‹ La conscience morbideChapitre 59 sur 63 · Cf. II, p. 194, 497 et · texte numérisé non relu

Cf. II, p. 194, 497 et

tibles de se réduire, en perdant une indéterminable part de leur originalité, aux formes permanentes qui constituent pour nous les objets et auxquels adhèrent nos concepts. Percevoir revient à classer nos impressions dans les cadres anonymes de l'expérience antérieure et à n'en retenir que ce qui permet ce classement. La réalité des objets extérieurs tient donc, non à une certaine complexité synthétique de l'acte psychique par lequel ils sont perçus, en deçà de laquelle ils cesseraient d'être réels, mais bien au contraire, à l'abstraction qui, s'opérant au sein de la masse psychologique, détache de la mouvante représentation sensible le profil, d'une impersonnelle rigidité, qui doit précisément à cette rigidité et k cette impersonnalité seules de pouvoir faire ligure d'objectif et se situer dans l'espace homogène. Or, de leur nature, les états de la conscience morbide sont incapables d'une semblable abstraction. Ses perceptions, dont le contour s'estompe et s'efTace au contact permanent du psychologique pur, oscillent et hésitent entre l'objectif dont elles sont grosses et dontelles tendent automatiquement à accoucher, et les résistances, incompréhensibles pour une conscience tout à l'heure à peu près normale, de ce dont jadis la présence n'était jamais clairement sentie. Ainsi les perceptions de la conscience morbide contiennent tout ce que renferment les nôtres et, si elles en diffèrent, c'est par excès et non par défaut. Mais, quand elle s'arrête à cette constatation, la conscience morbide en juge du point de vue qui est le nôtre et qui a été le sien, et de cette différence conclut à une insufTisance et à une imperfection de son psychisme individuel.

Il y a plus : la perception est une connaissance plus pratique que spéculative, elle nous informe moins de ce que sont les choses en elles-mêmes que de ce qu'elles sont pour nous ; elle ligure le milieu où s'exercera notre activité. Par là s'accuse l'étroite parenté, l'intime union de nos perceptions et de nos réactions motrices, des concepts moteurs et des concepts discursifs, sous lesquels les unes

et les autres se siibsument. « Reconnaître un objet usuel, dit M. Bergson S consiste surtout à savoir s'en servir... Nous jouons d'ordinaire notre reconnaissance avant de la penser. Notre vie journalière se déroule parmi des objets dont la seule présence nous invite à jouer un rôle. » S'il en est ainsi, il doit y avoir pour la conscience morbide un moment fugitif de son évolution, que la maladresse psychologique des malades, leur difficulté à s'exprimer, le rapide envahissement des interprétations, le progrès divergent des réactions de tout ordre rendent nécessairement difficile à saisir, où se manifeste une impossibilité parallèle d'abstraire les mouvements et les représentations utiles, où le jeu des concepts moteurs et celui des concepts discursifs sont simultanément inhibés. Or de l'existence d'un tel moment l'observation de Charles nous a apporté la preuve : si les objets lui paraissent drôles, bizarres, changés, ce n'est pas en fait qu'ils se soient modifiés, c'est qu'il a l'impression qu'il ne s'en servirait plus comme autrefois; plus les objets se rapprochent, c'est-à-dire rentrent dans la sphère de son action, plus leur étrangeté se fait intense et angoissante; ce qu'il y a de trouble dans sa perception se relie donc étroitement à un trouble de son activité motrice.

Or les troubles de la volonté sont apparus à M. Janet comme « un stigmate essentiel » de la psychasthénie ^ Mais la volonté ne s'exerce que dans le miheu social, suivant les voies et moyens frayés par la perception et l'intelligence, dont nous avons vu la profondeur des attaches collectives. Seules les consciences socialisées veulent et agissent. Un acte n'est agréé par nous comme volontaire, que pour autant qu'il se subordonne aux concepts discursifs et moteurs, que nous impose la collectivité dont nous faisons partie, et qu'il se phe à ses exigences intellectuelles et pratiques, sinon morales ; tout autre nous paraît indigne de ce

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