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Dupré, la Mythomanie, 1905, p

OBSERVATIONS COMMENTEES 111

Cette remarque ne vaut pas pour Fernande seule : on peut dire de tous les délirants de ce type qu'il n'est jamais possible d'obtenir d'eux un récit de leur passé superposable à celui que nous pouvons fournir du nôtre. L'espèce de coquetterie qu'ils mettent à consteller de dates leurs souvenirs et à en affirmer 1 exactitude par les mêmes moyens extérieurs que nous, ne doit pas nous faire illusion : elle est comme le fantôme inopérant du souci d'objectivité qui nous pousse à ne nous satisfaire dun souvenir qu'après l'avoir délimité et circonstancié; disons plus, elle n'en est peut-être que la caricature. Fernande fait des dates de son passé le même usage que Renouvier dans son Uchronie de celles des événements historiques. Le passé est la forme vide, mais quadrillée de mois et dannées, dans laquelle elle projette son présent. Comme elle est naturellement mythomane, ses pseudo-souvenirs offrent, il est vrai, une particulière précision de détails et prennent une particulière intensité d'expression ; mais ses tendances mythomaniaques ne tiennent pas d'elles-mêmes leur orientation, elles l'empruntent au processus morbide qui, à lui seul, plus pauvrement sans doute et plus confusément, eût été capable de transformer le passé en fonction des préoccupations actuelles. De pareilles transformations, sans mythomanie évidente, nous avons rencontré plus d'un exemple.

Reste maintenant à mieux définir cet état morbide qui, à en croire Fernande, primitivement fonctionnel et curable, est devenu, sous l'influence d un séjour dans une clinique, incurable et organique. Nous en avons déjà déterminé la forme originelle : paroxysmes anxieux de plus en plus rapprochés, puis état de mal nosophobique avec craintes de crise cardiaque et de mort subite. Maintenant que nous avons reconnu l'impétueux courant d'idées de persécution qui le sillonne, essayons de voir en quelles directions le trouble fondamental lui-même s'est épanoui.

« Parlons du cœur, nous écrit un jour Fernande, puisque « c'est là le point principal : figurez-vous une j)oignée de

« caoutchouc, partagée en plusieurs branches, qui se « délire toute la journée et qui quelquefois, dix fois par « jour, me fait éprouver la sensation d'un bond terrible, « qui me fait pâlir tout d'un coup ; alors il me semble que « je vais mourir et cela m'occasionne une sensation de « froid ». Elle se complaît à ces métaphores mécaniques et ailleurs elle compare son cœur à une griffe, à une éponge ; comparer est, du reste, trop peu dire, car elle affirme exprimer ainsi la réalité. Son cœur a donc changé. Il n'est plus malade; il est anesthésié. Cependant il lui fait très mal ; c'est de là qu'elle souffre le plus : « Prenez une poignée qui se détend ; si le mouvement s'arrête, des fourmillements se produisent ». On dirait que son cœur est rongé par des chiens. 11 n'en diffère pas moins de ce qu'il était : il ne se serre plus dans l'inquiétude. Elle y ressent tout au plus quelques soubresauts : quand on a un plaisir, une douleur, on sent bien qu'ils viennent du cœur. Sans doute elle sent très bien la piqûre, mais la piqûre ne fait plus rien au cœur : le cœur est paralysé, or c'est là que vont toutes les émotions.

Nous voyons ici s'organiser la même symbiose physicopsychique, déjà constatée antérieurement, entre le cœurorgane et le cœur-sensibilité morale. La poussée morbide s'installe au centre du rapport fondamental que notre métaphore réalise et de là rayonne dans les deux voies que nos concepts différenciés lui offrent : la voie physique et la voie morale. A chaque moment de son développement discursif nous ne nous étonnerons donc pas de trouver quelque chose des contradictions inhérentes à sa complexité initiale : pénétration du physique et du moral, intrication d'anesthésie et de souffrance. D'où le caractère paradoxal, pour ne pas dire plus, des symptômes que nous allons énumérer. Ils ne deviennent intelligibles qu'à condition qu'incessamment nous remontions à leur source et réalisions, pour ainsi dire, par un efïort de reconstitution psychique la confusion dont ils sont issus.

A l'en croire, Fernande est absolument aneslhésiée et a perdu toute espèce de sensibilité organique. Sa sensibilité tactile a profondément diminué; elle ne sait plus sur quoi clic marche, elle ne sent plus le sol, elle a eu auparavant la sensation de s'enfoncer comme dans de la laine. Si on la touche, elle proclame ne rien sentir ou ne pouvoir rendre compte de ce qu'elle éprouve. Elle est indifférente à la pression : on pourrait lui mettre dix kilos sur le ventre; quelquefois elle a ses oreillers sur les pieds sans s'en apercevoir. Même insensibilité thermique : elle sent ses couvertures comme un poids sur son corps (elle perçoit donc la pression? mystère inextricable, si Ion prend ses propos à la lettre), elle ne sent ni le froid ni le chaud, pourrait coucher sans rien la nuit, f^ile prétend ne pas sentir davantage les piqûres ; une piqûre inattendue provoque bien une légère réaction, mais elle ne veut pas en convenir : ses mains sont bien sensibles aux pointes, mais pour elle ce n'est pas là sentir. Et de son anesthésie elle a toute prête une démonstration familière : elle s'enfonce carrément des épingles dans les seins jusqu'à la garde, par une technique analogue à celle des injections hypodermiques, dont elle a une vieille habitude. C'est un jeu auquel elle s'est exercée depuis le moment où elle a constaté son anesthésie mammaire, c'est-à-dire depuis sa sortie de la clinique. Son ami a eu les honneurs de la répétition générale et quelques médecins semblent auparavant lui avoir appris son rôle en explorant sa sensibilité. Toujours est-il qu'avec force larmes elle affirme tenir là la preuve non seulement de son anesthésie externe, mais aussi de son anesthésie interne. En effet elle nie toute sensibilité viscérale. Elle digère, mais son tube digestif est un canal oii elle ne sent rien passer. En déféquant elle ne se rend pas compte de l'expulsion des matières : elle reste des trois semaines sans aller aux cabinets. Elle urinerait au lit qu'elle ne s'en apercevrait aucunement; d'ailleurs elle se garde bien de le faire. Elle ne sent plus qu'elle a quelque chose à l'intérieur. Bien entendu dans ces conditions elle ne Cu. Blontel. 8

connaît plus la douleur. Ses règles étaient très douloureuses, elles ne le sont plus. Elle souffrait jadis beaucoup d'hémorroïdes : elle ne sait plus si elle en a. Elle n'a pas mal à la tête, ni nulle part ailleurs. Quand elle se coupe, le sang vient, mais non la douleur. Son ami l'a brûlée avec un fer chaud : elle a eu une cloque, mais n'a rien senti. On pourrait la transpercer partout, lui couper les seins, lui faire subir une opération abdominale : son anesthésie serait la plus forte.

A côté de ce courant négateur il en est un autre où organes et sensations apparaissent transformés. Sa maladie se rapproche de la paralysie. Il faut que son cerveau soit paralysé pour ne rien sentir. L'intérieur de sa bouche, son bras, son cou sont paralysés. Elle se sent raide comme un piquet. Ses mâchoires lui semblent en carton ou plutôt en coton ; elle essaye en les contractant de les faire rentrer 1 une dans l'autre. Sa tête de même a l'air en carton. Quand on la touche, il lui semble qu'on lui tire dans la nuque des ficelles qui correspondent au cou et aux aisselles. Ces sensations de tiraillement, de tirage sont constantes. Botte de ficelles qui se tend dans son dos, botte de ficelles qui se remue derrière son crâne, soubresaut d'une sorte de fil qui se ploie dans les jambes et sous l'omoplate : telles sont les expressions auxquelles elle revient sans cesse pour traduire ce qu'elle éprouve.

Idées de négation et de transformation se mêlent donc étroitement dans la conception qu'elle se fait de son corps : les fibres nerveuses sont détendues, toutes les fibres nerveuses qui nous font vivre sont comme paralysées; elle est comparable à un ressort détendu. A sa sortie de la clinique, son ami l'a trouvée flasque. A sa sortie de Beaujon, ses nerfs s'en sont allés : quelque chose s'est rétréci en elle, elle n'existait plus. Sans doute elle sait qu'elle a un corps, mais c'est le raisonnement seul qui l'en informe. Il faut bien qu'elle ait un estomac pour que ce qu'elle mange passe quelque part. Si par hasard elle sent une piqûre à la tête.

elle se dit : « J'ai donc une tête puisque les yeux me piquent ». Donc elle est constituée comme tout le monde et a tous ses organes. Cependant sa colonne vertébrale est atrophiée; elle ne peut plus mettre son dentier parce que ses gencives se sont retirées; ses mâchoires rentrent l'une dans l'autre, elle ne peut plus les séparer; il lui semble que ses paupières retombent sur des trous; elle a la sensation d'être morte. Elle est une momie, une machine automatique. Elle ne s'en reconnaît pas moins dans un miroir, mais elle a vraiment changé. Elle se rend bien compte d'être la même personne et, toutefois, elle n'est pas à beaucoup près la même.

Quelques idées de transformation du monde extérieur s'ébauchent confusément, mais vont si peu avant dans leur organisation discursive qu'elles semblent revenir à de simples projections de la transformation organique. Tout ce qu'elle mâche lui fait l'effet qu'elle mord dans de la laine. Mais les choses sont comme auparavant; elle les voit telles qu'elles sont. Cependant elle a les yeux si lourds et si fixes qu'elle ne voit plus comme autrefois. Quelquefois elle ressent à la tête une douleur avec un point ou un éclair et elle ne voit plus du tout : elle voit tout noir. Sa vue a baissé, elle ne pourrait plus coudre et elle se demande si elle ne deviendra pas aveugle. Mais le trouble semble rester, sur tous les points, à la phase subjective. Nous n'en saisissons nulle part une objectivation formelle. La poussée morbide se trouve avoir ici à peu près complètement avorté.

Malgré son insensibilité, sa momification, sa transformation en machine, son quasi-évanouissement organique, elle n'en soufire pas moins. Aux intolérables et permanentes sensations de brûlures qu'elle combattait au sortir de Beaujon à force de compresses d'eau froide et qui reparaissent par intervalles, a succédé un état de souffrance, qu'elle ne déiinit ni ne localise, mais qu elle qualilie à maintes reprises d'horrible, de terrible. Elle ne croyait pas qu'il fallait tant souiïiir pour mourir. Elle ne peut pas vivre longtemps avec

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des souffrances pareilles. De douleur déterminée elle ne sio-nale qu un point sous l'omoplate gauche, dont elle a souffert par crises surtout au début de la maladie : rien (vésicatoires, pointes de feu, ventouses scarifiées, morphine) n'a pu en avoir raison.

Il y a plus : non seulement souffrance et anesthésie se succèdent dans les déclarations de la malade, mais encore elles s'affirment simultanément, comme s'il existait des états psychiques susceptibles concurremment de deux expressions discursives et, bien mieux, de deux expressions contradictoires. D'abord Fernande semble être sensible comme nous à la contradiction et essayer de la pallier en corrigeant simplement l'un de ses termes : « Ce n'est pas une souffrance aiguë, puisque je ne sens rien ». Puis, comme si elle se rendait compte de l'insuffisance du procédé, elle fait appel à une sorte de cadre nouveau pour y grouper ce qu'elle ressent, soit en utilisant un concept qui, souvent rapproché de celui de douleur, en est cependant séparable : « Ce n'est pas une souffrance, mais c'est horrible », soit, méthode plus intéressante pour nous, en concluant d'une différence d'intensité à une différence de qualité et de nature : les douleurs qu'elle éprouve le long du bras gauche et surtout au cou ne sont pas une douleur comme avant, mais sont pires qu'une douteur aiguë. Mais, en d'autres cas, anesthésie et douleur s'affrontent tout bonnement : « Pour l'instant, écrit Fernande, je souffre atroce- « ment. P'us je vais, plus ma souffrance est forte. Vous « allez me demander : avez-vous mal à la tète? Pour savoir « si j'y ai mal, il faudrait que je sente que j'en ai une. Je « suis obligée de tâter avec mes mains quelquefois pour « savoir si j'en ai une ». Et elle fait mieux : à la limite l'une devient la démonstration de l'autre : « Lorsque je parle de « mon anesthésie complète, surtout intérieure, vous suppo- « sez que c'est une idée de mon cerveau qui me dicte tout « cela. Cependant il n'en est rien. Les souffrances que v j'éprouve, sans être insurmontables, me donnent des

« idées de suicide, sont intolérables » (deuxième lettre de février 1908).

Celte contradiction, nous allons la retrouver à peu près aussi éclatante dans l'expression que Fernande donne de sa personnalité morale. Sans doute elle considère ses facultés mentales comme intactes. Mais quand elle nous écrit en mars 1908 : « Mon moral est absolument intact, c'est mon physique qui est absolument détraqué », cest uniquement de son intelligence et de sa volonté qu'elle entend parler. Car elle se proclame par ailleurs encore plus anesthésiée moralement que physiquement. Or la femme qui s'exprime ainsi est la persécutée que nous avons vue tout à l'heure se plaindre si amèrement du D' B. et de ses procédés. Il y a déjà là de quoi sétonner. Cependant il est bien vrai que, à son entrée à l'hôpital, si Fernande s'intéresse un peu à ce qui se passe autour d'elle, elle ne se dérange pas pour recevoir sa famille. Plus rien ne l'atteint, dit-elle; elle est indifférente à tout. Plus rien n'éveille son affectivité et sa sensibilité morale : la vue de sa mère ne l'émeut pas. Les nouvelles les plus terribles ne la touchent pas : elle a appris, sans rien en ressentir, que son beau-frère avait abandonné femme et enfants. Autrefois elle avait peur de l'hôpital; aujourd hui il lui est bien égal de s'y trouver. Elle n'est plus capable do peine ni de joie. Elle ne trouve môme plus de plaisir à dormir. Elle no lit plus, parce que rien ne l'intéresse. A la voir on croit qu'elle rélléchit : il n'en est rien, sa pensée est absolument vide, elle n'a même pas de cauchemars. Elle convient qu'elle pense quand elle parle, mais il y a des moments où elle est comme un objet, puis la pensée revient. En revanche elle ne veut pas avouer qu'elle est triste, quand elle pleure, et de telles déclarations ont été tenues par quelques-uns pour vraies et légitimes. Mais elle ne veut même pas avouer qu'elle pleure, alors que nous la voyons pleurer : ici die va vraiment trop loin et cette seconde dénégation rend bien suspecte la première.

Et cependant sa conversation et sa conduite sont pleines

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de manifestations affectives. Sans doute toutes ces manifestations n'ont pas la même valeur. Elle parle volontiers de sa pauvre mère; on est en droit de ne voir là qu'un cliché et de passer outre. Souvent elle déclare ne pas vouloir que sa mère la voie dans un état pareil : on peut admettre qu'il est seulement besoin d'expérience et de jugement pour se rendre compte que l'émotion de semblables visites ne vaut rien à une personne âgée. Mais elle ajoute qu'elle aimerait bien voir sa mère et il devient ici difficile de faire abstraction de toute note affective. De même, quand elle affirme le séjour à l'hôpital bien triste pour la femme exubérante qu'elle a été, quand elle fait des retours sur le passé, rappelle que tout lui souriait, et qu'un avenir brillant s'ouvrait à elle, se lamente d'avoir ainsi sombré devant le port et tient pour affreux d'en être où elle en est par suite d'une erreur médicale, quand elle parle, avec des soupirs, des plaisirs qu'elle aimait et qui ne la tentent plus, quand elle appelle à grands cris cette mort et ce néant qu'elle a tant redoutés, quand elle dit avoir assez souffert pour trouver la mort une délivrance, quand elle se révolte contre les injustices qui se commettent autour d'elle à l'infirmerie, quand elle s'emporte contre ses compagnes, les infirmières ou les surveillantes, quand elle proclame, au paroxysme de l'agitation et de la fureur, que le D^ B. est un misérable, qu'il aura de ses nouvelles et qu'elle lui trouera la peau, quand ses larmes coulent au point qu'elle ne peut plus les nier et qu'elle est réduite à avouer qu'elle ne se les explique pas elle-même, il faut bien que nous parlions de manifestations affectives et que nous supposions des émotions correspondantes, ou il n'y a plus en psychologie d'inférences possibles.

Cette insensibilité morale et cette émotivité ne sont pas sans se heurter dans les déclarations et les attitudes de Fernande. Tantôt ce qu'elle a exprimé au nom de l'une est immédiatement effacé au nom de l'autre : c'est ainsi qu'après avoir évoqué avec douleur l'avenir de pilier d'hôpital qu'elle

envisage comme le sien, après avoir avoué souffrir de cette déchéance, elle se reprend : « Je dis soufTrlr, mais en réalité je ne souffre pas ». Tantôt les désirs qu'elle manifeste sont donnés pour les conséquences de raisonnements utilitaires ou altruistes : « Quoiqu'indifférente à tout aujourd'hui, j'ai vécu assez entourée d'aiïections dans la vie pour vouloir y retourner encore, car je sais que j y retrouverai bons envers moi tous ceux que j'y ai laissés » ou bien : « Je vous assure que tout m'est indifférent, que je suis ici comme ailleurs, tout cela m'est bien égal ; tout ce qui se passe ne me touche nullement, je suis d'une indifférence complète. Si j'insiste pour sortir, c'est qu'aussi je vois que ma pauvre mère n'est pas bien et que j'achève de la conduire au tombeau ». La coexistence de deux états affectifs contradictoires, d'indifférence et de désir, est assez ingénieusement masquée ici, on le voit, par la réduction de l'un d'eux à un équivalent intellectuel : le mobile devient motif et le tour, si Ion peut dire, est joué. Mais ailleurs Fernande, tout en se déclarant incapable d'émotion, se désole de ne plus pouvoir travailler, cependant que d'autres travaillent autour d'elle ; une autre fois elle s'avoue très irritable, reconnaît qu'il ne faut pas qu'on la dérange et pourtant elle ne pense à rien du tout ; enfin c'est avec des cris et des sanglots qu'il lui arrive de se proclamer indifiérente à tout, à tout le monde, à sa famille et à elle-même. Ici, comme tout à Iheure, la contradiction est à son comble, puisqu'elle se vit et se réalise, pour ainsi dire, sous nos yeux. Il ne vaudrait rien de faire comme la malade et de nier un des deux termes contradictoires. La contradiction existe. II faut d'abord la constater. Nous verrons plus tard s'il y a quelque moyen de la résoudre.

Anesthésie et souflrances physiques, insensibilité et douleurs morales ne se contentent pas de s'affirmer isolément ou accouplées. Certaines déclarations de Fernande établissent entre elles une continuité, dont ce qui précède n'est que la traduction discursive.

Rien de plus caractéristique à cet égard que ce qu'elle

nous dit des sensations gustatives. Tous les aliments ont pour elle le même goût ou plulôt ils n'en ont aucun : sontils froids ou chauds, salés ou sucrés ? Elle n'en peut rien dire. Elle ne sait pas ce qu'elle mange. C'est tout juste si elle distinguerait du vinaigre et de l'eau. Elle n'éprouve aucune satisfaction à manger ; c'est ce qui en ôte l'envie. Elle n'a jamais faim. Elle a des aliments un dégoût qui n'en est pas un : rien ne la tente. Elle ne mange que par raison, car elle n'en a ni le goût ni le désir : elle s'en acquitte comme des choses que l'on fait sans but, sans rien. Tout cela vient du cœur. Ces déclarations nous conduisent ainsi, d'un mouvement insensible, du goût, sens de la saveur, au goût, inclination et tendance morales. Une fois encore sous l'intluence du processus morbide, la poussée métaphorique, qui, après avoir donné naissance aux multiples acceptions du mot, s'est effacée de notre conscience en y laissant isolés les concepts qu'elle avait rejoints, se solidifie pour ainsi dire sur tout son parcours et constitue une continuité indistincte où nous avons coutume d'aller par bonds d'analogies en analogies. Ace spectacle notre pensée, sourdement cartésienne, s'effare, car elle n'arrive plus à réaliser entre l'âme et le corps cette indescriptible unité.

Ailleurs Fernande fait un bloc de son insensibilité morale et de son anesthésie physique : elle ne sent plus ni émotion ni rien du tout. Elle ne sourcille plus : elle n'a plus peur quand on lui lance quelque chose au visage, son œil n'a plus de sensibihté. Elle est indifférente à tout : on peut la faire coucher par terre, ça lui est égal. Ainsi son indifférence totale s'exprime par un exemple emprunté à son insensibilité au froid et au chaud. Il n'en est pas moins, du reste, à la même minute, extrêmement difficile de la faire lever, parce qu'un rien la fatigue. Donc sa souffrance physique et son inquiétude morale se traduisent aussitôt après son insensibilité physique et morale. De même, quand elle dénonce son inertie et se compare à une chose, à un morceau de bois, à une table, il est extrêmement difficile de

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savoir de quoi elle parle, si c'est de sa personnalité morale ou de sa personnalité physique. Enfin elle tient beaucoup à être une organique. Ses souffrances ne sont pas morales, mais physiques. Ce sont les nerfs qui sont atteints. Tous le sont, mais principalement ceux qui donnent la sympathie, qui font qu'on a du cœur.

II ne faudrait pas se laisser arrêter ici par les expressions tamilières en lesquelles se matérialisent nos métaphores les plus courantes. Notre clat d'esprit, quand nous disons de l'un de nous : il n'a pas de cœur, est tout dilîérent de celui de notre malade, quand de l'absence de sympathie et de cœur qu'elle croit constater en elle, elle conclut comme elle fait : « Tout est mort en moi, rien n'existe ». Quand nous parlons ainsi, nous nous entendons bien et ceux qui nous écoutent nous entendent tout comme nous : il ne vient à l'esprit de personne que, dans la poitrine de celui auquel nous en avons, il ne se trouve rien d'analogue à l'organe que nous appelons cœur. Chez Fernande il n'en est pas de même : la négation du cœur moral et celle du cœur physique vont de pair; on ne saurait même dire, à proprement parler, que de l'une elle conclut à l'autre. C'est un seul et même processus morbide qui s'objective tantôt sous cette forme, tantôt sous cette autre. Qu'en conclure sinon qu'au lieu des deux concepts, c'est-à-dire des deux réalités, que relient bien des affiiiités vécues et senties, mais à peine conscientes, par la prise en masse, pourrait-on dire, de ces affinités et des concepts eu.\-mêmes, s'est constitué dans l'esprit de notre malade un seul et indistinct concept, auquel répond alors une réalité unique, qui, de la duplicité normale, n'a conservé que les prolongements discursifs ?

Car — et c'est une autre remarque importante — le développement morbide auquel nous venons d'assister est issu tout entier de la phobie d'une affection cardiaque qui a marqué la première phase de la maladie. A son terme il se trouve qu'il n'a pas changé de place : parti du cœur, il fait retour au Cfv'ur. Il n'y a donc pas progrès, à proprement par-

1er. Le contenu du délire ne s'est au fond, pour ainsi dire, pas enrichi. En revanche les expressions s'en sont multipliées au point de l'étaler sur la personnalité tout entière. Mais, si l'idée que nous en avons prise est exacte, chacune de ces expressions n'est qu'une traduction maladroite et incomplète de l'anxiété cardiaque initiale, sorte de transaction, toujours prête à se rompre, entre la poussée morbide et le régime conceptuel auquel la malade est collectivement soumise, source inépuisable de malentendus et d'erreurs, si nous l'isolons de son contexte et si sa discontinuité nous masque Pensemble auquel elle répond. Encore une fois rien ne serait plus scabreux que de supposer un développement logique du thème délirant et de prétendre à le reconstruire. Car nous ne le saurions faire sans éliminer les contradictions qui en constituent l'originalité. Pour éclairer de tels états il nous faudra, au contraire, d'un vigoureux effort, faire abstraction de nos habitudes mentales, prendre les malades comme ils sont et non comme nous serions à leur place, et essayer de concevoir une forme de pensée indifférente à l'identité et supérieure à la contradiction. Sans doute n'y aboutironsnous que par une sorte de synthèse sans cesse évanouissante, mais qu'y a t-il d'étonnant à ce que nous trouvions quelque chose d'inintelligible dans la cause, puisque l'inintelligible règne pour nous dans l'effet?

A côté de ces idées délirantes de transformation et de négation nous avons déjà vu la place importante prise par les idées de persécution. Elles ont fmi par se concentrer autour du D"" B., mais auparavant elles avaient fait au moins une tentative en un autre sens et Fernande avait rejeté la responsabilité de son état sur ses parents, surtout sur sa mère, qui ne l'avait pas envoyée à temps à la campagne. Depuis, elle s'en prend quelquefois à son premier ami, qui a manqué d'énergie, n'a pas su voir et aviser, quand depuis longtemps déjà elle disait être malade. Mais ces convictions et ces plaintes demeurent, pour ainsi dire, à l'état naissant. De M. Déjerino et de son service, au contraire de B. et de

sa clinique, elle ne trouve à dire que du bien. Les médecins ont tort, sans doute, de la considérer connme « hystérique, neurasthénique ou hypocondriaque » ; ils ne sont pas pour cela ses ennennis ni ses persécuteurs. Elle n'a aucun ennemi, personne n'a de raisons de lui en vouloir. Et c'est ici une nuance assez particulière de son délire de persécution, puisque le D' B. lui-même, nous l'avons vu, n'a pas eu pour but de lui nuire, mais tout bonnement de profiter d'elle : il n'a pas agi contre elle, mais pour lui.

A son entrée elle attirait avant tout l'attention par son air de détresse et d'accablement. Elle était presque constamment en larmes. Elle passait ses journées à descendre de son lit et à y remonter : elle se fatiguait aussi vite de la station debout que de la station couchée. Elle n'avait ni le goût ni le courage de se laver et de se peigner. Elle ne travaillait plus du tout et ne s'occupait à rien, sinon à la couture qu'elle aimait beaucoup auparavant. Encore actuellement elle se déclare incapable de travailler : elle n'en a plus le désir ni le goût. Un rien la fatigue. En juin 1910 elle fait une demande de sortie, mais, en même temps, avoue qu'elle ne sait ce qu'elle fera dehors dans son état et ajoute qu'elle fixera ellemême le jour de son départ, car il est des moments où elle ne pourrait supporter dix minutes de voiture. Anxiété plus ou moins latente, inactivité continue, tels sont les deux caractéristiques de ses réactions pendant son internement. Elle parle souvent de suicide ; elle trouvera bien le moyen d'en finir. Elle prétend avoir, avant son entrée, tenté deux fois de se donner la mort, par la corde et par le poison. Mais sa mère dit que, si elle parlait beaucoup de mourir, elle n'est jamais passée à l'acte. Vu le peu de sincérité de notre malade il y a donc lieu de se méfier.

Elle se dit d'ailleurs absolument convaincue de ne pouvoir guérir. Elle n'est plus dans les mêmes conditions qu'au début dé sa maladie. Avant son entrée à la clinique B. il y avait encore quelque chose à faire ; mais maintenant tout est fini et bien fini. Malgré leur savoir et leur mérite, M. Déjerine

n'y a rien pu et M. Deny n'y peut pas davantage. Elle est, suivant les jours, aussi mal ou plus mal qu'à son entrée ; jamais elle n'est mieux. Elle est « fichue ». Dans dix ans, dans vingt ans ce sera la même chose. Une jambe amputée ne repousse pas. Gomment veut-on que les fibres parties reviennent ? Elle est aussi sûre de ne pas guérir que d'être là.

Ce mal incurable ne se décrit ni ne s'exprime aisément. Jamais on n'a vu maladie pareille. Elle-même ne pouvait pas croire qu'on pût tomber dans un pareil état.

Ces douleurs mystérieuses et sans remède ne l'empêchent pas d'être aux aguets de tout ce qui se passe autour d'elle. Tout lui est prétexte à récriminations et à violences. Nul n'est à l'abri de ses critiques.

Nous ne restons en bons termes avec elle qu'à condition de ne jamais la heurter de front. Forte de ses droits prétendus, elle se montre injurieuse et rebelle. Elle est véritablement la plaie du service. Son départ est un soulagement pour les malades comme pour le personnel.

Ce départ n'a pas lieu du reste sans incidents. A la suite d'une première sortie d'essai Fernande n'a plus donné signe de vie. On lui écrit de revenir pour régulariser sa situation. Elle n'y consent pas sans difficultés. Une fois réintégrée dans le service, brusquement elle ne veut plus le quitter. Enfin une nouvelle sortie d'essai est suivie de la sortie définitive. Mais le jour même de son départ elle soutient qu'elle est toujours aussi malade: la possibilité où elle est de reprendre la vie du dehors tient, d'après elle, à l'énergie qu'elle met à surmonter son mal, non à une amélioration réelle de son état.

Ce polymorphisme des réactions délirantes s'explique par le caractère de Fernande. Elle est d'abord nettement cyclothymique. Nerveuse comme toutes les femmes, prenant toutes choses à cœur, sensible au point de ne pouvoir entendre un drame ni assister à une lutte et de s'évanouir chez Pezon, c'était tout l'un ou tout l'autre. En dehors de courtes périodes de tristesse et d'aboulie, survenant brusquement

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et sans motifs, dont, vu ses tendances mythomaniaques, il n'est guère possible de préciser les dates, mais dont Texistence même semble indéniable, elle était d'une gaieté, d'un entrain extraordinaires, avait l'esprit entreprenant et se montrait d'une rare activité : il fallait bon gré mal gré que les choses se fissent. Elle raffolait des sorties et des distractions. Cette vivacité ne va pas sans une certaine irritabilité. Elle est susceptible et autoritaire. Elle a un très haut sentiment de sa personnalité : elle célèbre son intelligence, son énergie, son courage, sa résistance à la douleur, ses succès mondains et sociaux. Elle fait volontiers étalage de ses belles relations. Elle n'a de confiance qu'en elle-même et les choses ne sont vraies qu'autant qu'elle le veut bien. Des médecins ont dit son ami tuberculeux ; elle n'est pas de leur avis : il le serait qu'elle ne le croirait pas. Elle est fanatique de liberté et d'indépendance : elle trahit son horreur de toutes règles dans les lettres d'une modération calculée, mais souvent défaillante, où elle se plaint de la discipline du service et prétend, au nom de la justice et du bon droit, à d'inadmissibles privilèges, se comportant ainsi en véritable revendicatrice. Elle se fait volontiers le centre du monde : si son beaufrère a quitté le domicile conjugal, c'est qu'elle a été internée. Insensiblement nous passons donc chez elle de la constitution cyclothymique à la constitution paranoïaque : la chose n'est pas assez rare pour étonner.

C'est dans cette constitution héréditaire qu'il faut voir, semble-t-il, l'origine de ses troubles. Les intoxications de tout ordre n'y ont joué qu'un rôle minime. Elle a fait quelques excès de café, mais y a renoncé depuis longtemps. Elle a fumé un temps quelques cigarettes, mais depuis sa syncope elle n'a pas continué. Elle s'est évidemment alcoolisée, car elle buvait plus d'un litre de vin par jour, et au début de sa maladie, prenait des grogs et du vin chaud pour se remonter. Mais voilà quatre ans qu elle a été internée : si alcoolisme subaigu il y avait, il y a beau temps que les effets en auraient dû disparaître. Enfin elle a pris de l'éther et nous ne

saurons jamais à quelle dose ni pendant combien de temps, mais elle ne semble en avoir usé que depuis sa maladie et il n'a pu agir que comme cause adjuvante. Au reste, le moins qu'on puisse dire c'est que, chez Fernande, telle que nous l'avons observée, les troubles toxiques étaient au minimum. Est-il besoin d'ajouter qu'au point de vue somatique elle ne présente aucun signe de lésion organique ni même de troubles fonctionnels et qu'en particulier l'auscultation du cœur est absolument négative ? L'état morbide s'est donc constitué de toutes pièces avec l'intensité et la chronicité que nous avons vues. Telle qu'est actuellement Fernande, il est extrêmement difficile de démêler la part qui revient dans ses troubles psychiques à l'activité délirante, aux habitudes mentales prises et aux tendances simulatrices. Mais il nous suffit de l'avoir saisie à un moment où le premier de ces facteurs semble avoir été le plus important.

Observation VII

G ABRIELLE

Gabrielle, âgée de cinquante-quatre ans, dont une sœur est hypocondriaque, est entrée dans le service en janvier 1911. Elle a été mariée deux fois: la première à vingt-quatre ans, avec un Alsacien qui est mort au bout de deux mois à peine, la seconde à vingt-huit ans. De son second mari, avec lequel elle fait excellent ménage, elle a eu quatre enfants, dont trois sont vivants. Gaie, active, travailleuse, bonne épouse et bonne mère, elle n'aurait rien présenté de particulier au point de vue mental jusqu'en septembre 1909, date à laquelle la maladie actuelle a commencé, en même temps que s'opérait la ménopause.

Son anxiété est tellement considérable et continue qu'elle semble à chaque instant être à son paroxysme. Rien ne l'apaise et rien ne la distrait. Les consolations et les marques de sympathie l'exaspèrent plutôt. Un malheur imminent la menace, malheur inéluctable, inimaginable, unique: « Maintenant il n'y a plus rien à espérer que d'attendre l'issue fatale... La terrible tragédie qui va se dérouler. . . Vous redoutez donc de la savoir, cette triste vérité et si lugubre que vous en serez tous terrifiés. . . P'aites-moi mourir par le chloroforme : je serai heureuse de ne pas voir se dérouler les drames les plus affreux qui aient jamais existé. . . Jamais il ne s'est produit pareille situation dans l'univers ». Ce malheur ne doit pas l'avoir pour seule victime. Non seulement « cette catastrophe épouvantable dont

sa chère famille va disparaître » atteindra tous les siens : elle a prédit à son mari qu'il deviendrait fou, à son fils qu'il déserterait et quitterait sa femme. Mais encore la malédiction va tomber sur nous tous qui l'entourons : « Dans votre intérêt, comme dans le nôtre, ne vous entêtez pas... La terrible tragédie qui va se dérouler, dont vous allez tous être frappés, ainsi que nos deux familles... Pourquoi à votre âge faut-il que je vous entraîne dans la honte ? » (Lettre à M. Deny). Elle est tout à fait inconsciente du caractère morbide de cette anxiété et des causes qu'elle lui attribue : c'est un jeu à la faire devenir folle. Elle perdra la raison si on ne l'écoute pas. Elle se plaint de passer pour aliénée et nous prie amèrement, lorsque nous lui parlons, de laisser les « idées mentales » de côté. Ce désespoir énorme et théâtral lui paraît donc pleinement légitime. Voyons donc avec elle l'épouvantable « réalité cachée », sur laquelle elle le fonde.

Tous les jours, d'une conviction invincible et que ne déçoit aucune épreuve, elle croit qu'elle va incessamment accoucher de deux, puis de trois jumeaux. Elle attend ainsi depuis de longs mois, puisque sa grossesse remonte à septembre 1909. A tout instant elle annonce que les douleurs du bas-ventre ont commencé. « Que d'angoisses, depuis quatre mois que je couche chez vous, écrit-elle, croyant tous les soirs en me couchant qu'il faudra peutêtre me relever pour m'emmener hors de la salle ». Sans doute, dira-t-on, une grossesse aussi anormale a, en soi, quelque chose d'inquiétant : on comprendrait qu'elle s'impatientât, qu'elle s'inquiétât de sa santé. Mais de là au drame affreux dont elle parle, il y a loin. C'est qu'en réalité cette grossesse et surtout cet accouchement consommeront son déshonneur et sa perte, la perte et le déshonneur de tous les siens : « Ce sera la destruction de ma famille ». Puisque le D^ Deny ne veut rien entendre, elle le charge de rendre les suprêmes honneurs à son mari et à ses enfants, quand ils se seront tous suicidés de honte.

Seul le secret peut les sauver tous. Elle implore la discrétion et le silence. Il faut absolument que l'accouchement soit clandestin, sinon tout est perdu. Si la chose se sait, quel mouvement dans la Salpétrière! et quelles conséquences ! Elle espère que les enfants ne viendront pas : « 11 le faut pour tout le monde. 11 faut qu'ils restent invisibles et, morts ou vivants, qu'on ne les connaisse pas ». Elle fait plus : elle exige qu'à leur naissance les jumeaux soient sacrifiés. Autrement, elle deviendrait folle, car le secret absolu est à ce prix. Elle pousse à ce point le désir de la discrétion et du silence que cette mère, qui adore ses enfants, s'autorise de prétendues instructions de M. Deny pour les prier de cesser leurs visites et intime, pour ainsi dire, à M. Deny l'ordre de leur écrire dans le même sens.

Gomment une grossesse, si anormale soit-elle, peut-elle entraîner de tels effets, et comporter de telles mesures? C'est que « mon mari ne peut pas être père de trois enfants sans avoir rien fait : ce n'est supportable, ni pour lui, ni pour mes enfants». Et n'allez pas croire là-dessus à un banal adultère : la malheureuse n'est rien de moins qu'une épouse coupable. Cette grossesse est le résultat, épouvantable en ses conséquences, dune malédiction de son premier mari.

Son premier mariage qui eut lieu le lundi 29 novembre 1880, date formellement exacte en tous ses détails, sen^ble n'avoir laissé à Gabrielle que de pénibles souvenirs. Sa mère la maria, contre sa volonté, à un Alsacien qu'elle ne connaissait pas, et il paraît bien qu'elle aimait ailleurs, puisqu'il est question, dans une de ses lettres, d'un « pauvre Fernand », qui n'a jamais voulu se marier et pour lequel elle était tout. Que valait son premier mari? Il est impossible de le savoir. Seule ello pourrait nous renseigner sur son compte et elle est hors d'état de le faire: elle n'a pour lui que des injures dictées par son délire. Une chose du moins paraît indéniable : il est mort un mois et demi après le ma- Cu. Blondel. 9

riage. Il y a donc bien des chances pour qu'elle ne l'ait connu que malade. Ce sont là certainement encore de mauvaises conditions pour une lune de miel, nous l'avons vu, déjà compromise.

Venons maintenant à l'incident dont le souvenir hante jour et nuit la pensée de Gabrielle et aurait déclanché son délire. Le thème fondamental en est assez clair : à la naissance de son premier mari sa belle-mère avait cinquante-deux ans. Cette conception tardive semble l'avoir, dès l'abord, vivement frappée. Mais quand il s'agit de justifier par là sa grossesse actuelle, sa mémoire ou son imagination la trahissent. D'un événement qui a eu de tels effets, elle ne donne pas moins de trois récits qui s'excluent. Premier récit : des récriminations de son mari sur les circonstances dans lesquelles il était né auraient amené sa belle-mère à répondre : «Ta femme aura deux enfants à cinquante-quatre ans », et ainsi la cause du désastre serait une prédiction de la belle-mère. Mais cette prédiction n'est guère vraisemblable : pourquoi le mari aurait-il fait de tels reproches? Pourquoi la belle-mère aurait-elle dit cinquante-quatre ans ? Seuls les deux enfants se justifieraientpar une sorte d'amplification vengeresse. Second récit: Gabrielle aurait, toujours au même sujet, fait des réflexions à son mari et se serait ainsi attiré cette réponse : « Il t'en arrivera autant ». Les circonstances sont plus vraisemblables : soit impatience, soit plaisanterie, le mari peut bien un jour avoir tenu semblable propos. Mais ici il n'est plus question de jumeaux ; et ils importent en l'espèce. Troisième récit enfin : le mari mourant la maudit et lui prédit qu'elle fera comme sa bellemère. Les deux derniers récits s'accordent sur les personnages, mais diffèrent étrangement sur les circonstances et le troisième soulève bien des difficultés : pourquoi et à quel propos cette malédiction suprême ? Pourquoi et à quel propos a-t-elle emprunté cette forme inattendue? Gabrielle n'en veut rien dire et probablement n'en sait rien. Il est impossible du reste de lui faire toucher du doigt les con-

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tradictions et les invraisemblances qu'elle accunnule. Les questions l'indignent, l'exaspèrent, déchaînent l'anxiété la plus formidable. Au milieu de ces extravagances logiques, de cette mêlée de représentations discordantes, sa conviction demeure absolue, immuable, et sa certitude se fonde sur des raisons que notre raison ne connaît point: « Il m'a jeté un sort en mourant, car il a dû être maudit par sa mère qui l'avait eu à cinquante-deux ans ». Voilà du moins un car sur lequel Gomberville et Voiture seraient tombés d'accord.

En tout cas une telle certitude n'a plus rien des caractères mixtes, intellectuels à la fois et affectifs, que la psychologie courante reconnaît à la croyance. Elle tire toute sa valeur et toute sa force de l'état affectif qui la crée. Ses formes conceptuelles et discursives sont toutes secondaires. Gomme telles, peu importe qu'elles varient jusqu'à la contradiction, si toutes restent le développement du même thème affectif et en respectent la tonalité fondamentale. Ici encore le souvenir naît presque tout entier du présent et n'emprunte au passé que juste ce qu'il faut pour lui servir de prétexte. Si la belle-mère de Gabrielle n'avait pas eu un enfant à cinquante-deux ans, la poussée délirante se serait autrement orientée, l'anxiété aurait cherché ailleurs sa matière. Mais si l'anxiété n'avait pas utilisé, pour s'objectiver, le souvenir de cette grossesse tardive, si la poussée morbide ne l'avait pas pénétré et emporté avec elle, jamais il n'aurait revêtu aux yeux de la malade de si multiples et, cependant, univoques apparences. La contradiction est même ici plus forte, peut-être, que dans les cas précédemment rencontrés. Il ne s'agit plus d'un seul récit, sujet à de troublantes variations, mais de trois récits différents et parallèles, tous trois, au même titre, équivalents discursifs de la poussée délirante, entre lesquels un choix ne parvient pas à se faire, parce que précisément la poussée est trop forte pour céder et avorter en deux quelconques des trois directions, et que la malade n'est plus sensible à la contra-

diction, parce que précisément elle vit avec la même intensité les trois contradictoires.

Comment maintenant la malédiction a-t-elle pu porter ses fruits? Nous allons sur ce point nous perdre dans un véritable dédale de causes naturelles et d'influences mystiques. Depuis deux ans environ les craintes qu'elle avait conçues la faisaient se refuser à son second mari. Un adroit empressement, une ruse affectueuse — nos désirs, hélas ! n'ont pas toujours notre âge — permirent, cependant, un soir au brave homme d'atteindre le but convoité. Mais il était « poussé par le premier ». « C'est cette horreur qui t'envoie », prétend-elle s'être écriée au premier moment. Ce rapprochement, fruit de la vengeance de son premier mari, expression matérielle du sort jeté sur elle par un sorcier contre lequel elle ne tarit pas d'injures : pourriture infecte, être écœurant, monstre, vampire, satyre pourri, Prussien, est la cause de tout. Sans lui il n'y aurait rien. Donc à cette grossesse il aura fallu sinon une cause, du moins un prétexte normal. Cependant elle insiste sans s'arrêter devant aucun détail : elle est absolument sûre que son mari s'est retiré à temps. Mais, à son âge, on n'a des enfants que par des «fluides», des «infiltrations pourries ». A quoi bon alors le rapprochement, puisque la semence de son second mari n'est pour rien dans l'affaire et que le fluide du premier a tout fait ? La manière dont le rapprochement a opéré, le pourquoi de sa nécessité nous demeurent absolument inintelligibles. En vérité nous sommes ici tout près de ces conceptions prélogiques de la causalité, où l'effet n'est point dû en réalité à sa cause, mais aux influences mystiques dont elle est le véhicule. Elles absentes, la cause n'agit point, mais, en l'absence de la cause, elles n'ont plus rien où se fixer. Ainsi l'idée que Gabrielle se fait de l'origine de sa grossesse nous devient un peu moins mystérieuse, mais sans doute les choses, en son esprit, n'ont pas acquis la rigidité de représentations collectives, et ce serait fausser l'analogie que de vouloir la serrer de trop près.

Donc elle a eu un rapprochement avec son second mari, mais c'est du premier, en fait, qu'elle est grosse. Là est le drame, la tragédie, dont le dénouement déshonorera sa famille, car son second mari ne saurait accepter trois enfants qui ne sont pas de lui, et elle ne consentirait jamais à les lui imposer. Si par malheur ils vivent, il faudra les inscrire sous le nom du premier mari. C'est par vengeance, par jalousie que le misérable a ainsi agi avec elle et les siens : « Il veut faire mourir mon mari par le chagrin et mes enfants adorés pour faire place à trois misérables... Il n'a pas de cœur, le bandit, de prendre les miens bien portants pour y faire naître des martyrs... Il veut que sa progéniture prussienne revive pour remplacer les miens... H nous pousse au suicide ».

Ainsi le délire se complète, mais par quels bonds et par quels coups de poignard à la logique î Son premier mari l'a maudite et lui a prédit qu'elle aurait deux jumeaux à cinquante-deux ans. Ses rapports avec son second mari l'ont rendue enceinte de trois enfants du premier. Acceptons jusqu'ici le délire. Gomme il serait simple, si l'anxiété et la poussée morbide ne poursuivaient pas leur œuvre, d'accepter ce malheur, dont nul parmi les siens n'est responsable, sauf peut-être son second mari, d'attendre les événements et d'aviser au mieux de leurs intérêts. Mais, il faut, l'anxiété le veut, que cette grossesse cause leur perte à tous, et donc le premier mari entend substituer ses trois enfants à venir aux trois enfants actuellement vivants. Il ne lui suffît pas pour eux d'une place au foyer, il lui faut le foyer tout entier. Donc de cette grossesse et de cet accouchement résulteront la ruine et la mort de toute la famille. Et môme, après cet effort où nous sentons tout le délire sécarteler, pour ainsi dire, sur le lit de Procuste de la logique, nous ne pouvons pas obtenir un développement discursif satisfaisant. C'est qu'évidemment une telle forme de pensée n'est pas faite pour lui et n'y a pas son expression naturelle. Dans le bouquet d'un feu d'artiiicc les fusées qui explosent en l'air

ne sont pas causes les unes des autres malgré les rapports o-éométriques que leurs mouvements affectent, mais n'ont, à tout prendre, de commun que leur point d'origine.

De multiples interprétations confirment Gabrielle dans ses conceptions délirantes. Est-il besoin de dire qu'avant d'entrer à la Salpêtrière elle a assiégé les consultations des médecins et des sages-femmes ? A tous et à toutes elle prête, quand ce ne sont pas des propos, au moins des attitudes, qui démontrent le bien-fondé de ses craintes.

Elle n'a pas seulement à son actif ces interprétations médicales. Dans le présent, comme dans le passé, elle accumule les preuves qui démontrent qu'elle a vécu et qu'elle vit sous l'influence du bandit. « Ce monstre invisible me torture jour et nuit par les rêves ». C'est ainsi — car parmi tous ces rêves nous n'avons pu obtenir confidence que d'un seul — qu'il lui a fait voir, pendant son sommeil, qu'elle avait trois garçons et qu'il fallait les sacrifier pour les autres, et ce rêve lui est une preuve que sa grossesse est non pas bigémellaire, comme elle le croyait primitivement, mais bien, hélas ! trigémellaire. On ne peut d'abord s'empêcher ici de penser que Gabrielle est victime d'une sorte de besoin d'amplification : le fait d'avoir eu un ou plusieurs cauchemars équivaut pour elle à une persécution continue. Là encore l'anxiété fait son œuvre, en enveloppant, sous le moindre prétexte, la plus grande masse possible de faits de conscience. D'autre part, pour une fois que nous saisissons au moins l'apparence d'un processus logique, empressonsnous de le signaler. Au début la malédiction portait qu'elle aurait deux jumeaux, mais le bandit veut substituer ses enfants aux enfants du second mari ; or, ceux-ci sont au nombre de trois. L'opération ne serait donc pas parfaite, s'il n'y avait pas également trois monstres, et ainsi le rêve et son interprétation se coordonnent logiquement avec le reste du délire.

Mais risquons-nous à être subtil. Sa grossesse, selon Gabrielle, menace de ruine toute sa famille. C'est à tous

ses enfants que le bandit en veut. Or ses enfants se trouvent être au nombre de trois ; mais ils pourraient être quatre, cinq ou vingt, leur existence n'en serait pas moins en danger, car tous sont également menacés. Tous mes enfants, mes trois enfants sont donc, dans son esprit, expressions synonymes. Trois n'a donc plus son sens étroitement numérique, il exprime la somme en tant que somme, le tout en tant que tout, une universalité en un mot. Donc, quand elle dit qu'elle aura trois jumeaux, au fond cela veut dire quelle en aura autant qu'il en faudra pour anéantir, un à un, tous les membres de sa famille. C'est donc l'idée d'anéantissement total qui détermine la fixation de ce chiffre et le processus logique est lourd de participations mystiques.

Enfin les interprétations rétrospectives de Gabrielle peuvent tenir tout entières dans cette formule : tous les malheurs de sa vie sont dus à l'influence du bandit qui s'est réjoui d'en être la cause. Si à vingt-cinq ans elle a guéri d'une petite vérole, c'est son premier mari qui l'a voulu pour avoir plus longtemps à la faire souffrir. Si la femme de son parrain est morte de péritonite, c'est encore lui qui l'a Toulu. Si à trente ans, elle a perdu une fillette d'un an, c'est l'effet de la vengeance du misérable qui se préparait à mettre ses propres filles à la place de la défunte. C'est ici la confirmation de ce que nous disions tout à l'heure: c'est toute la famille qui est intéressée dans le drame ; au chiffre trois il conviendrait de substituer le chiffre quatre ; mais probablement la malheureuse est moins constamment préoccupée aujourd'hui du sort de sa petite morte que de celui de ses trois enfants vivants ; c'est pourquoi elle s'en tient au chiffre trois : nous ne sommes donc en présence ici que d'une floraison éphémère de la poussée délirante. Enfin l'entérite qu'elle a eue à quarante-huit ans pendant quelques semaines est évidemment duc à l'inHucnce du premier mari.

De ces interprétations rétrospectives nous avons donné les plus intelligibles. Mais il en est d'autres dont la corn-

plexilé extra-logique est telle qu'il nous a été impossible d'en prendre note, pendant que Gabrielle les exposait, et d'en garder aucun souvenir. C'est à peine si nous en avons retenu le thème : considérations, par exemple, sur les dates des bonheurs et des malheurs qui lui sont arrivés dans sa vie, malheurs et bonheurs s'intriquant de la plus étrange et incompréhensible façon, pour revenir toujours à la conclusion essentielle, antérieure à tout l'effort discursif, que, si tout s'est passé ainsi, c'est que le premier mari le jugeait bon pour sa vengeance.

Le délire se fonde d'autre part, si on peut dire, sur des troubles cénesthésiques. Lors de son rapprochement avec son mari, elle a eu peur et a compris tout de suite qu'ils étaient perdus. « J'ai dit : pourvu que ça n'ait rien fait. Je me suis rappelé sa mauvaise malédiction, qu'il avait eue pour moi avant de mourir». Ses impressions n'ont pas été simplement morales : elle a ressenti une sorte de coup au ventre, au nombril et aux reins. Actuellement ce ne sont que « frissons, fibres et tiraillements », électricité. Aux reins, elle sent comme un rivet. Le côté gauche est plus lourd que le droit, a Si vous saviez ce que ça tremble... Je ne sais plus où m'asseoir et ne puis plus marcher... On dirait la foudre, du plomb... Les douleurs sont plus fréquentes, le travail se fait par petites douleurs comme pour mon premier, et trois ce n'est pas un... Les souffrances corporelles, quoique bien terribles, ne sont rien en comparaison de ce que je vois qui va arriver. . . Mes souffrances invisibles sont terribles et plus rapprochées. »

Voilà des douleurs physiques qui, pour multiples et étranges qu'elles soient, n'en semblent pas moins, en général, autant de signes de grossesse et de travail. Mais ailleurs et le plus souvent, au reste, elle reconnaît que ce sont symptômes essentiellement différents de ceux d'une grossesse ordinaire, que sa taille ne grossit pas, que ce n'est pas une grossesse comme tout le monde, que ce ne sont pas là les malaises d'une grossesse matérielle. Aussi

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pour exprimer son état, ne craint-elle pas les métaphores les plus hardies : « L'anarchiste m'a envoyé une bombe intérieure qui doit éclater pour faire sauter toute ma chère famille ». Donc manifestement les douleurs qu'elle éprouve, on ne saurait mieux faire que de s'en rapporter à elle, n'ont rien de commun avec les symptômes ordinaires de la grossesse et du travail. Elles ne seraient donc, à ses yeux, aucunement signes et preuves ni de l'un ni de l'autre, si l'idée d'être enceinte ne préexistait pas dans son esprit. Ces douleurs sont-elles une des conséquences du thème délirant ? On ne saurait l'aiïirmer. Mais il nous suffît qu'elles n'en soient pas la cause. C'est, au contraire, lui qui les explique et jamais sans lui, vu leur nature, elles n'auraient été ainsi interprétées.

Aussi Gabrielle reconnaît-elle que c'est « une vérité invisible, un fardeau invisible, une grossesse surnaturelle, immatérielle », autant de termes par où elle souligne les différences fondamentales qui distinguent son état d'une grossesse ordinaire. Aussi la durée anormale de sa gestation ne prouve-t-elle rien contre la vérité de ce qu'elle avance. Il est vrai qu'elle ne reste pas toujours sur ce point aussi ferme et qu'il lui arrive de soutenir qu'il faut à cette grossesse trois fois le temps nécessaire, puisque c'est une grossesse triple. Mais soyons assurés que lorsque, les vingt-sept mois seront passés, elle n'en démordra pas pour cela et que la première explication subsistera seule, la seconde n'étant au fond qu'une justification de rencontre.

Les enfants qu'elle porte participent des étranges caractères de sa grossesse. Ce sont de viles et vilaines créatures, faites de sort et de mauvais esprit, produits de sorcier, êtres ignobles ou épouvantables, « invisibles, vipères qui sortent du sort du plus sale homme qui ait jamais vécu ». Ils ne seront pas comme les autres : peut-être n'auront-ils pas de tète. Ce sont des horreurs, serpents plutôt qu'êtres humains. Elle a beau los haïr, elle a parfois pitié de ces pauvres épilcptiqucs, idiots, sorciers, qui ont un sale père

et n'ont pas de mère, puisqu'elle n'en veut à aucun prix : « Alors, que le démon vous retire de cette terre, malheureuse pour vous, puisque vous êtes nés de Satan. Malheureux Gains, vous tuez mes enfants ».

Les réactions de Gabrielle sont, comme il est naturel, extrêmement vives. Nous l'avons déjà vue courir les médecins et les sages-femmes. A la Salpêtrière elle réclame incessamment qu'on la visite, pour qu'on se rende compte qu'elle a raison, et qu'on la conduise chez une sage-femme où elle pourra accoucher en secret. Elle réclame aussi instamment une opération césarienne, pour que ça sorte comme ça s'est produit. Elle refuse parfois de s'alimenter. Elle menace de se tuer, si on ne lui donne pas satisfaction, et rejette sur M. Deny la responsabilité de sa mort. Elle a même, à cette intention, fait un moment provision de verre pilé et se l'est laissé confisquer sans trop de protestations : il ne semble pas qu'elle soit fermement décidée à faire comme elle dit. Malgré ses craintes tout espoir n'est pas perdu pour elle, puisqu'il suffirait qu'elle convainque les médecins pour que tout soit réparable : son malheur vient, en partie, de la mauvaise volonté des hommes ; mais du moins le scandale n'a pas encore éclaté.

Est-il besoin de dire que Gabrielle ne présente aucun signe d'affaiblissement intellectuel? Sa mémoire est excellente, sa tenue parfaite. Elle écrit tous les jours d'interminables protestations, dont le fond et la forme sont, disons le mot, remarquables pour une femme de son âge et de son milieu, plus occupée de ménage que d'orthographe et de style. De même, et ce que nous venons de dire suffirait déjà à le prouver, elle n'est aucunement débile : elle a été toute sa vie très active et très entreprenante, a fort soigneusement élevé ses enfants et a su très bien se diriger et se défendre dans l'existence.

Dans ces conditions à quelle espèce clinique avons-nous affaire et comment devons-nous étiqueter son délire ? Il ne nous paraît possible d'hésiter qu'entre un délire secon-

daire à un accès de mélancolie anxieuse ou une paranoïa.

En faveur du premier diagnostic on pourrait invoquer l'intensité et l'antériorité, pour le moins probable, des troubles affectifs, l'âge de la malade, le silence quasi-absolu, dans les conditions oij nous l'observons, de ses antécédents personnels, la relative rapidité avec laquelle le délire s'est constitué.

Mais bien des éléments manquent ici au tableau du délire mélancolique. Gabrielle ne présente pas d'idées de culpabilité ^ La moindre allusion à ce sujet lui paraît de la plus cruelle ironie. Elle n'est en rien coupable. « Le bandit sait bien que je n'avais jamais fauté étant jeune et veuve ; ce n'est pas pour qu'à cinquante-cinq ans je commence, moi qui ne pense qu a ma famille et à chercher ce qui pourrait leur faire plaisir ». Elle a donc la conscience absolument blanche. Elle est une victime, une grande martyre. Ni elle, ni son mari, ni ses enfants n'ont quoi que ce soit à se reprocher: ils ne méritaient rien de pareil. On ne saurait être plus explicite.

Elle a au contraire une très haute opinion de sa moralité et de celle de sa famille qui est « pleine de bonté, d'accord, de travail et de conduite ». S'ils se suicident, son mari et ses enfants ne laisseront que des regrets, tant ils ont de cœur et sont aimés de tout le monde. De toute leur vie son mari et elle n'ont que ce rapprochement à regretter. Elle, la femme fidèle, la mère dévouée, a trop bien élevé ses enfants, dans son intérieur modèle, pour ne pas s'indigner du sort qui les attend. Le courage qu'elle déploie dans les pires conjonctures fait aussi son admiration et son orgueil. De même

\ Depuis la rédaction de cefte observation, sans que l'ensemble du délire ait en quoi que ce soit varié, cette aflirmation a cessé d'être rigoureusement vraie. En avril 1912 la malade écrit à une personne amie : « Je ne mérite que la mort... je comprends que vous ne veniez pas me voir... je ne mérite aucun égard... je vous renverrai, si vous voulez, votre photographie, car je ne veux pas la garder, si vous me croyez trop coupable». Ainsi un Ilot d'idées de culpabilité, sans contour déOni, a fini par se constituer. Il n'en est pas moins vrai qu'il a longtemps fait défaut et qu'actuellement encore son rôle est tout accessoire.

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elle a très bonne opinion de ses facultés intellectuelles. Elle a toutes ses idées, toute son intelligence, toute sa raison. Elle est séquestrée, prisonnière en pleine raison. Elle nous supplie de lui conserver sa mémoire et ses facultés « si étendues ».

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si ce sont ses mérites et non pas ses fautes, qui lui paraissent avoir entraîné son malheur, et que, dans ces conditions, elle proteste et s'indigne de l'injustice de Dieu : « Je ne comprends pas, s'il y a un Dieu, qu'il laisse frapper une si bonne famille par un sale démon jaloux de ne m'avoir possédée qu'un mois et demi ! » A ce point, que nous sommes loin d'un délire mélancolique !

En faveur de la paranoïa et du délire systématisé hypocondriaque on peut invoquer la cohérence ou, si l'on aime mieux, la tenue du délire, l'idée prévalente qui le fonde et les interprétations délirantes multiples, portant soit sur le système des perceptions, soit sur celui de la cénesthésie, qui le nourrissent. La poussée délirante a donné en d'autres directions des prolongements moins riches sans doute, mais suffisants pour corroborer ce diagnostic.

Gabrielle a quelques idées de possession, car elle se dit possédée par un être maudit, et c'est là du reste un développement comme naturel de son délire de grossesse. « Ce n'est que le sorcier qui est mon maître. Il a toujours tenu son maudit esprit au-dessus de nous. Ayant eu bien des fois l'occasion de mourir, il m'a fait souffrir et m'a laissée vivre pour arrivera l'âge qu'il m'avait voué... Je suis la femme d'un sorcier pourri. Eh bien ! sa pourriture se répandra sur toutes les personnes qui m'ont fait souffrir. » Ici sont en germe des idées d'énormité et de vengeance qui ailleurs se traduisent plus clairement.

D'abord en idées de grandeur assez frustes : « Si vous n'avez pas cru à la Vierge, vous pouvez y croire maintenant... Comme je remplis le rôle de la Vierge, il fera sans doute arriver cette terrible catastrophe pour le mois de mai ».

Ensuite en idées de persécution, beaucoup plus nettes, à l'égard des nnédecins, qu'elle considère tantôt comme subissant l'influence de son premier mari, tantôt comme étant, ni plus ni moins, ses complices. Tous sont coupables, car tous tiennent en leurs mains le bonheur de sa famille et ne veulent pas agir. C'est ainsi qu'elle écrit à M. Deny : « Vous êtes un criminel... Vous avez écouté le bandit... Il vous tient, le monstre... Vous êtes donc complice avec le mort... Nous sommes vos victimes comme nous le sommes du bandit... Personne ne m'écoute parce que vous leur donnez l'exemple... Allez-vous continuer votre cruauté?... Vous nous condamnez à mort et moi à la folie... Vous êtes plus cruel que le gredin... Vous tremblerez de remords et de repentir, mais nous serons tous sacrifiés... Misérable! Ce sang vous torturera... Je suis maudite, mais je vous maudis aussi... Vous, M. Deny, le cruel et le traître, vous vous acquittez à merveille, avec beaucoup de sang-froid, d'une si triste mission )>.

Son ton, on le voit, ne laisse pas par instants de monter assez haut et ses propos se font volontiers agressifs et hostiles. On comprend, dans ces conditions, qu'il lui arrive d'aspirer à la vengeance :« Vous verrez, après ce qui va arriver, que les morts ne sont pas morts et que ce mauvais esprit, nous le retrouverons, car notre vengeance sera aussi terrible que ce qu'il va faire ». Son frère, mort en 1870 pour sauver l'Alsace, patrie du bandit, ce qui est pour Gabrielle naturelle matière àviolentesdéclamations, participera à la vengeance. « Nous lui broyerons son crâne pourri, son mauvais esprit. » Ici, dans cette étrange mêlée des morts et des vivants, dans cette inimaginable lutte, on est en droit, semble-t-il, de pressentir que, si le persécuteur était encore de ce monde, Gabrielle pousserait assez loin ses réactions et ne s'arrêterait peut-être pas aux plaintes aux autorités. Par bien des côtés donc elle se révèle non mélancolique et déprimée anxieuse, mais, bel et bien, persécutée et paranoïaque.

Mais rien dans les antécédents de Gabrielle, excellente

femme à tous égards, ne permet de déceler la moindre apparence d'une constitution paranoïaque, qui, du reste, aurait attendu cinquante-quatre ans pour fleurir et porter tous ses fruits. Or la clinique nous fournit peu d'exemples de paranoïa aussi tardive. D'autre part, le système a atteint son apogée avec une rapidité qui déconcerte et qui n'est pas habituelle au délire systématisé.

Donc aucun des deux diagnostics que nous avons proposés ne peut se soutenir sans conteste. Notre doute est aussi grand après qu'avant la discussion. Peut-être est-ce le moment de se souvenir du rapprochement qui a été tenté entre la psychose maniaque-dépressive et la paranoïa. Ce n'est évidemment pas ici le lieu d'en discuter le bien-fondé . Mais un tel rapprochement ne peut pas ne pas se rappeler à notre esprit en présence de certaines expériences cliniques, du genre de celle que nous venons de faire, où les deux diagnostics s'affrontent sans pouvoir absolument s'éliminer l'un l'autre.

Ce qui importe présentement pour nous, c'est que de telles incertitudes légitiment l'objet même de notre travail, puisqu'elles nous conduisent au point où deux entités cliniques, pour nous habituellement distinctes, se fondent et se confondent pour ainsi dire à nos yeux. C'est donc qu'elles offrent quelque chose de commun, dont l'étude est nécessaire à leur complète délimitation ultérieure. C'est donc, en un mot, que, en clinique comme en psychopathologie, pour faire du travail utile et ne pas s'exposer à aborder trop tard le problème, quand d'autres questions auront paru être traitées, qui précisément le supposent résolu^ il faut s'entendre tout d'abord sur ce qu'est une conscience, une personnalité morbide, dont les troubles ne sont point dus à une désagrégation organique et à un affaiblissement intellectuel.

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