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CHAPITRE II

Tant qu'il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la fol dos simples par des difflcultés qu'ils ne peuvcut résoudre, et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans l'état où j*ai \u la vôtre, ont besoin d*être affermies ou réveillées ; et, pour les rétahlir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d'arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore.

J.-J. Rousseau.

{Profession de foi du vicaire savoyard,)

Pourquoy ne le croi riez-vous? pour ce, dictes vous, qu'il n'y ha nulle apparence. Je vous dy que pour ceste seule cause, vous le dfcbvez croire en foy parfaicte. Car les sorhonnistes disent que foy est argument des choses de nulle apparence.

Rabelais.

(Gargantua^ liv. I, ch. vi.)

Je ne sais comment cela se fit; mais je me Duvins alors que j'avais été catholique.

Il n'est personne qui ne connaisse ces heures

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de lassitude, où l'âme, molle et comme affadie, s'affaisse sur elle-même. On se prend à douter de sa force intérieure, ainsi qu'il arrive aux malades qui ont peine à croire qu'ils aient jamais été bien portants. On regarde autour de soi pour découvrir un guide, un consolateur... « Il passe un vent tiède et humide qui distend toute rigidité, amollit ce qui tenait ferme. On efct presque tenté de se frapper la poitrine pour l'audace que l'on a eue en bonne santé; les ressorts s'affaiblissent; les instincts généreux et forts tombent; on éprouve je ne sais quelle molle velléité de se convertir et de tomber à genoux (1). » C'est, en effet, dans ces momentslà qu'on se convertit : les prêtres le savent bien. J'étais dans un de ces moments. Le vide s'était fait en moi, et la vieille foi était là : je la sentais qui guettait mes défaillances, toute prête à me recevoir dans ses bras et à me bercer encore de ses chants de nourrice qui avaient endormi mon enfance.

Il faut avouer que c*est un heureux état que celui d'un catholique. Il est dispensé de cher-

(1) Ernest Renan, Liberté de penser, 15 juillet i8\9.

cher, de réfléchir et même de se déterminer. La responsabilité n'existe plus pour lui, L'Église se charge de tout; elle lui dit ce qu'il faut croire et ce qu'il faut pratiquer; et, comme elle est pleine de miséricorde et qu'elle sait que le juste pèche dix fois par jour, elle a établi ces tribunaux de pénitence, où le fidèle vient déposer le fardeau de ses remords et d'où il s'en va soulagé et purifié par un baptême qui se renouvelle îans cesse. Quel état plus commode et plus engageant? Il est si doux d'avoir un maître qui vous conduise par la main, qui réponde de vous; d'être, ainsi que le dit saint Ignace, comme une marionnette qui ne remue que par celui qui tient et tire tous les fils. Cela dispense de bien des soucis, d'abord de celui de penser; et de bien des tracas, surtout des tracas de la conscience : un autre est votre conscience, et quel autre? Celui qui a été investi par l'Église, c'est-à-dire par Dieu môme, du pouvoir de lier et de délier, le prêtre, en un mot, — le prêtre, qui est plus que l'ange; car il peut faire ce que l'ange ne fait pas, il peut contraindre Dieu à descendre sur l'autel et à renouveler sans cesse pour nous le mystère de l'Incarnation. Quand on croit, comme la vie est simple et facile! On sait, h n'en

pas douter, que tel chemin mène au salut et tel autre à la perdition; et, avec un bon confesseur, un bon directeur, on arrive tout doucement à la porte du paradis.

L'Église, d'ailleurs, a réponse à tout. Les contradictions de notre nature, qui nous effrayaient si fort tout h l'heure, elle les résout d'un mot. L'homme aspire à Tinfinî. C'est la marque de ses grandeurs passées, c'est le signe empreint par le céleste Ouvrier sur son ouvrage, à cette époque où l'homme contemplait son Dieu face à face, conversait avec lui dans les jardins d'Eden, au bord des quatre fleuves sacrés. Toutes nos aspirations à la science, au bonheur, h l'amour, à la justice sont des réminiscences de ces temps où Adam n'avait pas encore désobéi, et où, dans l'homme et dans la nature, tout était joie, harmonie, pureté. — L'homme sent en lui des instincts qui l'attirent en bas, et qui trop souvent lui font perdre de vue sa céleste origine ; toute sa connaissance est imparfaite, ses amours fragiles, sa vertu misérable et chétive. C'est le sceau de la colère divine, l'empreinte de la chute, la flétrissure imprimée au plus profond de notre âme par le péché originel.

Ce mot m'arrêta.

Lxi FOI 19

J'ouvris ma Bible et je lus. ^

« Dieu dit à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur; vous serez sous la puissance de votre mari, et il vous dominera.

« Il dit ensuite à Adam : Parce que vous avez écouté la voix de votre femme, et que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger, la terre sera maudite à cause de ce que vous avez faitj et vous n'en tirerez de quoi vous nourrir pendant toute votre vie qu'avec beaucoup de travail.

« Elle vous produira des épines et des ronces, et vous vous nourrirez de l'herbe de la terre.

« Vous mangerez votre pain à la sueur de votre visage, jusqu'à ce que vous retourniez en la terre d'où vous avez élé tiré; car vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. »

Eh bien ? — Non !

Comment ! notre justice humaine repose sur le principe de la responsabilité personnelle. Nos tribunaux s'appliquent à discerner l'innocent du coupable, et, plutôt qu'un innocent soit frappé, vingt coupables sont épargnés. 11 n'est pas un Jeffries, pas un Laubardemont, pas un Fouquicr- Tinville, pas un exécuteur des vengeances d'un

tyran soupçonneux, pas un agent des fureurs d'une populace en délire, qui ait jamais songé à frapper un père dans ses enfants. Quand Sylla, vainqueur et tout sanglant, déclara les fils des proscrits incapables de remplir les charges publiques , Rome entière frémit d'horreur , et la voix des tribuns flétrit et foudroya cette loi, « qui édictait des peines contre ceux qui étaient encore à naître. » — Et ce que Jeffries n'a pas fait, ce que Laubardemont n'a pas fait, ce que Fouquier-Tinville n'a pas fait, ce que Sylla n'a pu faire, vous prétendez que Dieu l'a fait : vous dites qu'il punit la faute d'Adam jusque dans ce petit innocent qui dort encore dans les limbes maternelles. Vous dites que cette jeune mère, qui allaite son enfant, allaite un damné. — Ah! tenez, taisez -vous : vous avez blasphémé.

Je sais quelle est votre défense. « Il ne nous appartient pas, mortels que nous sommes, de juger la Justice immortelle. 11 n'y a aucune proportion entre elle et nous. Le ciron n'a pas le droit de dire k son créateur : Pourquoi as-tu fait ceci plutôt que cela? Le vase ne peut pas dire au potier : Pourquoi m'as-tu façonné fragile et plein de fêlures? »

Voyons ce que vaut cet argument.

Cette notion de la Justice qui est en nous, ce sentiraerit de la Justice qui nous inspire nos émotions les plus généreuses, d'où nous viennentils? De Dieu, que nous concevons coninne étant la loi vivante. — Dieu nous aurait donc donné une idée de Justice qui ne serait pas conforme à la Justice éternelle, infinie, absolue? En d'autres termes, il nous aurait trompés! Car, dire que Dieu peut transgresser la justice, c'est dire une absurdité, Dieu étant identique à la Justice, identique à la Loi.

Il n'y a donc pas deux Justices, une Justice de Dieu et une Justice des hommes. Il n'y a qu'une justice, qui est toute divine, et dont nous possédons un reflet. Ce qui est juste, l'est absolument, et non pas seulement par rapport à nous; et, dans ces myriades de mondes qui décrivent leur orbite au-dessus de nos têtes, le juste et l'injuste ne peuvent point varier.

Donc, je vous le répète encore, vous avez blasphémé en attribuant à Dieu ce que ma raison, cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde^ repousse comme contraire à la Justice.

II seiTiblc que je puisse tii^arrelcr l;\. La

vieille foi, prise en flagrant délit de contradiction avec la Conscience, est incapable désormais de faire aucun retour offensif. Cependant, je ne m'en tiendrai pas à cette première épreuve. Je veux examiner quelle est l'essence même de la foi (1).

(1) Je considérais cette diversité de sectes qui régnent sur la terre, et qui s'accusent mutuellement de mensonge et d'erreur; je demandais quelle est la bonne? Chacun me répondait : C'est la mienne ; chacun disait : Moi seul et mes partisans pensons juste; tous les autres sont dans Terreur. Et comment savez- vous que votre secte est la bonne? Parce que Dieu l'a dit. Et qui vous dit que Dieu l'a dit? Mon pasteur, qui le sait bien. Mon pasteur me dit d'ainsi croire et ainsi je crois; il m'assure que tous ceux qui disent autrement que lui mentent, et je ne les écoute pas...

Apôtre de la vérité, qu'avez-vous à me dire dont je ne reste pas le juge? Dieu lui-môme a parlé; écoutez sa révélation. C'est autre chose. Dieu a parlé! Voilà certes un grand mot. Et à qui a-t^il parlé? Il a parlé aux hommes. Pourquoi doncn*en ai-je rien entendu? Il a chargé d'autres hqpimes de vous rendre sa parole. J'entends. Ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. J'aimerais mieux avoir entendu Dieu lui-mê » c : il ne lui eu aurait pas coûté davantage, et j'aurais été à l'abri de la séduction. Il vous en garantit, en manifestant la mission de ses envoyés. Comment celaî par des prodiges. Et où sont ces prodiges? dans des livres. Et qui a fait ces livres? des hommes. Et qui a vu ces prodiges? des hommes qui les attestent. Quoil toujours des témoignages humainsl toujours des hommes qui me rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté! Que d'hommes entre Dieu et moi !

J.-J. Rousseau.

{Profession de foi du vicaire savoyard,.

Nos catholiques font grand bruit de Tautorité de l'Église, mais que gagnent-ils à cela, s'il leur faut un aussi grand

Qu'esUce que la foi? — C'est 1 adhésion que nous donnons à la parole d* autrui, la soumission de notre intelligence et de notre volonté à une autorité qui est hors de nous.

Croyez, me dites- vous. — Que dois-jc croire? — Ce que nous enseignons. — Fort bien, mais quels sont vos titres? Qui êtes- vous, pour que je croie en vous?

— Nous sommes l'Église. — Quelle Église?

car il y en a beaucoup. — L'Église catholique, apostolique et romaine, qui seule est la voie, la vérité et ta vie. — Mais toutes les Églises en disent autant. — Les autres Églises mentent.

Notre Église seule est d'institution divine! — Qui le prouve? — Notre parole.

— Pardon, vous me diles de croire en vous, parce que c'est Dieu qui vous a institués. Et vous me dites ensuite de croire que Dieu vous a institués, et vous me donnez, comme garantie de votre institution divine, votre parole. Vous faites ce qu'on appelle au collège, un cercle vicieux.

appareil de preuves pour établir cette autorité qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine. L'Église décide que rÈglise a le droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée! Sortez de là, vous rentrez dans toutes nos discussions. J.-J. Rousseau.

{Profession Oe foi du ri<*atrc î^avox^atà»

— Mais nous avons des preuves authentiques de notre institution. — Voyons ces preuves. — Les actes des conciles, les brefs des papes, la tradition. — J'entends. D'autres homnnes qui vivaient avant vous, des évêques, des papes, des docteurs ont proclamé que l'Église avait été instituée par Dieu. Pourquoi, si je ne vous crois pas, croirais-je davantage ceux qui ont vécu au temps du concile de Nicée ou du concile de Trente? — Parce que le Saint-Esprit les inspirait, comme il nous inspire nous-mêmes. — Cette inspiration, qui me la garantit? — L'autorité de l'Église. — Nous voilà retombés dans le cercle de tout à l'heure.

— Non pas, car l'autorité de l'Eglise repose sur un fondement divin. — Lequel? — Jésus a dit à saint Pierre : « Tu es pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église... Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans le ciel. » II a dit aussi : « Ce n'est pas vous qui parlez, mais c'est Tesprit de votre Père qui parle en vous. » Notre EgHse a des pro-^ messes d'une éternelle protection : « Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Et

encore : t Voici, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. » — Je connais ces textes; vous pourriez en citer d'autres encore. Mais les protestants les interprètent autrement que vous. — Les protestants les interprètent mal. Nous seuls avons autorité pour interpréter les Écritures. — Nous sommes revenus encore une fois à Tautorité. Toujours le cercle vicieux. Décidément nous n'en sortirons pas.

Mais laissons cette dispute, et allons au fond des choses.

Le dogme du péché originel n'est pas le seul qui soit en contradiction avec la Justice. Que dire du dogme de la grâce, c'est-à-dire du salut gratuit, qui est partout dans saint Paul, cl du mot : « Il y aura beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. » Le Dieu des catholiques est un souverain qui a dans son empire des favoris et des déshérités, et la religion de la grâce était le digne fondement des gouvernements du privilège. Que dire surtout du sacrement de la pénitence, sacrement qui bouleverse toutes les idées morales sur la responsabilité, sur la nécessité de l'expiation comme sanction de !a Justice* Aussi ce sacrement a-t-il porté ses îtuWçi* ^w

26 LA (!;onsciëingë

Espagne, en Italie, le voleur de grand chemin va s'agenouiller dévotennent devant le prêtre, qui, moyennant un acte de contrition et quelque aumône, le bénit et l'absout, et le bandit s'éloigne, le cœur léger, pour aller commettre un nouveau meurtre.

C'est donc en vain que Pascal me montre le christianisme comme la seule doctrine qui soit capable de m'expliquer la grandeur et la misère de l'homme. J'aime mieux ignorer toujours le mot de l'énigme que d'accepter une solution qui est en contradiction avec l'idée de la Justice. Car, si je perds la Justice, il ne me rei^e plus rien»

C'est en vain que le même Pascal m'invite à chercher le repos dans Y abêtissement : « Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l'infidélité, et vous en demandez les remèdes î apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de Teau bénite* en faisant dit*e dos messeSj etc*

LA roi 27

Naturellement même cela vous fera croire et

vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? Qu'avez- vous à perdre? »

Ce que j'ai à perdre, Pascal le savait mieux que personne, lui qui a écrit ailleurs : « La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître : car en désobéissant h l'un on est malheureux, et en désobéissant à l'autre on est un sot. »

Je ne vçux pas de maître, djissé-je être malheureux, et surtout je ne veux pas d'un maître qui m'enseignerait qu'il y a une Justice contre la Justice (1).

(1) Nous sommes persuadé que rien n'a fait plus de tort à la cause de la philosophie spiritualisle, — qui est la vraie,— que les transactions, concessions et capitulations de conscience, inspirées par une politique mal entendue à quelques-uns de ses plus illustres défenseurs. Quand M. Cousin, dans sa préface du Vrai, du Beau et du Bien, s'écrie en s'adressanl à la jeunesse : « N'écoulez pas ces esprits superficiels qui se donnent comme de profonds penseurs, parce qu'après Voltaire, ils ont découvert des diffi-r cultes dans le christianisme : vous, mesurez vos progrès en philosophie par ceux de la tendre vénération que vous ressentirez pour la religion de TÉvangile; » la jeunesse, qui n'aime que ce qui est sincère, ferme le livre, dès la première page, se demandant quel profit elle peut lirer d'une philosophie qui commence par une cote mal taillée entre le libre examen et la foi.

Ni le libre examen, ni la foi n'admettent de partage. Soyez rationaliste ou croyant : il faut choisir. Mais, q^wîvxvV.^

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chercher un compromis entre la philosophie de la consciencf^ et la religion de la grâce, c'est une fantaisie de panthéiste repenti, que nous repoussons énergîquement au nom de la tradition du dix-huitième siècle, — qui est la vraie.

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