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L'INTÉGRITÉ DE L'ACTIVITÉ PSYCHIQUE ET LE DÉSÉQUILIBRE MENTAL

Les délires systématisés, auxquels, en certains cas, aboutissent les conceptions délirantes et dont les observations de Dorothée, d'Emma, de Fernande, de Gabrielle nous fournissent autant d'exemples, sont depuis trop longtemps connus pour qu'un certain accord ne se soit pas établi entre les psychiatres sur la manière dont il convient de les envisager. On admet donc, généralement, que, si, vus du dehors, pour ainsi dire, les délires systématisés constituent un véritable scandale intellectuel, puisqu'ils se montrent brutalement incompatibles avec l'expérience commune et son interprétation normale, en revanche, considérés du dedans, une fois donné leur point de départ avec toutes les contradictions externes dont il est riche, ils obéissent, dans leur développement discursif, à des lois mentales au moins analogues à celles auxquelles notre pensée est elle-même soumise. D'où cette conséquence que la systématisation d'un délire se mesure naturellement à son degré d'organisation logique, réelle ou virtuelle, et apparaît d'autant plus saisissable et saisissante que l'unité du thème initial s'y maintient davantage dans l'unilatéralité de l'expression dialectique.

Aussi classons-nous les délires systématisés d'après le concept qui les résume et parlons-nous de délires de persécution, de grandeur, de possession, etc., entendant ainsi définir la poussée morbide, non par le détail contingent de

ses démarches, mais par le moule unique où elle s'est, pour ainsi dire, coulée, à l'exclusion de tout autre. Sans doute l'expérience nous force d'admettre que les constructions délirantes n'offrent pas toujours une pareille simplicité, mais encore faut-il, pour que nous consentions à y reconnaître des délires systématisés, que le désordre mental ne se soit pas exercé en trop de sens à la fois et qu'entre les délires successifs ou simultanés existent au moins des possibilités de liaison logique, telles qu'on en a cru découvrir dans le délire de persécution, des idées de persécution aux idées de grandeur \ Ici encore un nombre fini et étroitement limité d'étiquettes doit pouvoir encadrer l'ensemble du délire.

Si, à l'intérieur même des conceptions délirantes, les absurdités se font trop violentes et insurmontables à notre logique, on parle de démence paranoïde ou d affaiblissement intellectuel secondaire, ou encore on invoque la débilité mentale originelle. Or, chez Emma, idées de persécution et idées de possession ne parviennent pas à se coordonner dune manière satisfaisante et il semble bien quelle soit d'une intelligence plus que médiocre ; mais dans son ensemble son délire, autant qu'on en peut juger, n'est pas plus absurde que celui de Gabrielle, dont les capacités intellectuelles ne sont pas contestables. Donc l'absurdité des idées délirantes n'est signe ni d'alTaiblissement intellectuel ni même de débilité mentale. Si, d'autre part, le délire offre dans ses orientations une multiplicité déconcertante, on parle de polymorphisme épisodique et de bouffées délirantes ou encore d'affaiblissement intellectuel. Or nous avons vu, et nous verrons encore, que, dans les cas qui nous occupent, les conceptions délirantes sont généralement aussi nombreuses que variées; cependant elles sont loin de présenter un caractère épisodique et il est impossible d'y voir des manifestations démentielles.

1. Cf. par ox. M. Arnaud, in Gilbcrl-Ballet, Traité de Pathologie Mentale, p. 52^.

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C'est donc à la constatation et à Finterprétation de cette absence de tout affaiblissement intellectuel, sur laquelle nous nous accordons avec tous les cliniciens, qu'il importe de nous attacher d'abord : la lecture des observations suffit à la démontrer.

Mais si nos malades ne sont pas des déments chroniques, ne présentent-ils pas en revanche des symptômes de démence aiguë, de confusion mentale infectieuse ou toxique ? Pour quatre d'entre eux, Charles, Dorothée, Emma, Gabrielle, la question ne saurait même se poser. Chez Fernande et chez Adrienne, la confusion mentale, si elle a existé, ne saurait avoir joué qu'un rôle tout à fait secondaire. Fernande a fumé, bu du café, abusé du vin et de l'alcool, absorbé de l'éther, mais, pour cette dernière intoxication au moins, il semble évident qu'elle est postérieure à l'apparition des troubles mentaux et, après quatre ans d'internement sans amélioration notable, l'hypothèse d'accidents alcooliques subaigus ne peut être envisagée. D'ailleurs nous resterons au-dessous de la vérité en disant que, durant son séjour à la Salpêtrière, les troubles toxiques ont été chez elle au minimum. De même pour Adrienne, son ralentissement psychique, ses distractions, qu'elle est la première à constater, relèvent de son anxiété ; seules ses hallucinations auditives peuvent avoir été d'origine toxique, mais elles ont été tout à fait épisodiques et on ne saurait, en suivant notre conjecture jusqu'au bout, leur assigner d'autre cause que l'inanition momentanée, postérieure aux troubles mentaux, où l'avait réduite son refus de nourriture. Berthe est la seule de nos sept malades à présenter des lésions organiques avérées ou probables, entérocôliques ou tuberculeuses, qui, jointes à la physionomie du désordre mental, permettent de s'arrêter à l'hypothèse d'une intoxication endogène. En réalité, de la confusion mentale, elle n'offre que l'apparence ; elle est pleinement consciente de ses troubles intellectuels et mnésiques et, même, a tendance à les amplifier ; peut-être un

appoint confusionnel a-t-il donc modifié superficiellement leurs allures cliniques, mais lanxiété seule est en cause dans leur production.

Si nos malades ne sont ni des déments aigus ni des déments chroniques, encore peuvent-ils être des déshérités de 1 intelligence. Convenons que l'intelligence d'Emma est fort médiocre et que celle deBerthe ne dépasse pas de beaucoup la moyenne, si toutefois elle la dépasse. Mais Adrienne et Charles, leur conversation et leur activité antérieure en témoignent, sont des esprits éveillés. Si, en célébrant l'intelligence de Dorothée, sa famille nous paraît suspecte de quelque exagération, peut-être notre réserve tient-elle à la difficulté où nous sommes de juger des capacités d'autrui autrement que par ce qu'il sait faire, or Dorothée ne fait rien, ou par ce qu'il a appris, or elle a, tout au moins, beaucoup oublié. Cependant nous n'avons pas été sans lui reconnaître, malgré les lacunes de son éducation, une certaine finesse et une certaine ouverture d'esprit. Dans le dédale de ses mensonges et de ses erreurs pathologiques Fernande se meut avec une aisance et une souplesse rarement mises en défaut : mythomanie et délire se prêtent merveilleusement chez elle à leurs exigences réciproques ; sa perspicacité malveillante est prompte à saisir toutes les occasions de s'exercer ; si elle ne peut pas être taxée d'intelligence supérieure, elle apporte cependant à l'emploi de ses moyens intellectuels une certaine habileté malsaine, une sorte de « roublardise ». Gabriclle enfin est manifestement très intelligente : l'ensemble de sa vie passée, la manière dont elle a dirigé sa maison et élevé ses enfants, sont là pour le démontrer et elle écrit, à la Salpôlriére, des lettres vraiment étonnantes de fond et de forme pour une femme de son milieu et de son âge ; loin d'être alTaiblio, elle semble plutôt en état d'excitation intellectuelle. Donc le niveau intellectuel de nos malades est, dans l'ensemble, fort satisfaisant et peut-être même supérieur à la moyenne. Nous ne sommes pas les premiers à avoir fait semblable constatation.

Varpas ^ voit dans les délires systématisés la conséquence d'une activité mentale puissante, mais mal dirigée. Les psychasthéniques, dont quelques-uns de nos sujets se rapprochent par plus d'un point, offrent, selon M. Janet '^, une supériorité intellectuelle souvent véritable et, selon M. Oesterreich % dépassent souvent en intelligence et en capacités la moyenne des gens bien portants.

La terminologie clinique, que nous avons jusqu'à présent volontairement utilisée, ne va pas sans difficultés. Il y a quelque paradoxe à insister sur la conservation de l'intelligence à propos de malades chez lesquels la constitution de l'expérience, l'élaboration et la distribution des concepts, ces deux éminentes fonctions de l'intelligence, sont, du fait de leurs délires, manifestement perturbés. En réalité, ce n'est pas d'intelligence, c'est d'activité mentale, qu'il conviendrait de parler. Nos malades nous donnent le sentiment très net qu'ils n'ont rien perdu de leurs capacités psychiques et que leur vie consciente a gardé toute son intensité ; et c'est là ce que le clinicien exprime, en disant qu'ils ont conservé toute leur intelligence : en effet, aux yeux de l'individu normal, l'exercice de l'activité mentale se confond à ce point avec le fonctionnement de l'intelligence que l'intégrité de l'une devient l'équivalent adéquat de l'intégrité de l'autre, ne se pouvant concevoir, pour ainsi dire, une conscience intégrale dont les conditions et les lois ne seraient pas celles de la pensée discursive. Et cependant nous faisons ici l'expérience d'une forme de l'activité consciente qui contredit, au moins initialement, aux nécessités intellectuelles, sans compromettre sa vitalité. Force nous est donc bien de distinguer entre l'activité mentale, en quelque manière proprement

1. Contribution à l'étude des délires systématisés, thèse, Paris, 1902.

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