‹ La conscience morbideChapitre 24 sur 63 · Deny et Camus, idem · texte numérisé non relu

Deny et Camus, idem

4. Storch, L c. ; Deny et Camus, Revue Neurologique, mai 1905.

profonde n'est objectivement décelable. Dans des cas, au contraire, où la sensibilité, sous tous ses modes, est profondément troublée, où l'existence de perturbations cénesthésiques est absolument indiscutable, comme cliez les tabétiques, les désordres mentaux, dont nous discutons la genèse, constituent l'exception. A défaut de statistiques l'expérience des cliniciens est là pour en témoigner; Tataxique qm* perd ses jambes dans son lit ne les croit pas pour cela transformées ou anéanties. Ce serait donc quand les modilications des sensations cénestliésiques sont le plus insaisissables qu'elles entraîneraient leurs plus formidables conséquences: il est, bien évidemment, assez malaisé de l'admettre.

Faute de preuves objectives indéniables, pour affirmer les troubles cénesthésiqucs, les théories physiologiques se fondent essentiellement sur certaines des déclarations des malades, qu'elles isolent plus ou moins arbitrairement de l'ensemble morbide : fondement à plus d'un égard ruineux.

En effet, pour ce qui est de létrangeté du monde extérieur, nous avons vu que, chez Charles, celui de nos malades qui présentait le plus nettement ce symptôme, la perception n'était pas en réalité en jeu, et que le trouble qu'il accusait n'était qu'une autre expression de son aboulie et de son atonie morales. Il serait donc bien imprudent d'en conclure que le mécanisme de la perception, en sa partie cénesthésique et myopsychique, se trouvait chez lui touché.

D'autre part l'insensibilité, l'inémotivité, que dénoncent les malades, se heurtent aux manifestations les plus llagrantes d'affectivité : les pleurs, les lamentations de Berthe et de Fernande, les révoltes de Fernande contre les injustices, ses emportements, ses intentions de vengeance cadrent bien mal avec leur anesthésie physique et morale. Mais encore pourrait-on dire que ces données objectives ne sont pas d'une très grande signilication, parce qu'elles peuvent être des manifestations inémotives \ conceptuelles ou mo-

1. R. d'Allonnes, l. c, p. 134 : « Il y a des inclinations inémotives.

trices, derrière lesquelles le corps affectif des sensations viscérales fait défaut. Reste alors que Berthe et Fernande ne cessent de déplorer l'intensité de leurs souffrances physiques et morales et qu'il n'y a aucune raison de les en croire plutôt quand elles les nient que quand elles les affirment, d'autant que, trop souvent, leur insensibilité se contredit en s'exprimant : Fernande, qui ne sent plus la pesanteur, sent en même temps ses couvertures comme un poids sur son corps. Enfin, à la limite, Dorothée n'accuse aucune insensibilité physique, aucune inémotivité, aucun trouble discret, par conséquent, des sensations viscérales et elle n'en nie pas moins l'existence de son corps. Dans ces conditions, pour respecter en même temps les données du problème et celles des théories physiologiques, il faudrait admettre à la fois la conservation des sensations viscérales, pour expliquer la persistance des émotions, et leur disparition, pour justifier la dépersonnalisation physique ou morale

D'ailleurs il semble plus aisé que légitime de découper la cénesthésie en provinces indépendantes. Les sensations myopsychiques, qui pour certains joueraient un rôle essentiel dans la perception extérieure, forment dans l'ensemble des sensations organiques un groupe trop imposant pour que leur inhibition ou leur disparition n'entame pas du même coup la conscience du corps, et, la conscience du corps en général une fois atteinte, on ne voit pas comment, dans le bouleversement des sensations viscérales (ou même cérébrales, pour adopter les théories les plus parcimonieuses), la conscience du moi moral demeurerait intacte. Et, inversement, il serait loisible de montrer que la cénesthésie, modifiée au point d'ébranler la conscience du moi, devrait simultanément mettre à mal conscience du corps et perception extérieure. Ainsi la théorie cénesthésique suppose, implicitement, entre les trois ordres de symptômes un parallélisme logique que contredit l'observation.

qui suffisent à nous faire gesticuler, grimacer, penser, vouloir, désirer «t redouter sans émoi ».

Certes celle-ci nous montre les trois troubles partout coexistants, mais en des proportions toujours originales et capricieuses : témoin Dorothée, chez laquelle, à côté de la flagrante négation organique, dépersonnalisation morale et étrangeté du monde extérieur sont à ce point effacées qu'elles passeraient inaperçues si l'on n'y regardait de très près. Et, chez elle comme chez Fernande, comment faut-il concevoir que les sensations myopsychiques reconnaissent, pour ainsi dire, les images visuelles du corps propre et n'entrent pas en combinaison avec celles-là seules, puisque, de tous les objets sensibles à la vue, c'est exclusivement leur corps qui leur paraît changé? Môme en admettant leur point de départ et leur principe, les théories cénesthésiques ne rejoignent donc pas la réalité clinique qu'elles prétendent expliquer.

Nous sommes ainsi amenés à reconnaître la nécessité de chercher ailleurs la solution du problème qui nous occupe. Au reste toute cette physiologie ne doit ni nous faire illusion ni nous intimider. Elle n'ade physiologique que l'apparence. Elle prête à l'hypothèse toute psychologique du bien-fondé de certaines des déclarations des malades et de la logique des déductions qu'ils en tirent, l'autorité et l'éclat d'apparentes précisions anatomo-physiologiques, dont les postulats psychologiques constituent en fait l'uni(|ue démonstration. Des centres dont on ne peut dire où ils sont situés, des voies de conduction dont on ne peut décrire le trajet, ne relèvent pas de la connaissance objective de la constitution et du fonctionnement du cerveau.

Donc, sans nous embarrasser d'une anatomo-physiologie prématurée, il nous faudra aborder le problème psychologique dans toute la complexité que nous lui avons délinie, et cette complexité ne s'arrête pas aux délires de dépersonnalisation et d'étrangeté du monde extérieur que nous avons étudiés, elle s'étend, nous allons le voir, aux autres systèmes délirants dont nos observations fournissent des exemples.

Du reste le délire de possession, tel qu'il se présente chez Emma, offre avec le délire de négation de nombreuses affinités, dont son observation n'est pas seule à témoigner. En effet la langue d'Adrienne ne lui obéit pas toujours, il lui est quelquefois impossible de prononcer des mots qu'elle pense, mais, encore une fois, elle ne conclut pas et n'aboutit pas aux énonciations délirantes. Berthe se dit en lutte avec son cerveau, elle sent deux cerveaux dans sa tête, il est de ses pensées qui ne lui appartiennent pas, elle est donc sur la voie des idées de possession et de dédoublement. De même Charles n'est plus maître de son cerveau, il sent deux personnes en lui, il est envoûté, il soupçonne sa maîtresse d'agir mystérieusement sur lui ; enfin il est quelquefois impossible à Dorothée de prier. Mais dans le premier de ces cas la poussée délirante de négation et celle de possession sont demeurées également embryonnaires; dans les trois autres la poussée de possession a cédé nettement le pas à la poussée de négation.

Chez Emma, au contraire, par un processus inverse, ce sont les idées de transformation et de négation qui se sont trouvées avorter. Il semble d'abord qu'elle hésite sur la direction dans laquelle elle doit délirer. Certaines des métaphores par lesquelles elle exprime ses douleurs et ses malaises générahsés, paraissent nous orienter vers les idées de négation organique : c'est ainsi que son corps se disloque, sa tète s'en va, ses yeux se retirent, son corps et son cerveau sont vidés. Ces ébauches de négation se matérialisent encore en un certain degré d'anesthésie : les piqûres lui paraissent plus (( mornes » à gauche. Mais en ce sens Emma ne va pas plus loin. D'autres métaphores, en revanche, nous acheminent vers- les idées de possession : elle a mal au dos comme un soldat qui porte le sac, elle est, pour ainsi dire, chargée de quelqu'un ; et, en cette nouvelle direction, la poussée délirante porte tous ses fruits.

Mais ces idées de possession ne parviennent pas à se délimiter logiquement. Sans doute la possession est surtout phy-

sique,mais encoro,au moins une fois, est-elle dénoncée comme psychique. Et cette possession physique hésite à se définir en termes statiques ou en termes dynamiques, avant de s'affirmer comme essentiellement fonctionnelle : tantôt Emma se plaint de n'avoir plus son nez, son front, sa tête, son cou, sa nuque à soi, et il faut bien reconnaître ici un délire de possession organique, tantôt elle se dit gênée dans ses mouvements, déclare avoir perdu sa facilité de travail, sa respiration à soi, ne plus posséder sa marche à elle, et c'est bien maintenant de possession fonctionnelle qu'il s'agit, et c'est, en fin de compte, cette forme de possession qui finit par l'emporter sur les autres. La possession ainsi définie ne se limite pas à Emma seule, mais s'étend par instants à sa famille et surtout à son mari. Enfin, si d'autres la possèdent, il semble bien qu'elle ait quelquefois l'idée de les posséder de son côté et d'agir sur eux. comme ils agissent sur elle, mais cette sorte d'idée de grandeur et de puissance n'est qu'un éclair dans son délire. Le groupe de ceux qui la possèdent ne se constituent pas non plus avec une irréprochable clarté : sans doute il est composé essentiellement des personnes avec qui elle a vécu, de ses patronnes, mais son beau-frère se trouve en faire également partie et, pour une fois qu'elle énonce une idée de possession psychique, c'est à son oncle qu'elle s'en prend : « Ce n'est pas mon esprit qui est dans ma tête, c'est celui de mon oncle ».

Ainsi, dans le cas d'Emma comme dans les précédents, les idées délirantes se répartissent malaisément dans les cadres logiques que nous avons constitués à leur usage, et établissent une sorte de continuité entre des points de vue que nous aimons à distinguer afin de penser clairement. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si nous rencontrons également ici de ces déclarations où la pensée morbide fait, pour ainsi dire, bloc des diverses orientations délirantes que nous nous évertuons à discerner en elle, ne se révèle pas ceci ou cela, sauf à une analyse arbitraire, mais, en fait, se réalise dans l'intime et indéfectible union de ceci et de cela. Emma, par

exemple, déclare ne plus avoir ses yeux à soi : ils se retirent, sont pourris, ont été brûlés par l'électricité, ils ne voient plus comme avant; auparavant ils étaient grands, brillants, limpides; son patron D... lui en a fait un jour compliment devant sa femme dont la jalousie a été ainsi excitée ; depuis Emma ne voit plus avec ses yeux, mais avec ceux de M""^ D.... Libre à nous, encore ici, de parler successivement de possession organique, de transformation et de négation organiques, de transformation du monde extérieur, entin de possession fonctionnelle, mais à condition de ne pas oublier que cet émiettement des énonciations de la malade en fait disparaître le caractère essentiel, cette déconcertante continuité, dont il importera avant tout de rendre compte.

Emma nous met en outre en présence d'un phénomène nouveau : avec ses idées de possession fait corps un délire de persécution nettement développé. Les modifications conceptuelles opèrent donc chez elle en une double direction. Mais il est aussi évident que les deux délires ont une origine commune et sont en continuité vivante, qu'il est impossible de saisir entre eux une continuité logique. Tous deux naissent, en effet, concurremment d'un concept particulier à la malade, sur les caractères originaux duquel nous aurons à revenir, le concept de gêne physico-morale, et, de ce point de vue, la distinction que nous établissons entre eux est plus commode que réelle, puisque ce concept, en accompagnant leur développement discursif, les rejoint continuellement. Mais arrivés à leur terme, ils sont logiquement en pleine discordance : les patrons qui sont classés de beaucoup au premier rang de ceux qui possèdent Emma, ne viennent parmi ses persécuteurs que bien après la famille de son mari, son beau-frère et son mari lui-même. A l'égard de ce dernier l'antagonisme des deux délires va jusqu'au paradoxe : de victime dans l'un, en effet, il passe persécuteur dans l'autre. Quand les deux poussées délirantes se rejoignent, c'est donc pour aboutira un désastre logique : la

cohérence du système, évidente, pour ainsi dire, à nos yeux dans l'unité et la convergence des manifestations alîectivomotrices, ne tient donc pas, au contraire, aux ingéniosités dialectiques du développement discursif; elle est plus profondément située, au sein même de la poussée morbide qui pénètre les deux délires, comme l'identité de l'arbre tient non à la multiplicité capricieuse de ses rameaux, mais à la permanence de la sève qui les parcourt.

L'association délirante semble se faire plus logique chez Fernande, quand, à ses idées de transformation et de négation organiques et morales,se joignent des idées de persécution contre le docteur B.. Sans doute pourrait-on exciper, pour atténuer la portée de cette constatation, des manifestes tendances mythomaniaques de la malade, mais point n'est besoin, en fait, de cette hypothèse, pour ramener cette cohérence logique à de plus modestes proportions. A prendre les idées de persécution en elles-mêmes, leur unité tient moins à la concordance des allégations souvent inconciliables ou contradictoires, sur lesquelles elles se fondent, qu'à l'hostilité et à la haine systématiques .qui y trouvent leur expression, et donc cette unité est plus affective que logique. A considérer, d'autre part, ces mômes idées dans leurs relations avec le délire de dépersonnalisation physique et psychique, il ne laisse pas que d'être surprenant de constater que l'effet précède la cause et que Fernande était déjà malade avant le séjour à la clinique B., qui, d'après elle, aurait consommé son malheur. Enfin il n'est pas inutile de noter que les deux délires s'expriment rarement en concurrence : tantôt Fernande est toute à son hypocondrie morale ou physique, tantôt toute à ses idées de persécution. Malgré leur continuité logique les deux délires semblent donc vivre de leur vie propre, évoluer indépendamment 1 un de l'autre, obéir, chacun pour sa part, à un rythme original et traduire ainsi alternativement deux faces de la pensée morbide plutôt que d'en matérialiser l'unité. De ces deux termes, possession ou dépersonnalisation et

persécution, que nous venons devoir se poser avec une netteté sensiblement égale, l'un peut disparaître, ou à peu près, devant l'autre et, comme chez Gabrielle, par exemple, les idées de possession s'enrober, pour ainsi dire, dans les idées de persécution. Du sorcier que fut son premier mari elle parle avant tout comme d'un persécuteur, mais certaines des expressions qu'elle emploie donnent à penser qu'au moins occasionnellement elle se croit possédée par lui, comme lorsqu'elle dit que le sorcier est son maître, et du reste la manière dont la persécution s'est réalisée, en une grossesse monstrueuse, constitue bien une sorte de possession physiologique. La possession, a pour ainsi dire, perdu son individualité et n'est plus que le modus operandi de la persécution. Il semblerait donc que le délire, réduit au thème de persécution, dût réaliser un modèle d'organisation logique, d'autant que, comme nous l'avons vu, Gabrielle est loin d'être débile. 11 n'en est rien cependant. On ne peut pénétrer les raisons de la conviction invincible où est la malade d'avoir à accoucher incessamment de trois jumeaux. Les troubles cénesthésiques qu'elle accuse seraient sans signification, si leur interprétation ne les avait pour ainsi dire précédés, puisqu'ils sont sans rapports avec les symptômes d'une grossesse ordinaire, puisque son fardeau est invisible et sa grossesse surnaturelle, immatérielle. Elle se fonde pour justifier sa certitude sur une malédiction de son premier mari, mais, de cette malédiction, elle ne peut ni administrer la preuve ni surtout donner les motifs, et elle aboutit, à cet égard, à de véritables non-sens logiques : « Il m'a jeté un sort, en mourant, car il a dû être maudit par sa mère qui l'avait eu à cinquante-deux ans ». 11 est impossible de comprendre pourquoi sa grossesse et son accouchement, dont toute sa famille et elle-même sont également innocentes, seront des malheurs irréparables, entraîneront la perte de tous les siens et provoqueront même un désastre universel. En fait, à ce faisceau d'affirmations prodigieuses il n'est d'autre lien, comme en

témoigne le dernier terme du délire, que la nécessité où se sent Gabrielle de justifier à ses propres yeux les éclats de son anxiété et de son angoisse. Au lieu de la cohérence logique sur laquelle nous comptions, c'est à la constatation d une unité extra-logique et manifestement affective que nos recherches nous conduisent.

Voilà donc des systématisations délirantes dont la constitution logique soulève mille difficultés et qui n'offrent pas, non plus, la simplicité dialectique à laquelle nous nous attendions. Ce dernier point trouvera confirmation nouvelle, si nous tenons compte, chez nos malades, de toutes les intentions délirantes qu'ils n'ont pas menées à terme. A toutes les ébauches de délire dont Adrienne est déjà riche, vient s'ajouter avec des hallucinations injurieuses l'esquisse d'idées de persécution. Chez Berthe avortent des idées de culpabilité et de grandeur, comme de persécution et de possession. Charles s'arrête au seuil du délire de culpabilité, mais va plus avant dans la voie de la possession et de la persécution. Dorothée accuse, au moins une fois, un de ses interlocuteurs de lui avoir pris son corps, ébauche des idées de grandeur, croit que Dieu exauce ses prières, se considère comme une sorte de Job femelle et d'élue à rebours, rapproche l'état de son corps de celui des corps glorieux. Le délire de possession et de persécution d'Emma, outre les idées de négation, afileure les idées de transformation du monde extérieur, d'influence réciproque et de grandeur. Fernande, avant d'avoir choisi le docteur B. pour persécuteur, et même depuis, s'en prend quelquefois à son premier ami, à ses parents et surtout à sa mère ; en toutes occasions elle manifeste des tendances revendicatrices. Gabrielle enfin tantôt esquisse des idées de culpabilité, tantôt proclame son innocence et celle de sa famille ; la haute idée qu'elle a d'elle-même l'incline à se comparer à la Vierge et à tendre aux idées de grandeur; il lui arrive aussi d'accuser les mé- Ch. Blondel. 14

decins de la persécuter. Un certain polymorphisme est donc pour ainsi dire de règle dans les cas que nous avons rassemblés et les étiquettes nosographiques dont l'emploi nous est familier ne sauraient définir semblables systématisations délirantes : par quelque point elles déborderont toujours les cadres que nous leur aurons ainsi fixés.

Ainsi deux traits essentiels marquent les réactions intellectuelles de nos malades, considérées dans leur ensemble : un défaut d'organisation logique, tel qu'il est impossible de voir dans les formations délirantes des démarches méthodiques de la pensée discursive, et un polymorphisme, une multiplicité des orientations morbides, qui comporte tous les degrés, de la simple velléité au plein épanouissement, mais qui, en tout cas, déconcerte notre besoin de définitions. Les systématisations délirantes de nos malades échappent donc à notre logique.

Cependant leur cohérence et leur unité sont évidentes, mais elles sont d'un autre ordre : ce ne sont pas systématisations logiques, ce sont systématisations vivantes et vécues. Gomment dès lors les concevoir? Il semble que, chez nos malades, un mouvement global ait emporté la pensée morbide dans toutes les directions discursives, et plus d'une observation garde les traces d'une sorte de phase d'indistinction initiale, où les conceptions délirantes les plus diverses coexistent à l'état embryonnaire, en attendant d'avorter ou de donner quelques rameaux ou de s'épanouir enfin en déhres proprement dits. C'est que, sous l'influence de circonstances difficilement déterminables encore, un choix se fait entre les diverses orientations délirantes, dont certaines acquièrent le privilège de concentrer à peu près uniquement sur elles l'effort de la poussée morbide. Dès lors, en ces directions privilégiées, les nécessités de l'expression discursive aidant, le développement de la pensée morbide va s'individualisant et s'écartant de la continuité initiale. Entre les différents thèmes délirants et dans leur propre sein les contradictions s'installent et se multipHent,

sans se laisser apercevoir du malade ou sans l'arrêter dans son activité paradoxale, tant l'évidence du point de départ et de l'attitude mentale, dont tout le processus pathologique est issu, fait contre-poids aux difficultés que soulève leur déploiement conceptuel. L'unité, la cohérence, la systématisation délirantes, suspectes donc dans le détail, se révèlent et s'aftlrment dans l'ensemble.

Une telle organisation de l'activité psychique nous serait inconcevable sans l'expérience que nous avons de la puissance coordinatrice des mouvements affectifs, qui, pénétrant la masse de nos états de conscience, y introduisent, en dépit de mille discordances, une unité originale, dont la logique s'épuise vainement à fournir les équivalents déductifs. Ainsi la cohérence de la poussée morbide, égrenée en formations délirantes contradictoires, s'exprime à nos yeux en la persistance d'une même attitude sentimentale, marquant et signant de son identité vivante une série de réactions psychiques logiquement inconciliables.

La théorie affective des délires systématisés a donc quelque chose de fondé, et, faute de pouvoir les interpréter comme des processus d'organisation logique, force nous est bien d'invoquer cet autre type d'organisation psychique, dont les observations démontrent qu'ils se rapprochent à tant d'égards. Le rôle de l'anxiété dans la genèse des conceptions morbides de Gabrielle est si évident que c'est pour les cas de ce genre qu'a été inventée l'expression d'anxiété délirante. Pour résumer sa situation, Emma ne trouve rien de mieux à dire, sinon qu'elle est fatigante et humiliante : de l'échafaudage inouï de ses constructions délirantes l'essentiel est donc, à ses yeux, le retentissement affectif. Dorothée en revient toujours à l'inquiétude où elle se trouve de sa façon de vivre, en laquelle elle voit la meilleure preuve des transformations physiques quelle dénonce. Le délire de Fernande a beau s'élargir sans mesure, il ne sort jamais d'un cercle, dont l'angoisse et l'anxiété cardiaques sont le

centre. Quand elle s'essaye à définir l'anesthésie douloureuse et l'inaffectivité désespérée, dont elle fait l'extraordinaire et atroce expérience, c'est dans l'ordre affectif qu'en fin de compte elle cherche un cadre qui convienne à ses états : pour concilier ses déclarations contradictoires et expliquer pourquoi elle souffre, sans cependant rien éprouver, c'est au concept d'horrible, qui semble, à ses yeux, prendre une valeur particulière et constituer une catégorie nouvelle, irréductible à toute autre, qu'à plusieurs reprises elle fait appel. Cette dernière constatation est capitale, car elle donne beaucoup à penser sur la nature des états affectifs qui sont à l'origine des délires systématisés. S'ils étaient en effet calqués sur les nôtres, les malades ne s'épuiseraient pas en vains efforts, pour en fixer le véritable caractère et les réaliser intellectuellement en conceptions délirantes.

Une fois admis le caractère extra-logique ou affectif des conceptions délirantes, reste à savoir jusqu'à quel point cette affectivité morbide, riche de tant de conséquences paradoxales, est comparable à la nôtre, et le défaut des théories affectives est de s'être arrêtées, le plus souvent, à comparer le malade délirant et l'individu passionné, sans se demander précisément si les caractères communs que nous leur reconnaissons n'étaient pas uniquement négatifs, et, par conséquent, de n'avoir pas semblé même entrevoir la difficulté que nous soulevons. D'un mot, pour tout résumer, quand nous essayons de comprendre les formations délirantes à l'aide de notre expérience intellectuelle, nous voyons bien que c'est à notre expérience affective qu'il nous vaudrait mieux avoir recours. Mais, quand nous prétendons utiliser à cet effet notre expérience affective, nous sentons qu'elle n'y suffirait pas non plus à elle seule, et que la poussée morbide, pour pouvoir donner tout ce dont elle est capable, y opère des corrections essentielles, dont il importera au premier chef de prendre connaissance, si nous voulons pénétrer le secret de la conscience morbide. Les

théories affectives n'aboutissent donc pas à la solution que nous cherchons et, en négligeant de s'enquérir explicitement de la nature de l'affectivité morbide, laissent, de fait, le problème à peu près entier.

Page 1