant de tout ce que je tenais du dehors, je n'étais plus un homme différent des autres, les repoussant ou les attirant par la haine ou par l'amour; j'étais l'Homme lui-même, s'interrogeant sur sa propre destinée, qui se confondait avec la destinée de l'espèce.
La voix intérieure disait :
t Qu'es-tu, sinon une contradiction vivante?
t II y a, en toi, une intelligence, qui aspire à tout connaître. Et tes débiles organes se détendent ou se brisent, dès que tu les appliques à un objet un peu étendu ou un peu subtil. Une heure de réflexion donne la migraine h celui qui cherche le secret des dieux. Rien n'est trop élevé ni trop profond pour l'ambition de ton entendement; et, après trois enjambées, te voilà essouflé et fourbu. Toi qui prétends h tout savoir, tu ne
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sais rien qu'une succession de phénomènes, dont tu es incapable de saisir la cause et la fin ; et encore, de ces phénomènes, tu ne peux embrasser que la plus faible partie. Le petit nombre des êtres, que tu dis connaître, parce que tu as aperçu un petit nombre de leurs manifestations, fait, dans l'universalité des choses, plus chétive figure qu'une algue daos l'Océan. L'œil de ton esprit s'émousse, si tu considères l'infiniment petit ; et te voilà pris de vertige, dès que tu veux considérer l'infiniment grand. Tu vis dans le temps et dans l'espace, et tu ne sais ni ce qu*est le temps, ni ce qu'est l'espace, ni s'ils sont autre chose que deux mots imaginés par la vanité humaine.
« Es-tu bien sûr que ce que les savants appellent la science ne soit pas un assemblage de mots entre lesquels ils ont établi des rapports factices, différents des vrais rapports qui existent entre les choses? Et cependant cette science, dont tu ne sais seulement pas si elle est la science de quelque chose ou la science de rien, tu ne peux pas ne pas l'aimer. Tu ne peux pas étouffer en toi cet instinct de curiosité que l'humanité tout entière a appelé l'amour du vrai. — « Ce que je sais, disait Socrate, c'est que je ne
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sais rien. » Et Socrate avait consacré sa vie à poursuivre ce fantôme de la vérité, qui fuyait son étreinte, et il est mort en embrassant ce fantôme. — « Vanité des vanités, » disait l'Ecclésiaste. Et moi, je te dis : Contradiction.
K Contradiction entre ton intelligence et l'objet de ton intelligence : car cet objet, c'est l'infini, et ton intelligence se heurte de toutes parts aux bornes de son étroite prison. Tu espérerais en vain contraindre le cercle de l'horizon à s'élargir pour toi; en vain tu ajouterais, les unes aux autres, les heures de la méditation. Que penses-tu faire dans une vie si courte, dont il faut retrancher, pour la science, la première enfance, qui appartient tout entière à la sensation, et l'extrême vieillesse, où les sens mêmes sont émoussés, et les heures du sommeil, et celles où le plaisir et la douleur te rendent incapable de penser? A peine auras- tu entrevu l'ombre de la vérité que tes yeux se fermeront à la lumière. Tu es aussi incapable de savoir quelque chose que de te résigner à ne rien savoir : créature bizarre, à qui il est également interdit d'atteindre la vérité et de ne pas la poursuivre.
« Mais p:nit-être crois-tu que la contradiction
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dont tu souffres est un signe de ta supériorité sur la multitude de tes semblables. Je t'entends qui réponds tout bas que tous les hommes n'éprouvent pas également cette angoisse de la scienoe et l'amertume que laisse après elle la poursuite stérile de la vérité. Le mal de l'infini, dis-tu, n'est, que le mal de quelques-uns, et te voilà déjà tout fier de te ranger dans cette aristocratie. Je veux encore laisser cette consolation à ton orgueil, bien que ce soit un médiocre sujet de vanité que d'éprouver, plus que les autres, un besoin que ni les autres, ni toi, ne pourrez jamais satisfaire. Mais croîs-tu que l'instinct du bonheur soit aussi le partage d'un petit nombre d'élus? Tu ne t'imagines pas, sans doute, être le seul homme qui désire être heureux. Et dismoi si, entre cette aspiration universelle vers le bonheur et l'universelle souffrance, la contradiction n'éclate pas de nouveau?
« Ici-bas tous les êtres aspirent au bonheur; et, plus la nature a affiné leurs organes, plus cette aspiration est impérieuse. Cependant tous les êtres souffrent. Toi-même, combien pourraistu compter de minutes dans ta vie, où tu te sois senti heureux? Combien de fois as-tu désiré que \o temps s'arrêtât pour prolonger l'impression
fugitive du moment présent? Combien de îok as-tu dit au Destin : Je suis content de toi, et je ne te demande rien de plus? Si vraiment tu as éprouvé, pendant le temps qu'il faut à l'éclair pour t' éblouir, cette satisfaction sans mélange d'un cœur qui n'aspire à rien plus qu'à ce qu'il possède, tu n'as pas à te plaindre de la fortune. Mais es-tu bien sûr de l'avoir éprouvée? Au sein même des voluptés, et comme du calice des fleurs, n'as-tu pas senti monter je ne sais quelle amertume qui te prenait à la gorge (1) ? Et, pour ces courts instants d'un plaisir plein de trouble et d'angoisse, que d'heures, que de jours voilés d'un sombre nuage, sans ciel bleu et sans soleil !
a Le bonheur n'est pas fait pour toi, et cependant je te défie de te résigner à la souffrance. En vain tu te draperas dans le manteau du stoïcien, en vain tu diras à la douleur : Tu n'es pas un mal. Ta chair qui saigne, ton cœur, mille fois plus déchiré que ta chair, crient contre ton orgueil. Tu souffres, puisque tu essaies de sourire; tu pleures, puisque tu caches tes larmes; tu es la proie du mal, et ce mal qui t'enveloppe, tu
(i) Lucrèce, liv. IV.
en as horreur; et tu rêves, au milieu des tristesses sans nombre, les joies du paradis. Et c'est ainsi qu'éclatent encore une fois les contradictions ironiques de ta nature.
« Qui que tu sois, à vingt ans, tu as connu ce trouble de l'âme que le plus grand des pères de l'Église a décrit dans ses Confessions : Je n^ aimais pas encore ^ dit saint Augustin, mais déjà f aimais à aimer, et je cherchais qui aimer. — L'homme aime l'amour, avant d'aimer l'objet aimé ; et, quand il n'aime plus l'objet de son amour, il ne cesse pas d'aimer l'amour. Ce qu'il poursuit, c'est un certain idéal de beauté qu'il porte en lui-même et dont il croit reconnaître quelques traits dans l'objet de ses désirs. Aussi, dans les commencements du véritable amour, est-on toujours persuadé qu'on aime pour l'éternité. Il semble alors que la vie n'y suffira pas. Telle est l'aube de l'amour, aube charmante, faite de lumière et d'infini. Plus tard viennent les heures pesantes du jour. On se sent las et vide. On reconnaît que cet objet, si ardemment poursuivi, ne remplit point, par sa possession, l'abîme de notre cœur. Sos imperfections, que nous n'avions pas aperçues pendant la poursuite, se montrent à nous, nous
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choquent et nous offusquent. La disproportion qui existe entre la réalité, que nous touchons du doigt, et l'idéal, que nous caressions dans nos rêves, grimace maintenant devant nos yeux.
Nous ressemblons au pêcheur de perles qui, ayant plongé au fond de l'Océan, n'en aurait rapporté qu'un caillou. Et, comme Ixion, nous retombons épuisés et le front baigné d'une sueur sanglante, n'ayant embrassé que la nue,
« Et ce n'est pas seulement parce que tous les objets do notre amour sont marqués au sceau de l'imperfection, que nous ne pouvons aimer toujours. C'est aussi parce que nous sommes nous-mêmes misérablement imparfaits. La force nous manque pour les amours infinies comme pour les haines éternelles. Nous sommes si faibles que le culte même de nos bien-aimés, quand ils nous ont quittés, ne saurait vivre dans notre cœur plus longtemps que ces fleurs d'automne dont nous parons leurs tombeaux. Nous allons à travers la vie, en oubliant toujours. Et, après avoir effeuillé, l'une après l'autre, toutes nos illusions, également dégoûtés de nos deuils et de nos joies, nous reconnaissons que cette soif d'aimer, que rien n'.'ipu étancher, nous dévore encoi'e. Nous mourons en caressant la chimère.
« Tel est l'arrêt de la nature. Elle t'a condamné à ne jamais posséder ni la science, ni le bonheur, ni rameur, et à être toujours tourmenté du besoin de savoir, de jouir et d'aimen
« Mais, peut-être, il est quelque part un bien préférable à la science, au bonheur, à l'amour même. Ce bien, tu l'as déjà nommé, c'est la Justice.
« Ce bien, dis-tu, il est à ma portée. Il ne dépend que de moi-même^ Je puis le posséder tout entier, et nul ne peut me le ravir. — En es-tu bien sûr ?
« Qu'est-ce que la vertu, — je ne dis pas ta vertu, à toi que la vie n'a pas encore éprouvé, — mais la vertu de ceux que tu as coutume d'appeler les Sages et les Justes? De combien d'erreurs est faite leur sagesse , et de combien d'iniquités est faite leur Justice? Ou plutôt rentre encore une fois en toi-même. Tu te crois honnête, tu l'es peut-^tre autant qu'homme du monde, bien que tu n'aies pas grand mérite à cela, n'ayant pas encore été tenté. Cependant oserais-tu révéler, — je ne dis pas à tes ennemis, aux indifférents, à la foule, — mais à ton plus intime ami, les secrètes pensées qui s'agitent quelquefois dans ton âme et qui te font monter
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au front de subites rougeurs? Tu te crois libre. Combien de fois cependant, — je ne dis pas dans toute une année, — mais dans un seul jour, t'est-il arrivé de mentir à ta conscience? 11 existe, en chacun de nous, un bas-fond, et il n'est pas besoin d'être le valet d'un tyran, pour sentir, au dedans de soi, l'esprit de servilité et de mensonge. La vertu, c'est l'effort; tu as lu cette définition quelque part, et tu as raison de la trouver bonne. Combien de fois as-tu gonflé tes muscles et arc-boulé tes épaules pour soulever le monde, et es-tu retombé sur les genoux, parce qu'un grain de sable avait roulé sous tes pieds?
« Non, la Justice n'est point ton fait. 11 n'appartient pas plus à l'homme d'être juste qu'il ne lui appartient d'être heureux. Le dernier mot de sa nature est Contradiction. Et l'histoire vient encore attester cette ironie cruelle par la plainte éternelle du genre humain. A Socrate qui dit : Je ne sais rienj Brutus répond : Vertu, tu n'es quun nom ! »
La voix se tut, et je restai quelque temps comme engourdi.