‹ La conscience morbideChapitre 23 sur 63 · LES CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES SYSTÉMATISA- TIONS DÉLIRANTES · texte numérisé non relu

LES CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES SYSTÉMATISA- TIONS DÉLIRANTES

Un point semble donc acquis à l'égard des réactions intellectuelles de nos malades : le dynamisme psychique dont elles procèdent est intact et les troubles morbides tiennent non pas à la dégradation de l'énergie mentale, mais seulement à la manière dont elle est mise en œuvre. Maintenant que nous savons quelque chose des conditions générales dans lesquelles apparaissent ici les complexus délirants, nous allons essayer de montrer que leur systématisation, souvent très puissante, n'a pas essentiellement un caractère logique et embrasse le plus souvent une masse d'éléments hétérogènes, de conceptions parallèles ou divergentes, dont le développement et l'ordonnance ne relèvent en général d'aucun progrès rationnel.

Ainsi serons-nous amenés à nous rendre compte de certains des caractères négatifs qui ont, pour une part, fait attribuer aux délires systématisés une origine et une nature affectives ^ Nous n'avons guère, en etîet, l'expérience familière que de deux types de groupements psychologi-

l. Au sujet des théories affectives, déjà anciennes, comme en lémoigne ce texte d'tCsquirol {Des Maladies Mentales, 1838, Viil Ife la Lypémanie ou Melanculie [travail datant de ISiO], 1, p. 400) : « La monomanie est essentiellement la maladie de la sensibilité, elle repose tout entière sur nos affections ; son élude est inséparable de la connaissance des passions... Cette maladie |)resente tous les signes qui caractérisent les passions : le délire des monomaniaques est exclusif, fixe et permanent comme les idées de Ihomme passionné u, cf. Sérieux et Capgras, les Folies Raisonnantes, 1909, p. il6, (Paris, F. Alcan) et, plus généralement, Janet, les Obsessions et la Psychasthénie, p. 453.

ques : le groupement logique et objectif, le groupement affectif et subjectif. D'où une sorte de nécessité pour nous, quand le premier se trouve en défaut, de supposer le second, affectif devenant alors synonyme d'extra-logique. En même temps, et avec une netteté croissante, nous reconnaîtrons pourquoi la théorie affective des délires, sous sa forme habituelle, ne satisfait pas pleinement l'esprit. En effet les différences sont sensibles entre les synthèses affectives dont nous avons l'expérience et les thèmes délirants que nous proclamons de même nature, et, entre elles et eux, il n'y a au fond de commun que le caractère adventice de leur organisation logique. D'un mot, le défaut de la théorie affective étant, comme nous le verrons, d'avoir pris pour la solution du problème ce qui n'en était, en fait, que la position, il importera de rechercher ce qu'il y a, derrière cette affectivité qu'on invoque, qui en constitue le trait essentiel et la rend, en même temps, incommensurable à la nôtre.

Les conceptions délirantes de nos malades, à quelque degré de systématisation qu'elles soient parvenues, offrent toutes ce caractère commun, assez important pour légitimer une étude d'ensemble, de toucher toujours à la personnalité physique ou morale. Le délire de Dorothée est, à peu près uniquement, un délire de négation ou de transformation organiques, celui de Berthe, avant tout, un délire de dépersonnalisation physique et morale. Chez Fernande la dépersonnalisation, sous ses deux formes, a préludé aux idées de persécution. La personnalité physique et morale d'Emma est profondément affectée par les manœuvres de ceux qui la possèdent ou qui la persécutent. La persécution que subit Gabrielle s'objective à ses yeux en modifications significatives de sa vie organique . L'inquiétude enfin, où sont Adrienne et Charles de leur santé physique ou morale, les conduit au seuil des mêmes conceptions déhrantes, quand elle ne le leur fait pas franchir. Il est donc tout naturel que nous commencions l'examen des systématisations déhrantes par

celui des idées de négation ou de transformation organiques ou morales, d'autant qu'il nous permettra de pousser plus avant l'étude du paradoxe affectif et la discussion des théories cénesthésiques et nous apportera des éclaircissements peut-être définitifs sur ces points, dont nous connaissons déjà limportance.

Rien ne nous est plus familier que la répartition de nos représentations en trois groupes, suivant qu'elles se rattachent à notre moi, à notre corps ou à ce qui est en dehors de notre corps et de notre moi. Oubliant que nous l'avons établie à notre usage, nous croyons qu'elle répond à une condition primordiale de la vie consciente et que la pensée morbide est, au même titre que la nôtre, impuissante à s'y soustraire. Aussi tendons-nous à parler de la dépersonnalisation morale, de la transformation ou de la négation organique, de létrangeté du monde extérieur, comme d'autant de cadres rigides, entre lesquels, si modifiées, si irréductibles soient-elles à l'expérience antérieure, les perceptions finissent toujours par se distribuer, puisqu'il nous est a priori inconcevable qu'elles échappent jamais à la discontinuité dont ces cadres sont le symbole. C'est donc de cette distribution naturelle qu'il nous faut partir pour voir si elle convient à toute la réalité morbide.

Les idées de dépersonnalisation morale sont représentées dans nos observations par Charles, Berthe et Fernande. Chez Charles elles s'ébauchent d'abord en impressions déprimantes et en métaphores: il craint de perdre la raison et la conscience de ses actes, il se méfie de lui-même, se sent incapable et aboulique, a peur de se tromper en tout, il est un automate sans énergie et sans courage ; c'est un eiïondrement intellectuel ; on dirait qu'il n'a plus sa tête. Puis le courant négateur se fait plus violent et plus manifeste : sa mémoire surtout est atteinte ; des événements antérieurs à sa maladie il a gardé le souvenir matériel, mais non l'impression vécue et vivante ; des événements postérieurs il a perdu conscience, il n'est plus silr de ce qu'il a

fait, on l'accuserait d'avoir commis un crime qu'il ne saurait comment s'en défendre. Mais il ne se plaint pas d'avoir perdu son affectivité : sans doute est-il indifférent à tout, mais il ne l'est pas à son état. Et cette indifférence à tout a beau ne guère ressembler à la nôtre ; dans ces conditions, sa tristesse, son désespoir, son anxiété ne nous en paraissent pas moins légitimes.

En revanche, Berthe non seulement a honte de son état, se plaît à se déprécier, se reproche ses défauts de mémoire et ses défaillances intellectuelles, comme autant de fautes et de ridicules, non seulement déclare n'avoir plus ni conversation ni mémoire, avoir perdu la tête, ne l'avoir plus comme avant, toutes expressions indéniables d'idées de négation et de transformation psychiques, mais encore elle n'éprouve plus que de rares élans, il n'est plus rien qui vibre en elle, dénonciation évidente d'une sorte d'anesthésie morale. Dans ces conditions, la honte qu'elle éprouve de son état et surtout la multiplicité de ses manifestations émotives et anxieuses ne laissent pas que d'étonner.

Fernande enfin ne se plaint plus aucunement de ses facultés intellectuelles, qu'elle considère comme intactes : si sa pensée est vide, si elle n'a même plus de cauchemars, s'il est des moments où elle est comme un objet, c'est que son cœur paralysé ne ressent plus les émotions, ne se serre plus dans l'inquiétude, qu'elle est indifférente à tout, incapable de peine et de joie, anesthésiée moralement, dépouillée de toute capacité affective. Mais c'est avec des cris e^ des sanglots qu'elle proclame son indifférence, et tout son habitus, toute sa conduite, son irritabilité continue, ses constants mouvements émotifs jurent avec l'insensibihté qu'elle dénonce.

Ainsi, plus les idées de dépersonnahsation psychique s'accusent et se concentrent, pour ainsi dire, sur la sensibilité morale, plus, entre elles et l'intensité et la persistance des manifestations affectives qui les accompagnent, l'antagonisme s'affirme, au point d'apparaître comme une

des caractéristiques essentielles de l'état morbide. Si paradoxale que semble la constatation, on peut poser qu'en rî'gle générale il n'est pas, cliniquement, de dépersonnalisation psychique et d'anesthésie morale sans anxiété concomitante, et cet antagonisme reste un problème pour le malade comme pour le psychopathologue.

De même il n'est pas de dépersonnalisation corporelle, de transformation ou de négation organiques et d'insensibilité physique, sans persistance ou exagération paradoxale de la sensibilité à la douleur.

A la phase prédélirante, chez Adrienne et chez Charles, les dénonciations cénesthésiques et les préoccupations hypocondriaques ne prennent toute leur valeur qu'à la lumière des observations voisines, où, au milieu des mêmes réactions affectives et motrices, dans le même décor morbide, pourrait-on dire, les réactions intellectuelles acquièrent un bien autre développement, et leurs cas ne sauraient donc nous être, pour le moment, d'un grand secours. Encore Charles, au milieu de ses douleurs, de ses battements de cœur, de ses fourmillements, de ses préoccupations gastrointestinales, de ses sensations ou craintes de mort soudaine, des impressions de plaque, de vide et de plomb qu'il dit éprouver à la tête, déclare-t-il se sentir quelquefois comme paralysé, épuisé, vidé, anéanti, n'être enfin plus comme avant. Mais, derrière ses multiples et indescriptibles souffrances, jamais Adrienne ne semble supposer dautre transformation organique que celle qui résulte naturellement du passage de l'état sain à l'état morbide, et cette manière de voir est, de prime abord, si normale et si légitime que nous ne songerions pas à avancer que sa façon d'exprimer ses troubles ne répond peut-être pas pleinement à la façon dont ils figurent à sa conscience, si les singularités de sa conduite, l'intensité de ses manifestations anxieuses ne nous avertissaient que les représentations qui les relient doivent probablement, ici comme ailleurs, participer de leurs caractères.

En tout cas, chez ces deux malades, les idées de transformation et de négation organiques, si elles existent, restent embryonnaires. Ce n'est pas à ce stade qu'il nous est, présentement, indispensable de les étudier. Notons, cependant, au passage que cet état d'enveloppement des conceptions délirantes, où elles se laissent seulement deviner et pressentir à l'observation, trouve à nos yeux une sorte d'équivalent dans les sentiments à la fois vagues et forts qui traversent notre conscience et où elle démêle, quand elle s'y arrête, mille possibilités conceptuelles. Pour interpréter de pareils faits, c'est donc à notre expérience affective que nous avons naturellement recours et nous la trouvons ici une première fois mise en œuvre.

Mais venons à Berthe, à Fernande, et à Dorothée, qui vont, de la dépersonnalisation physique et de ses modes, nous offrir un tableau complet.

Dès l'abord nous nous heurtons à un premier paradoxe : ce qui est transformé n'est pas détruit ; ce qui est détruit n'est pas transformé ; idées de transformation, idées de négation semblent donc logiquement s'exclure. En fait, il se réalise entre elles une parfaite continuité de succession et même de simultanéité. Sans doute ne faut-il pas exiger de nos malades qu'ils soient des logiciens accomplis ; il reste cependant ici bien de quoi être surpris.

Berthe se plaint de son affaiblissement général; elle se sent lourde, elle a le nez bouché, elle n'est plus comme autrefois, elle est un polichinelle, une momie, elle fera un beau sujet anatomique. Tout ceci suppose que, toute changée qu'elle soit, elle existe cependant encore. Mais la voici pour le moins diminuée : elle n'a plus d'élasticité, ses chairs se sont atrophiées. Un pas de plus, et elle n'a plus de force, plus de sang, plus de souffle, elle n'a plus rien du tout.

De même le cœur de Fernande est transformé en caoutchouc, en griffe, en éponge ; elle est raide ; bouche, bras, cou, cœur, cerveau sont comme paralysés ; elle sent

en elle des tiraillements de ficelle ; ses mâchoires sont en carton ou en coton ; sa tête est en carton ; elle est devenue une momie, une machine automatique. Puis la poussée négatrice s'accuse : ses fibres nerveuses sont détendues, ses chairs sont flasques, quelque chose sest rétréci en elle ; Sfi^ colonne vertébrale est atrophiée ; ses gencives sont rentrées ; ses paupières lui semblent retomber sur des trous. Et enfin les idées de négation s'affirment : le raisonnement seul lui apprend quelle a un corps, elle se sent comme morte, elle n'existe plus. Ainsi, chez Fernande comme chez Berthe, transformalion et négation s'énoncent simultanément, se font en quelque sorte concurrence dans l'expression de l'état morbide.

Il en était de même de Dorothée, quand MM. Deny et Camus l'ont observée : après s'être plainte d'avoir la bouche et le visage déplacés, elle a déclaré n'avoir plus de corps ni de figure. Cependant ses négations étaient incomplètes, car elle avait conservé mains, jambes et pieds, et s'accompagnaient de réactions paradoxales, qui impliquaient transformation et non disparition, puisqu'elle gémissait d'être devenue aussi laide, redoutait d'être une horreur et, par comparaison au passé, se traitait de petit nabot. En même temps il semblait qu'à ses yeux son malheur était radicalement consommé : elle regrettait ce qu'elle avait été, déplorait son état, mais ne parlait pas de l'avenir, comme s'il n'y en avait plus eu pour elle, toutes manifestations affectives cadrant bien avec des idées de négation. En revanche, quand, à notre tour, nous avons eu occasion de l'observer, une sorte de transposition en masse l'avait fait passer des regrets du passé à l'inquiétude de l'avenir et des idées de négation aux idées de transformation. Sans doute les changements qu'elle avait subis, les obscurités de sa manière de vivre l'auraient entraînée à douter de son existence, mais elle entendait ne plus nier son corps. D'abord pour des raisons logiques et parce qu'elle se rendait compte que ce n'était pas une ciiose à dire ; ensuite parce que, elle

en convenait, les fonctions organiques s'accomplissaient régulièrement chez elle, parce que son sang était aussi beau que jadis, parce qu'enfin elle se sentait bien. Mais cependant elle ne vivait pas comme autrefois et son corps n'était plus ce qu'il était. Il était donc changé ; mais de quel sens était ce changement ? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. Il n'était pas dynamique, puisque les organes se comportaient comme auparavant. Etait-il matériel ? C'est très douteux. De toutes les parties de son corps, isolément, elle avouait qu'elles n'avaient pas changé : « Ça n'a pas changé, concluait-elle, mais ça a changé tout de même ». Fernande nous déclarait déjà, avec la même clarté, qu'elle était la même personne, sans être, toutefois, à beaucoup près la même. Que transformation et négation coexistent ou se succèdent, nous ne sommes donc guère plus avancés. Le progrès logique qui paraissait avoir conduit Dorothée des idées de négation aux idées de transformation s'est, pour ainsi dire, épuisé à cette besogne : une fois installée dans le changement, la pensée morbide se trouve aux prises avec des contradictions analogues.

Transformés ou disparus, ces corps paradoxaux demeurent étrangement douloureux. Berthe souffre de partout sans répit. Fernande éprouve au cœur de vives douleurs : on le croirait rongé par des chiens ; il fait des bonds terribles, d'où sensations de froid et impressions de mort imminente ; elle a sous l'omoplate gauche un point douloureux, contre lequel toutes les ressources de la thérapeutique se sont montrées impuissantes ; ses souffrances sont horribles, terribles, intolérables. Dorothée connaît encore les maux de tête, le mal de gorge, les crampes, les impatiences musculaires j elle sent la douleur et souffre même plus qu'autrefois.

Comment un corps, dont il y aurait tout lieu de nier l'existence, peut-il être ainsi douloureux? Il ne semble pas que Dorothée se soit posé la question. Elle n'accuse aucune diminution, au contraire, de la sensibilité organique. Ce

n'est pas, cependant, qu'elle soit indiiïérente à la contradiction, puisqu'elle constate que, raisonnablement, dans son étal elle no devrait ni parler, ni manger et qu'elle s'étonne de le pouvoir et qu'elle se reproche de le faire.

Plus conséquentes avec leurs idées de négation, Berthe et Fernande déclarent avoir perdu toute sensibilité. La peau de Berthe est insensible et elle le démontre en se piquant rigoureusement. La sensibilité de Fernande a disparu sous tous ses modes ; au dehors comme au dedans elle ne sent absolument plus rien ; il est vrai qu'il nestpas trop aisé de savoircommentl'entendre, puisque, ne se rendantpas compte de la pression, elle sent cependant les couvertures, qui ne lui font plus ni chaud ni froid, comme un poids sur son corps ; mais, à l'en croire, son tube digestif est un canal dans lequel elle ne sent plus rien passer, elle ne perçoit plus l'expulsion dos matières fécales, elle ne se sent plus rien à l'intérieur ; d'un mot elle n'éprouve plus aucune douleur organique. Comment dans ces conditions peut-elle souffrir terriblement ? Elle s'essaye souvent à l'expliquer, quand elle ne se contente pas d'affirmer, à la fois, son insensibilité et sa souffrance, déclarant souffrir atrocement, mais ne pas savoir si elle a mal à la tôte, car il faudrait alors qu'elle sentit qu'elle en a une, ou quand elle ne va pas même jusqu'à justifier l'une par l'autre : «Lorsque je parle de mon anesthésie complète, surtout intérieure, vous supposez que c'est une idée de mon cerveau qui me dicte tout cela ; cependant il n'en est rien ; les souffrances que j'éprouve, sans être insurmontables, me donnent des idées de suicide, sont intolérables ».

Ainsi, de quelque côté que nous regardions, nous ne pouvons sortir de la contradiction ni du paradoxe. Tantôt il BOUS faut constater, comme chez Dorothée, qu'un corps inexistant reste à la fois sensible et douloureux ; tantôt il nous faut admettre, comme chez Berthe et Fernande, que, inexistant et en môme temps insensible, ce qui satisfait de prime abord à nos exigences logiques, il n'en est pas Ch. Blondel. ^i

moins resté capable de douleur. Et la contradiction est peut-être plus éclatante sous la seconde forme que sous la première, car, aux dénégations des malades, s'opposent non plus seulement ce qu'ils disent par ailleurs de leurs souffrances, mais les manifestations objectives d'angoisse physique dont nous sommes les témoins déconcertés. Consolons-nous en pensant que notre logique et notre raisonne sont pas au bout de leurs peines.

En effet dépersonnalisation psychique et négation corporelle, insensibilité affective et organique, douleur physique et morale se pénètrent réciproquement de la plus étrange manière.

Et ce bloc se grossit encore de l'étrangeté du monde extérieur. Tantôt ce dernier symptôme reste à l'état fruste, comme chez Adrienne et chez Dorothée. Adrienne a l'impression d'un brouillard devant les yeux, déclare sa vue affaiblie et prétend ne plus pouvoir fixer la lumière, mais, ici comme ailleurs, elle ne conclut pas. Dorothée ne se plaint pas de ses organes des sens, le monde extérieur n'a pas changé pour elle, cependant elle voit son propre corps moins beau et moins grand qu'autrefois, modifié d'inexprimable façon. Chez Fernande le trouble reste, pourrait-on dire, à la phase subjective ; elle ne voit plus comme autrefois, quelquefois elle voit tout noir, elle a peur de devenir aveugle; elle se reconnaît dans un miroir, mais elle se trouve bien changée ; ce qu'elle mâche, enfin, lui donne l'impression d'être de la laine. Mais chez Berthe et chez Charles l'étrangeté du monde extérieur devient manifeste : la voix de Berthe a changé, sa vue a baissé, elle ne voit plus comme autrefois, le ciel, la fumée des cheminées ne lui procurent plus la même impression, son acuité auditive a diminué, le son des cloches est devenu plus sourd, le chant des oiseaux, les sifflets de chemin de fer ont changé. Pour Charles êtres, choses, voix ont changé, ne donnent plus la même impression et ne sont plus comme autrefois.

De ces différentes orientations délirantes la coexistence est comme de règle et se constate, enfin décompte, même dans les cas en apparence les plus défavorables. MM. Deny et Camus considèrent, par exemple, que le délire de Dorothée est exclusivement un délire de négation organique, et,cliniquement, ils ont raison, tant ce délire a pris d'extension. Mais cependant nous avons déjà vu qu'un objet toutefois du monde extérieur, son corps, apparaît comme changé à ses yeux et, d'autre part, si, loin de se plaindre de sa sensibilité et de son intelligence, elle s'enorgueillit au contraire de ses facultés mentales, le plaisir qu'elle éprouve à la lecture des romans n'en a pas moins diminué, elle n'en avoue pas moins ne plus connaître les joies d'autrefois, et se trouver quelquefois dans l'impossibilité de prier : autant d'indices que sa personnalité morale n'est pas absolument indemne.

Du reste, chez elle, un autre thème morbide s'est largement développé, dont nous ne trouvons ailleurs que de sommaires indications, et dont la présence démontre les virtualités délirantes dont sont riches les malades que nous étudions, alors même qu'ils ne les réalisent pas.

Dans le sentiment d'une éternité, le séparant du passé et de l'avenir immédiats, qu'éprouve Charles, c'est tout juste si les idées mélancoliques d'immortalité se peuvent reconnaître. De même, si, dans son état de dépersonnalisation morale et physique, Fernande a la sensation d'être morte et déclare : « Tout est mort en moi, rien n'existe », elle n'y insiste pas et il serait hasardeux de dire qu'elle a la conviction délirante d'être ,morte.

Cependant nous tenons ici comme deux ébauches d'idées sur lesquelles Dorothée va complaisamment appuyer. Tant qu'elle croyait n'avoir plus de corps, elle a eu l'idée, à la fois, d'être morte et de ne pas mourir comme tout le monde ; puisqu'elle n'avait plus de corps et qu'elle était morte, il fallait la brûler. Une fois son corps transformé, elle ne se croit plus faite de la manière dont on

meurt et s'imagine être immortelle. Elle justifie encore par là son désir antérieur d'être mise en terre ou brûlée, mais alors idées de mort et d'immortalité auraient été contemporaines. D'autre part, elle est convaincue que le feu qui aurait pu anéantir son corps détruit, ne pourrait plus rien sur son corps transformé ; et enfin cette immortelle déclare : (( C'est drôle que je vive ». Ainsi que de contradictions réalisées et vécues dans la pensée de la malade : elle est morte et immortelle, elle est immortelle et elle n'existe pas, elle cherche à anéantir le néant, un corps transformé est plus réfractaire à la destruction qu'un corps anéanti. Cette poussée délirante, en portant ses fruits conceptuels, ajoute donc encore de nouvelles impossibilités logiques à la masse de données inintelligibles qui s'est constituée sous nos yeux.

Et ces données, en se combinant, deviennent plus inintelligibles encore : elles forment des sortes de blocs où nous ne savons où nous prendre, tant l'ordre conceptuel a de peine à s'y insinuer. Les distinctions qui nous sont le plus familières se trouvent pratiquement méconnues.

C'est ainsi que Fernande s'indigne d'être considérée comme une nerveuse, une mentale : en fait sa maladie est organique, car sa nosophobie est devenue organique et incurable, car sont atteints chez elle les nerfs « qui font qu'on a du coeur ». Ainsi son inémotivité tient à des causes physiques. Mais en même temps son anesthésie organique se justifie par son anesthésie affective : quand on la pique, si elle dit ne pas sentir la piqûre, ce n'est pas qu'elle ne la sente pas, c'est qu'elle n'éprouve plus d'émotion en la sentant. Aussi les deux insensibilités s'expriment-elles concurremment : elle ne sent plus ni émotion ni rien, et, pour illustrer son indifférence totale, elle invoque son indifférence au froid ; là- dessus elle refuse de se lever, trouvant ainsi le moyen de témoigner, au même instant, non seulement de sa double anesthésie, mais encore de sa souffrance physique et de son inquiétude morale. Dans ces conditions nous ne nous étonnerons plus si l'impression d'être une chose, qu'elle

dénonce à plusieurs reprises, répond indifféremment à un état physique ou à un état moral, quand elle ne les traduit pas simultanément l'un et l'autre.

L'anesthésiquc Berthe souffre surtout de son cerveau, qui pense malgré elle : parlerons-nous ici de douleur physique, ou de douleur morale, d'atteinte mentale ou d'atteinte organique ? Ne faut-il pas plutôt concevoir quelque chose qui les englobe toutes à la fois? Ses yeux n'ont pas changé, dit-elle, quoique, par ailleurs, elle déclare n'être physiquement plus rien du tout, et cependant elle ne voit plus comme autrefois, elle n'a plus la même fixité du regard ; mais si elle n'a plus cette même fixité, c'est donc que ses yeux ont au moins changé d'expression et il se trouve qu'ils ont aussi changé dans leur activité sensorielle, puisque les choses, à l'en croire, ne lui sont plus ce qu'elles étaient. Le changement diffuse, pour ainsi dire, le long de la chaîne qui va du moi à l'objet en passant par l'appareil visuel, sans que nous soyons capables de le localiser en l'un des anneaux qui en constituent pour nous la réalité discrète.

Cette implexité des conceptions délirantes se fait plus évidente encore chez Charles; sa transformation physique lui est particulièrement sensible à la tête, qui n'est plus comme avant, au cerveau, qui est obstrué, déplacé, comme s'il n'existait plus. Mais il paraît évident que, pour une part, les mots tète et cerveau sont employés ici métaphoriquement, dans le sens de pensée, ou que, tout au moins, les deux sens ne sont pas aussi distincts que pour nous. De même l'élrangeté du monde extérieur ne tient pas chez lui, en réalité, aux changements que les choses auraient subis, mais à son propre changement. En fait rien n'est bizarre; mais il ne se sert plus des choses comme autrefois, il n'y met plus le même courage, la même énergie ; il ne se sent plus dans son élément, il est comme un poisson à demi sorti de l'eau, un homme à demi enlisé. Aussi le changement est-il d'autant plus sensible dans les objets qu'ils sont plus rapprochés et plus familiers, c'est-à-dire plus utili-

sables. A la limite, l'élrangeté du monde extérieur n'est plus qu'une expression nouvelle de la dépersonnalisation morale, qui déborde sur les êtres et sur les choses et envahit tout le domaine de la perception interne et externe : pour Charles c'est tout un que de dire que tout est drôle, changé, bizarre, ou de déclarer qu'il ne se sent plus vivre comme autrefois.

Peut-être sommes-nous maintenant en état d'apprécier à leur juste valeur certaines déclarations de nos malades, telles que celles de Berthe: « Je n'ai plus de goût à rien; je suis dégoûtée de moi-même ; je suis sale ; je voudrais changer de linge parce que je suis sale », — « Ce n'est plus mon âme, ce n'est plus mon corps, ce n'est plus moi, ce ne sont plus mes yeux ni mes oreilles » ; ou de Charles : c'est quelquefois dans sa tête comme une bataille, comme si on la triturait avec un clou, comme si on mêlait ses pensées; il n'a plus de force dans la tête, il lui semble n'y plus rien avoir, ni idée, ni goût ; il est très affecté dans les endroits sombres, comme si on lui passait quelque chose dans la tête ; quand il se voit lui-même, c'est comme tout le reste, ce n'est plus lui, il était vif et alerte, sa voix a changé, on croirait que ce n'est plus lui; cela tient à la vue, mais surtout à la sensation dans la tête, il n'est plus lui-même, c'est mort, c'est la nuit complète. Sans doute est-il toujours loisible de s'armer de nos cadres et de nos groupes conceptuels et d'y répartir, une à une, les affirmations morbides, imputant celle-ci à la dépersonnalisation morale, celle-là à la négation organique et cette autre à l'étrangeté du monde extérieur. Mais, outre que, comme nous l'avons vu, certaines de ces affirmations, même isolées, étant pour le moins amphibologiques, il serait nécessaire de les fragmenter elles-mêmes pour opérer de la sorte, qui ne voit que c'est une bien étrange manière de comprendre un discours continu que de négliger précisément sa continuité et de se comporter à l'égard d'un ensemble d'idées comme SI précisément elles ne formaient pas un ensemble ? Sem-

blable analyse atténue évidemnnent ou efface le caractère syncrétique de la pensée morbide, mais, si le problème s'évanouit, il n'est pas résolu pour cela.

Ne prétendons donc pas réduire à notre mesure ce qui s'y trouve naturellement irréductible et acceptons le problème tel quil se pose. Les complexus délirants que nous venons d'analyser difTèrent doublement de la pensée normale. Ils s'accommodent, d'abord, de contradictions internes et externes que les malades font mieux encore que de penser, puisqu'ils les vivent. Ils témoignent, en outre, d'une singulière complaisance à réaliser, entre des objets et des concepts distincts, une continuité déconcertante pour nous et à admettre, par conséquent, entre les expressions discursives les plus différentes et les plus hétérogènes une synonymie pratique, dont la supposition seule constitue déjà pour notre conscience une difficulté insurmontable. Toute solution qui ne rendra pas compte de ces caractères et qui n'expliquera pas comment et pourquoi, dans tout le détail de son développement, la pensée morbide diffère de la nôtre, sera donc manifestement incomplète.

Dans ces conditions il est bien évident que nous ne saurions adopter les théories physiologiques qui ont été soutenues de la dépersonnalisalion morale et physique et de l'étrangeté du monde extérieur. Toutes supposent, en effet, que, le trouble physiologique initial une fois donné, le malade en déroule les conséquences logiquement nécessaires et aboutit, le cas échéant, aux affirmations délirantes par une voie qui, dans les mômes circonstances, se serait également offerte à notre pensée. Elles distinguent donc, parmi les énonciations des malades, entre celles qui n'ont de délirant que l'apparence, puisqu'ils se contentent d'y traduire ce qu'ils éprouvent et que nous en ferions autant à leur place, et celles, franchement délirantes, qui sont des déductions intempestives peut-être, mais régulières, des précédentes. Le problème, tel que nous l'avons posA, leur échappe donc,

pour ainsi dire, entièrement. Mais nous avons encore d'autres voies pour démontrer leur insuffisance.

Nul ne songe à nier, et nous moins que personne, le rôle et l'importance des sensations cénesthésiques de tout ordre dans la conscience du moi et du corps, dans la genèse des émotions et jusque dans la perception extérieure. Cependant on nous accordera, peut-être, que la manière dont elles sont est plus claire que celles dont elles agissent, et que les hypothèses, à cet égard, commencent presque avec la constatation de leur existence. Peut-être donc y a-t-il déjà de l'imprudence à les manier comme si elles étaient tout à fait connues et à décréter des effets de leur disparition ou de leur modification. Ecartons pour le moment ces scrupules et considérons les théories cénesthésiques. Sur la foi des malades elles admettent qu'ils ont en effet perdu toute émotivité et toute personnalité morale, toute conscience du corps ou tout sentiment des réalités extérieures : de là elles concluent à la disparition ou à une perturbation, si profonde qu'elle équivaut à une disparition, des sensations ou des images cénesthésiques, où elles voient les conditions de ces diverses modahtés conscientes. Si la cénesthésie, viscérale^ ou cérébrale^ suivantles doctrines, est atteinte, plus d'émotivité, partant plus de personnalité morale ; si la cénesthésie organique^ est touchée dans son ensemble, plus de conscience du corps; si, enfin, des impressions sensorielles se trouvent distraits les concomitants myopsychiques qui les rattachent à l'ensemble du réel*, intervient l'étrangeté du monde extérieur.

Tout d'abord une première difficulté saute aux yeux. Chez nos malades et leurs congénères, d'une manière générale, aucun trouble de la sensibilité superficielle ou

1. R. d'Allonnes, l. c. Voir pour cette note et les suivantes la note de la partie I, p. 18.

2. Sollier, l. c. ; Deny et Camus, Annales mêd. ps., mai-juin 1906.

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